De la Terre a la Lune
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14 DE LA TERRE A LA LUNE
Trajet Direct en 97 Heures 20 Minutes
par Jules Verne
I
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LE GUN-CLUB
Pendant la guerre federale des Etats-Unis, un nouveau club tres
influent s'etablit dans la ville de Baltimore, en plein Maryland.
On sait avec quelle energie l'instinct militaire se developpa chez
ce peuple d'armateurs, de marchands et de mecaniciens. De simples
negociants enjamberent leur comptoir pour s'improviser capitaines,
colonels, generaux, sans avoir passe par les ecoles d'application
de West-Point [Ecole militaire des Etats-Unis.]; ils egalerent
bientot dans "L'art de la guerre" leurs collegues du vieux
continent, et comme eux ils remporterent des victoires a force de
prodiguer les boulets, les millions et les hommes.
Mais en quoi les Americains surpasserent singulierement les
Europeens, ce fut dans la science de la balistique. Non que leurs
armes atteignissent un plus haut degre de perfection, mais elles
offrirent des dimensions inusitees, et eurent par consequent des
portees inconnues jusqu'alors. En fait de tirs rasants,
plongeants ou de plein fouet, de feux d'echarpe, d'enfilade ou de
revers, les Anglais, les Francais, les Prussiens, n'ont plus rien
a apprendre; mais leurs canons, leurs obusiers, leurs mortiers ne
sont que des pistolets de poche aupres des formidables engins de
l'artillerie americaine.
Ceci ne doit etonner personne. Les Yankees, ces premiers
mecaniciens du monde, sont ingenieurs, comme les Italiens sont
musiciens et les Allemands metaphysiciens, -- de naissance. Rien
de plus naturel, des lors, que de les voir apporter dans la
science de la balistique leur audacieuse ingeniosite. De la ces
canons gigantesques, beaucoup moins utiles que les machines a
coudre, mais aussi etonnants et encore plus admires. On connait
en ce genre les merveilles de Parrott, de Dahlgreen, de Rodman.
Les Armstrong, les Pallisser et les Treuille de Beaulieu n'eurent
plus qu'a s'incliner devant leurs rivaux d'outre-mer.
Donc, pendant cette terrible lutte des Nordistes et des Sudistes,
les artilleurs tinrent le haut du pave; les journaux de l'Union
celebraient leurs inventions avec enthousiasme, et il n'etait si
mince marchand, si naif "booby" [Badaud.], qui ne se cassat jour
et nuit la tete a calculer des trajectoires insensees.
Or, quand un Americain a une idee, il cherche un second Americain
qui la partage. Sont-ils trois, ils elisent un president et deux
secretaires. Quatre, ils nomment un archiviste, et le bureau
fonctionne. Cinq, ils se convoquent en assemblee generale, et le
club est constitue. Ainsi arriva-t-il a Baltimore. Le premier
qui inventa un nouveau canon s'associa avec le premier qui le
fondit et le premier qui le fora. Tel fut le noyau du Gun-Club
[Litteralement "Club-Canon".]. Un mois apres sa formation, il
comptait dix-huit cent trente-trois membres effectifs et trente
mille cinq cent soixante-quinze membres correspondants.
Une condition _sine qua non_ etait imposee a toute personne qui
voulait entrer dans l'association, la condition d'avoir imagine
ou, tout au moins, perfectionne un canon; a defaut de canon, une
arme a feu quelconque. Mais, pour tout dire, les inventeurs de
revolvers a quinze coups, de carabines pivotantes ou de
sabres-pistolets ne jouissaient pas d'une grande consideration.
Les artilleurs les primaient en toute circonstance.
"L'estime qu'ils obtiennent, dit un jour un des plus savants
orateurs du Gun-Club, est proportionnelle "aux masses" de leur
canon, et "en raison directe du carre des distances" atteintes par
leurs projectiles!"
Un peu plus, c'etait la loi de Newton sur la gravitation
universelle transportee dans l'ordre moral.
Le Gun-Club fonde, on se figure aisement ce que produisit en ce
genre le genie inventif des Americains. Les engins de guerre
prirent des proportions colossales, et les projectiles allerent,
au-dela des limites permises, couper en deux les promeneurs
inoffensifs. Toutes ces inventions laisserent loin derriere elles
les timides instruments de l'artillerie europeenne. Qu'on en juge
par les chiffres suivants.
Jadis, "au bon temps", un boulet de trente-six, a une distance de
trois cents pieds, traversait trente-six chevaux pris de flanc et
soixante-huit hommes. C'etait l'enfance de l'art. Depuis lors,
les projectiles ont fait du chemin. Le canon Rodman, qui portait
a sept milles [Le mille vaut 1609 metres 31 centimetres. Cela
fait donc pres de trois lieues.] un boulet pesant une demi-tonne
[Cinq cents kilogrammes.] aurait facilement renverse cent
cinquante chevaux et trois cents hommes. Il fut meme question au
Gun-Club d'en faire une epreuve solennelle. Mais, si les chevaux
consentirent a tenter l'experience, les hommes firent
malheureusement defaut.
Quoi qu'il en soit, l'effet de ces canons etait tres meurtrier, et
a chaque decharge les combattants tombaient comme des epis sous la
faux. Que signifiaient, aupres de tels projectiles, ce fameux
boulet qui, a Coutras, en 1587, mit vingt-cinq hommes hors de
combat, et cet autre qui, a Zorndoff, en 1758, tua quarante
fantassins, et, en 1742, ce canon autrichien de Kesselsdorf, dont
chaque coup jetait soixante-dix ennemis par terre? Qu'etaient ces
feux surprenants d'Iena ou d'Austerlitz qui decidaient du sort de
la bataille? On en avait vu bien d'autres pendant la guerre
federale! Au combat de Gettysburg, un projectile conique lance par
un canon raye atteignit cent soixante-treize confederes; et, au
passage du Potomac, un boulet Rodman envoya deux cent quinze
Sudistes dans un monde evidemment meilleur. Il faut mentionner
egalement un mortier formidable invente par J.-T. Maston, membre
distingue et secretaire perpetuel du Gun-Club, dont le resultat
fut bien autrement meurtrier, puisque, a son coup d'essai, il tua
trois cent trente-sept personnes, --en eclatant, il est vrai!
Qu'ajouter a ces nombres si eloquents par eux-memes? Rien. Aussi
admettra-t-on sans conteste le calcul suivant, obtenu par le
statisticien Pitcairn: en divisant le nombre des victimes tombees
sous les boulets par celui des membres du Gun-Club, il trouva que
chacun de ceux-ci avait tue pour son compte une "moyenne" de deux
mille trois cent soixante-quinze hommes et une fraction.
A considerer un pareil chiffre, il est evident que l'unique
preoccupation de cette societe savante fut la destruction de
l'humanite dans un but philanthropique, et le perfectionnement des
armes de guerre, considerees comme instruments de civilisation.
C'etait une reunion d'Anges Exterminateurs, au demeurant les
meilleurs fils du monde.
Il faut ajouter que ces Yankees, braves a toute epreuve, ne s'en
tinrent pas seulement aux formules et qu'ils payerent de leur
personne. On comptait parmi eux des officiers de tout grade,
lieutenants ou generaux, des militaires de tout age, ceux qui
debutaient dans la carriere des armes et ceux qui vieillissaient
sur leur affut. Beaucoup resterent sur le champ de bataille dont
les noms figuraient au livre d'honneur du Gun-Club, et de ceux qui
revinrent la plupart portaient les marques de leur indiscutable
intrepidite. Bequilles, jambes de bois, bras articules, mains a
crochets, machoires en caoutchouc, cranes en argent, nez en
platine, rien ne manquait a la collection, et le susdit Pitcairn
calcula egalement que, dans le Gun-Club, il n'y avait pas tout a
fait un bras pour quatre personnes, et seulement deux jambes pour
six.
Mais ces vaillants artilleurs n'y regardaient pas de si pres, et
ils se sentaient fiers a bon droit, quand le bulletin d'une
bataille relevait un nombre de victimes decuple de la quantite de
projectiles depenses.
Un jour, pourtant, triste et lamentable jour, la paix fut signee
par les survivants de la guerre, les detonations cesserent peu a
peu, les mortiers se turent, les obusiers museles pour longtemps
et les canons, la tete basse, rentrerent aux arsenaux, les boulets
s'empilerent dans les parcs, les souvenirs sanglants s'effacerent,
les cotonniers pousserent magnifiquement sur les champs largement
engraisses, les vetements de deuil acheverent de s'user avec les
douleurs, et le Gun-Club demeura plonge dans un desoeuvrement
profond.
Certains piocheurs, des travailleurs acharnes, se livraient bien
encore a des calculs de balistique; ils revaient toujours de
bombes gigantesques et d'obus incomparables. Mais, sans la
pratique, pourquoi ces vaines theories? Aussi les salles
devenaient desertes, les domestiques dormaient dans les
antichambres, les journaux moisissaient sur les tables, les coins
obscurs retentissaient de ronflements tristes, et les membres du
Gun-Club, jadis si bruyants, maintenant reduits au silence par une
paix desastreuse, s'endormaient dans les reveries de l'artillerie
platonique!
"C'est desolant," dit un soir le brave Tom Hunter, pendant que ses
jambes de bois se carbonisaient dans la cheminee du fumoir. "Rien
a faire! rien a esperer! Quelle existence fastidieuse! Ou est le
temps ou le canon vous reveillait chaque matin par ses joyeuses
detonations?"
"Ce temps-la n'est plus," repondit le fringant Bilsby, en
cherchant a se detirer les bras qui lui manquaient. "C'etait un
plaisir alors! On inventait son obusier, et, a peine fondu, on
courait l'essayer devant l'ennemi; puis on rentrait au camp avec
un encouragement de Sherman ou une poignee de main de MacClellan!
Mais, aujourd'hui, les generaux sont retournes a leur comptoir,
et, au lieu de projectiles, ils expedient d'inoffensives balles de
coton! Ah! par sainte Barbe! l'avenir de l'artillerie est perdu en
Amerique!"
"Oui, Bilsby, s'ecria le colonel Blomsberry, voila de cruelles
deceptions! Un jour on quitte ses habitudes tranquilles, on
s'exerce au maniement des armes, on abandonne Baltimore pour les
champs de bataille, on se conduit en heros, et, deux ans, trois
ans plus tard, il faut perdre le fruit de tant de fatigues,
s'endormir dans une deplorable oisivete et fourrer ses mains dans
ses poches."
Quoi qu'il put dire, le vaillant colonel eut ete fort empeche de
donner une pareille marque de son desoeuvrement, et cependant, ce
n'etaient pas les poches qui lui manquaient.
"Et nulle guerre en perspective!" dit alors le fameux J.-T.
Maston, en grattant de son crochet de fer son crane en
gutta-percha. Pas un nuage a l'horizon, et cela quand il y a tant
a faire dans la science de l'artillerie! Moi qui vous parle, j'ai
termine ce matin une epure, avec plan, coupe et elevation, d'un
mortier destine a changer les lois de la guerre!"
"Vraiment?" repliqua Tom Hunter, en songeant involontairement au
dernier essai de l'honorable J.-T. Maston.
"Vraiment," repondit celui-ci. "Mais a quoi serviront tant
d'etudes menees a bonne fin, tant de difficultes vaincues?
N'est-ce pas travailler en pure perte? Les peuples du Nouveau
Monde semblent s'etre donne le mot pour vivre en paix, et notre
belliqueux _Tribune_ [Le plus fougueux journal abolitionniste de
l'Union.] en arrive a pronostiquer de prochaines catastrophes dues
a l'accroissement scandaleux des populations!"
"Cependant, Maston," reprit le colonel Blomsberry, "on se bat
toujours en Europe pour soutenir le principe des nationalites!"
"Eh bien?"
"Eh bien! il y aurait peut-etre quelque chose a tenter la-bas, et
si l'on acceptait nos services..."
"Y pensez-vous?" s'ecria Bilsby. "Faire de la balistique au
profit des etrangers!"
"Cela vaudrait mieux que de n'en pas faire du tout," riposta le
colonel.
"Sans doute," dit J.-T. Maston, "cela vaudrait mieux, mais il ne
faut meme pas songer a cet expedient."
"Et pourquoi cela?" demanda le colonel.
"Parce qu'ils ont dans le Vieux Monde des idees sur l'avancement
qui contrarieraient toutes nos habitudes americaines. Ces gens-la
ne s'imaginent pas qu'on puisse devenir general en chef avant
d'avoir servi comme sous-lieutenant, ce qui reviendrait a dire
qu'on ne saurait etre bon pointeur a moins d'avoir fondu le canon
soi-meme! Or, c'est tout simplement..."
"Absurde!" repliqua Tom Hunter en dechiquetant les bras de son
fauteuil a coups de "bowie-knife" [Couteau a large lame.], et
puisque les choses en sont la, il ne nous reste plus qu'a planter
du tabac ou a distiller de l'huile de baleine!"
"Comment!" s'ecria J.-T. Maston d'une voix retentissante, ces
dernieres annees de notre existence, nous ne les emploierons pas
au perfectionnement des armes a feu! Une nouvelle occasion ne se
rencontrera pas d'essayer la portee de nos projectiles!
L'atmosphere ne s'illuminera plus sous l'eclair de nos canons! Il
ne surgira pas une difficulte internationale qui nous permette de
declarer la guerre a quelque puissance transatlantique! Les
Francais ne couleront pas un seul de nos steamers, et les Anglais
ne pendront pas, au mepris du droit des gens, trois ou quatre de
nos nationaux!"
"Non, Maston," repondit le colonel Blomsberry, "nous n'aurons pas
ce bonheur! Non! pas un de ces incidents ne se produira, et, se
produisit-il, nous n'en profiterions meme pas! La susceptibilite
americaine s'en va de jour en jour, et nous tombons en
quenouille!"
"Oui, nous nous humilions!" repliqua Bilsby.
"Et on nous humilie!" riposta Tom Hunter.
"Tout cela n'est que trop vrai," repliqua J.-T. Maston avec une
nouvelle vehemence. "Il y a dans l'air mille raisons de se battre
et l'on ne se bat pas! On economise des bras et des jambes, et
cela au profit de gens qui n'en savent que faire! Et tenez, sans
chercher si loin un motif de guerre, l'Amerique du Nord n'a-t-elle
pas appartenu autrefois aux Anglais?"
"Sans doute," repondit Tom Hunter en tisonnant avec rage du bout
de sa bequille.
"Eh bien!" reprit J.-T. Maston, "pourquoi l'Angleterre a son tour
n'appartiendrait-elle pas aux Americains?"
"Ce ne serait que justice," riposta le colonel Blomsberry.
"Allez proposer cela au president des Etats-Unis," s'ecria J.-T.
Maston, et vous verrez comme il vous recevra!"
"Il nous recevra mal," murmura Bilsby entre les quatre dents qu'il
avait sauvees de la bataille.
"Par ma foi," s'ecria J.-T. Maston, "aux prochaines elections il
n'a que faire de compter sur ma voix!"
"Ni sur les notres," repondirent d'un commun accord ces belliqueux
invalides.
"En attendant," reprit J.-T. Maston, "et pour conclure, si l'on
ne me fournit pas l'occasion d'essayer mon nouveau mortier sur un
vrai champ de bataille, je donne ma demission de membre du
Gun-Club, et je cours m'enterrer dans les savanes de l'Arkansas!"
"Nous vous y suivrons", repondirent les interlocuteurs de
l'audacieux J.-T. Maston.
Or, les choses en etaient la, les esprits se montaient de plus en
plus, et le club etait menace d'une dissolution prochaine, quand
un evenement inattendu vint empecher cette regrettable
catastrophe.
Le lendemain meme de cette conversation, chaque membre du cercle
recevait une circulaire libellee en ces termes:
_Baltimore, 3 octobre._
_Le president du Gun-Club a l'honneur de prevenir ses collegues
qu'a la seance du 5 courant il leur fera une communication de
nature a les interesser vivement. En consequence, il les prie,
toute affaire cessante, de se rendre a l'invitation qui leur est
faite par la presente._
_Tres cordialement leur_
IMPEY BARBICANE, P. G.-C.
II
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COMMUNICATION DU PRESIDENT BARBICANE
Le 5 octobre, a huit heures du soir, une foule compacte se
pressait dans les salons du Gun-Club, 21, Union-Square. Tous les
membres du cercle residant a Baltimore s'etaient rendus a
l'invitation de leur president. Quant aux membres correspondants,
les express les debarquaient par centaines dans les rues de la
ville, et si grand que fut le "hall" des seances, ce monde de
savants n'avait pu y trouver place; aussi refluait-il dans les
salles voisines, au fond des couloirs et jusqu'au milieu des cours
exterieures; la, il rencontrait le simple populaire qui se
pressait aux portes, chacun cherchant a gagner les premiers rangs,
tous avides de connaitre l'importante
communication du president Barbicane, se poussant, se bousculant,
s'ecrasant avec cette liberte d'action particuliere aux masses
elevees dans les idees du "self government" [Gouvernement
personnel.].
Ce soir-la, un etranger qui se fut trouve a Baltimore n'eut pas
obtenu, meme a prix d'or, de penetrer dans la grande salle;
celle-ci etait exclusivement reservee aux membres residants ou
correspondants; nul autre n'y pouvait prendre place, et les
notables de la cite, les magistrats du conseil des selectmen
[Administrateurs de la ville elus par la population.] avaient du
se meler a la foule de leurs administres, pour saisir au vol les
nouvelles de l'interieur.
Cependant l'immense "hall" offrait aux regards un curieux
spectacle. Ce vaste local etait merveilleusement approprie a sa
destination. De hautes colonnes formees de canons superposes
auxquels d'epais mortiers servaient de base soutenaient les fines
armatures de la voute, veritables dentelles de fonte frappees a
l'emporte-piece. Des panoplies d'espingoles, de tromblons,
d'arquebuses, de carabines, de toutes les armes a feu anciennes ou
modernes s'ecartelaient sur les murs dans un entrelacement
pittoresque. Le gaz sortait pleine flamme d'un millier de
revolvers groupes en forme de lustres, tandis que des girandoles
de pistolets et des candelabres faits de fusils reunis en
faisceaux, completaient ce splendide eclairage. Les modeles de
canons, les echantillons de bronze, les mires criblees de coups,
les plaques brisees au choc des boulets du Gun-Club, les
assortiments de refouloirs et d'ecouvillons, les chapelets de
bombes, les colliers de projectiles, les guirlandes d'obus, en un
mot, tous les outils de l'artilleur surprenaient l'oeil par leur
etonnante disposition et laissaient a penser que leur veritable
destination etait plus decorative que meurtriere.
A la place d'honneur, on voyait, abrite par une splendide vitrine,
un morceau de culasse, brise et tordu sous l'effort de la poudre,
precieux debris du canon de J.-T. Maston.
A l'extremite de la salle, le president, assiste de quatre
secretaires, occupait une large esplanade. Son siege, eleve sur
un affut sculpte, affectait dans son ensemble les formes
puissantes d'un mortier de trente-deux pouces; il etait braque
sous un angle de quatre-vingt-dix degres et suspendu a des
tourillons, de telle sorte que le president pouvait lui imprimer,
comme aux "rocking-chairs" [Chaises a bascule en usage aux
Etats-Unis.], un balancement fort agreable par les grandes
chaleurs. Sur le bureau, vaste plaque de tole supportee par six
caronades, on voyait un encrier d'un gout exquis, fait d'un
biscaien delicieusement cisele, et un timbre a detonation qui
eclatait, a l'occasion, comme un revolver. Pendant les
discussions vehementes, cette sonnette d'un nouveau genre
suffisait a peine a couvrir la voix de cette legion d'artilleurs
surexcites.
Devant le bureau, des banquettes disposees en zigzags, comme les
circonvallations d'un retranchement, formaient une succession de
bastions et de courtines ou prenaient place tous les membres du
Gun-Club, et ce soir-la, on peut le dire, "il y avait du monde sur
les remparts". On connaissait assez le president pour savoir
qu'il n'eut pas derange ses collegues sans un motif de la plus
haute gravite.
Impey Barbicane etait un homme de quarante ans, calme, froid,
austere, d'un esprit eminemment serieux et concentre; exact comme
un chronometre, d'un temperament a toute epreuve, d'un caractere
inebranlable; peu chevaleresque, aventureux cependant, mais
apportant des idees pratiques jusque dans ses entreprises les plus
temeraires; l'homme par excellence de la Nouvelle-Angleterre, le
Nordiste colonisateur, le descendant de ces Tetes-Rondes si
funestes aux Stuarts, et l'implacable ennemi des gentlemen du Sud,
ces anciens Cavaliers de la mere patrie. En un mot, un Yankee
coule d'un seul bloc.
Barbicane avait fait une grande fortune dans le commerce des bois;
nomme directeur de l'artillerie pendant la guerre, il se montra
fertile en inventions; audacieux dans ses idees, il contribua
puissamment aux progres de cette arme, et donna aux choses
experimentales un incomparable elan.
C'etait un personnage de taille moyenne, ayant, par une rare
exception dans le Gun-Club, tous ses membres intacts. Ses traits
accentues semblaient traces a l'equerre et au tire-ligne, et s'il
est vrai que, pour deviner les instincts d'un homme, on doive le
regarder de profil, Barbicane, vu ainsi, offrait les indices les
plus certains de l'energie, de l'audace et du sang-froid.
En cet instant, il demeurait immobile dans son fauteuil, muet,
absorbe, le regard en dedans, abrite sous son chapeau a haute
forme, cylindre de soie noire qui semble visse sur les cranes
americains.
Ses collegues causaient bruyamment autour de lui sans le
distraire; ils s'interrogeaient, ils se lancaient dans le champ
des suppositions, ils examinaient leur president et cherchaient,
mais en vain, a degager l'X de son imperturbable physionomie.
Lorsque huit heures sonnerent a l'horloge fulminante de la grande
salle, Barbicane, comme s'il eut ete mu par un ressort, se
redressa subitement; il se fit un silence general, et l'orateur,
d'un ton un peu emphatique, prit la parole en ces termes:
"Braves collegues, depuis trop longtemps deja une paix infeconde
est venue plonger les membres du Gun-Club dans un regrettable
desoeuvrement. Apres une periode de quelques annees, si pleine
d'incidents, il a fallu abandonner nos travaux et nous arreter net
sur la route du progres. Je ne crains pas de le proclamer a haute
voix, toute guerre qui nous remettrait les armes a la main serait
bien venue..."
"Oui, la guerre!" s'ecria l'impetueux J.-T. Maston.
"Ecoutez! ecoutez!" repliqua-t-on de toutes parts.
"Mais la guerre," dit Barbicane, "la guerre est impossible dans
les circonstances actuelles, et, quoi que puisse esperer mon
honorable interrupteur, de longues annees s'ecouleront encore
avant que nos canons tonnent sur un champ de bataille. Il faut
donc en prendre son parti et chercher dans un autre ordre d'idees
un aliment a l'activite qui nous devore!"
L'assemblee sentit que son president allait aborder le point
delicat. Elle redoubla d'attention.
"Depuis quelques mois, mes braves collegues," reprit Barbicane, je
me suis demande si, tout en restant dans notre specialite, nous ne
pourrions pas entreprendre quelque grande experience digne du XIXe
siecle, et si les progres de la balistique ne nous permettraient
pas de la mener a bonne fin. J'ai donc cherche, travaille,
calcule, et de mes etudes est resultee cette conviction que nous
devons reussir dans une entreprise qui paraitrait impraticable a
tout autre pays. Ce projet, longuement elabore, va faire l'objet
de ma communication; il est digne de vous, digne du passe du
Gun-Club, et il ne pourra manquer de faire du bruit dans le
monde!"
"Beaucoup de bruit?" s'ecria un artilleur passionne.
"Beaucoup de bruit dans le vrai sens du mot," repondit Barbicane.
"N'interrompez pas!" repeterent plusieurs voix.
"Je vous prie donc, braves collegues," reprit le president, "de
m'accorder toute votre attention."
Un fremissement courut dans l'assemblee. Barbicane, ayant d'un
geste rapide assure son chapeau sur sa tete, continua son discours
d'une voix calme:
"Il n'est aucun de vous, braves collegues, qui n'ait vu la Lune,
ou tout au moins, qui n'en ait entendu parler. Ne vous etonnez
pas si je viens vous entretenir ici de l'astre des nuits. Il nous
est peut-etre reserve d'etre les Colombs de ce monde inconnu.
Comprenez-moi, secondez-moi de tout votre pouvoir, je vous menerai
a sa conquete, et son nom se joindra a ceux des trente-six Etats
qui forment ce grand pays de l'Union!"
"Hurrah pour la Lune!" s'ecria le Gun-Club d'une seule voix.
"On a beaucoup etudie la Lune," reprit Barbicane; "sa masse, sa
densite, son poids, son volume, sa constitution, ses mouvements,
sa distance, son role dans le monde solaire, sont parfaitement
determines; on a dresse des cartes selenographiques [De
\(\sigma\epsilon\lambda\acute{\eta}\nu\eta\), mot grec qui
signifie Lune.] avec une perfection qui egale, si meme elle ne
surpasse pas, celle des cartes terrestres; la photographie a donne
de notre satellite des epreuves d'une incomparable beaute [Voir
les magnifiques cliches de la Lune, obtenus par M. Waren de la
Rue.]. En un mot, on sait de la Lune tout ce que les sciences
mathematiques, l'astronomie, la geologie, l'optique peuvent en
apprendre; mais jusqu'ici il n'a jamais ete etabli de
communication directe avec elle."
Un violent mouvement d'interet et de surprise accueillit ces
paroles.
"Permettez-moi," reprit-il, "de vous rappeler en quelques mots
comment certains esprits ardents, embarques pour des voyages
imaginaires,pretendirent avoir penetre les secrets de notre
satellite. Au XVIIe siecle, un certain David Fabricius se vanta
d'avoir vu de ses yeux des habitants de la Lune. En 1649, un
Francais, Jean Baudoin, publia le _Voyage fait au monde de la Lune
par Dominique Gonzales_, aventurier espagnol. A la meme epoque,
Cyrano de Bergerac fit paraitre cette expedition celebre qui eut
tant de succes en France. Plus tard, un autre Francais--ces
gens-la s'occupent beaucoup de la Lune--, le nomme Fontenelle,
ecrivit la _Pluralite des Mondes_, un chef-d'oeuvre en son temps;
mais la science, en marchant, ecrase meme les chefs-d'oeuvre!"
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