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De la Terre a la Lune

J >> Jules Verne >> De la Terre a la Lune

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Mais le cercle de ces devastations s'etendit plus loin encore, et
au-dela des limites des Etats-Unis. L'effet du contrecoup, aide
des vents d'ouest, fut ressenti sur l'Atlantique a plus de trois
cents milles des rivages americains. Une tempete factice, une
tempete inattendue, que n'avait pu prevoir l'amiral Fitz-Roy, se
jeta sur les navires avec une violence inouie; plusieurs
batiments, saisis dans ces tourbillons epouvantables sans avoir le
temps d'amener, sombrerent sous voiles, entre autres le
_Childe-Harold_, de Liverpool, regrettable catastrophe qui devint
de la part de l'Angleterre l'objet des plus vives recriminations.

Enfin, et pour tout dire, bien que le fait n'ait d'autre garantie
que l'affirmation de quelques indigenes, une demi-heure apres le
depart du projectile, des habitants de Goree et de Sierra Leone
pretendirent avoir entendu une commotion sourde, dernier
deplacement des ondes sonores, qui, apres avoir traverse
l'Atlantique, venait mourir sur la cote africaine.

Mais il faut revenir a la Floride. Le premier instant du tumulte
passe, les blesses, les sourds, enfin la foule entiere se
reveilla, et des cris frenetiques: "Hurrah pour Ardan! Hurrah pour
Barbicane! Hurrah pour Nicholl!" s'eleverent jusqu'aux cieux.
Plusieurs million d'hommes, le nez en l'air, armes de telescopes,
de lunettes, de lorgnettes, interrogeaient l'espace, oubliant les
contusions et les emotions, pour ne se preoccuper que du
projectile. Mais ils le cherchaient en vain. On ne pouvait plus
l'apercevoir, et il fallait se resoudre a attendre les telegrammes
de Long's-Peak. Le directeur de l'Observatoire de Cambridge [M.
Belfast.] se trouvait a son poste dans les montagnes Rocheuses, et
c'etait a lui, astronome habile et perseverant, que les
observations avaient ete confiees.

Mais un phenomene imprevu, quoique facile a prevoir, et contre
lequel on ne pouvait rien, vint bientot mettre l'impatience
publique a une rude epreuve.

Le temps, si beau jusqu'alors, changea subitement; le ciel
assombri se couvrit de nuages. Pouvait-il en etre autrement,
apres le terrible deplacement des couches atmospheriques, et cette
dispersion de l'enorme quantite de vapeurs qui provenaient de la
deflagration de quatre cent mille livres de pyroxyle? Tout l'ordre
naturel avait ete trouble. Cela ne saurait etonner, puisque, dans
les combats sur mer, on a souvent vu l'etat atmospherique
brutalement modifie par les decharges de l'artillerie.

Le lendemain, le soleil se leva sur un horizon charge de nuages
epais, lourd et impenetrable rideau jete entre le ciel et la
terre, et qui, malheureusement, s'etendit jusqu'aux regions des
montagnes Rocheuses. Ce fut une fatalite. Un concert de
reclamations s'eleva de toutes les parties du globe. Mais la
nature s'en emut peu, et decidement, puisque les hommes avaient
trouble l'atmosphere par leur detonation, ils devaient en subir
les consequences.

Pendant cette premiere journee, chacun chercha a penetrer le voile
opaque des nuages, mais chacun en fut pour ses peines, et chacun
d'ailleurs se trompait en portant ses regards vers le ciel, car,
par suite du mouvement diurne du globe, le projectile filait
necessairement alors par la ligne des antipodes.

Quoi qu'il en soit, lorsque la nuit vint envelopper la Terre, nuit
impenetrable et profonde, quand la Lune fut remontee sur
l'horizon, il fut impossible de l'apercevoir; on eut dit qu'elle
se derobait a dessein aux regards des temeraires qui avaient tire
sur elle. Il n'y eut donc pas d'observation possible, et les
depeches de Long's-Peak confirmerent ce facheux contretemps.

Cependant, si l'experience avait reussi, les voyageurs, partis le
1er decembre a dix heures quarante-six minutes et quarante
secondes du soir, devaient arriver le 4 a minuit. Donc, jusqu'a
cette epoque, et comme apres tout il eut ete bien difficile
d'observer dans ces conditions un corps aussi petit que l'obus, on
prit patience sans trop crier.

Le 4 decembre, de huit heures du soir a minuit, il eut ete
possible de suivre la trace du projectile, qui aurait apparu comme
un point noir sur le disque eclatant de la Lune. Mais le temps
demeura impitoyablement couvert, ce qui porta au paroxysme
l'exasperation publique. On en vint a injurier la Lune qui ne se
montrait point. Triste retour des choses d'ici-bas!

J.-T. Maston, desespere, partit pour Long's-Peak. Il voulait
observer lui-meme. Il ne mettait pas en doute que ses amis ne
fussent arrives au terme de leur voyage. On n'avait pas,
d'ailleurs, entendu dire que le projectile fut retombe sur un
point quelconque des iles et des continents terrestres, et J.-T.
Maston n'admettait pas un instant une chute possible dans les
oceans dont le globe est aux trois quarts couvert.

Le 5, meme temps. Les grands telescopes du Vieux Monde, ceux
d'Herschell, de Rosse, de Foucault, etaient invariablement braques
sur l'astre des nuits, car le temps etait precisement magnifique
en Europe; mais la faiblesse relative de ces instruments empechait
toute observation utile.

Le 6, meme temps. L'impatience rongeait les trois quarts du
globe. On en vint a proposer les moyens les plus insenses pour
dissiper les nuages accumules dans l'air.

Le 7, le ciel sembla se modifier un peu. On espera, mais l'espoir
ne fut pas de longue duree, et le soir, les nuages epaissis
defendirent la voute etoilee contre tous les regards.

Alors cela devint grave. En effet, le 11, a neuf heures onze
minutes du matin, la Lune devait entrer dans son dernier quartier.
Apres ce delai, elle irait en declinant, et, quand meme le ciel
serait rasserene, les chances de l'observation seraient
singulierement amoindries; en effet, la Lune ne montrerait plus
alors qu'une portion toujours decroissante de son disque et
finirait par devenir nouvelle, c'est-a-dire qu'elle se coucherait
et se leverait avec le soleil, dont les rayons la rendraient
absolument invisible. Il faudrait donc attendre jusqu'au 3
janvier, a midi quarante-quatre minutes, pour la retrouver pleine
et commencer les observations.

Les journaux publiaient ces reflexions avec mille commentaires et
ne dissimulaient point au public qu'il devait s'armer d'une
patience angelique.

Le 8, rien. Le 9, le soleil reparut un instant comme pour narguer
les Americains. Il fut couvert de huees, et, blesse sans doute
d'un pareil accueil, il se montra fort avare de ses rayons.

Le 10, pas de changement. J.-T. Maston faillit devenir fou, et
l'on eut des craintes pour le cerveau de ce digne homme, si bien
conserve jusqu'alors sous son crane de gutta-percha.

Mais le 11, une de ces epouvantables tempetes des regions
intertropicales se dechaina dans l'atmosphere. De grands vents
d'est balayerent les nuages amonceles depuis si longtemps, et le
soir, le disque a demi ronge de l'astre des nuits passa
majestueusement au milieu des limpides constellations du ciel.



XXVIII

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UN NOUVEL ASTRE

Cette nuit meme, la palpitante nouvelle si impatiemment attendue
eclata comme un coup de foudre dans les Etats de l'Union, et, de
la, s'elancant a travers l'Ocean, elle courut sur tous les fils
telegraphiques du globe. Le projectile avait ete apercu, grace au
gigantesque reflecteur de Long's-Peak.

Voici la note redigee par le directeur de l'Observatoire de
Cambridge. Elle renferme la conclusion scientifique de cette
grande experience du Gun-Club.

_Longs's-Peak, 12 decembre._

A MM. LES MEMBRES DU BUREAU DE L'OBSERVATOIRE DE CAMBRIDGE.

_Le projectile lance par la Columbiad de Stone's-Hill a ete apercu
par MM. Belfast et J.- T. Maston, le 12 decembre, a huit heures
quarante-sept minutes du soir, la Lune etant entree dans son
dernier quartier.

Ce projectile n'est point arrive a son but. Il a passe a cote,
mais assez pres, cependant, pour etre retenu par l'attraction
lunaire.

La, son mouvement rectiligne s'est change en un mouvement
circulaire d'une rapidite vertigineuse, et il a ete entraine
suivant une orbite elliptique autour de la Lune, dont il est
devenu le veritable satellite.

Les elements de ce nouvel astre n'ont pas encore pu etre
determines. On ne connait ni sa vitesse de translation, ni sa
vitesse de rotation. La distance qui le separe de la surface de la
Lune peut etre evaluee a deux mille huit cent trente-trois milles
environ (--4,500 lieues).

Maintenant, deux hypotheses peuvent se produire et amener une
modification dans l'etat des choses:

Ou l'attraction de la Lune finira par l'emporter, et les voyageurs
atteindront le but de leur voyage;

Ou, maintenu dans un ordre immutable, le projectile gravitera
autour du disque lunaire jusqu'a la fin des siecles.

C'est ce que les observations apprendront un jour, mais jusqu'ici
la tentative du Gun-Club n'a eu d'autre resultat que de doter d'un
nouvel astre notre systeme solaire._

J.-M. BELFAST.

Que de questions soulevait ce denouement inattendu! Quelle
situation grosse de mysteres l'avenir reservait aux investigations
de la science! Grace au courage et au devouement de trois hommes,
cette entreprise, assez futile en apparence, d'envoyer un boulet a
la Lune, venait d'avoir un resultat immense, et dont les
consequences sont incalculables. Les voyageurs, emprisonnes dans
un nouveau satellite, s'ils n'avaient pas atteint leur but,
faisaient du moins partie du monde lunaire; ils gravitaient autour
de l'astre des nuits, et, pour le premiere fois, l'oeil pouvait en
penetrer tous les mysteres. Les noms de Nicholl, de Barbicane, de
Michel Ardan, devront donc etre a jamais celebres dans les fastes
astronomiques, car ces hardis explorateurs, avides d'agrandir le
cercle des connaissances humaines, se sont audacieusement lances a
travers l'espace, et ont joue leur vie dans la plus etrange
tentative des temps modernes.

Quoi qu'il en soit, la note de Long's-Peak une fois connue, il y
eut dans l'univers entier un sentiment de surprise et d'effroi.
Etait-il possible de venir en aide a ces hardis habitants de la
Terre? Non, sans doute, car ils s'etaient mis en dehors de
l'humanite en franchissant les limites imposees par Dieu aux
creatures terrestres. Ils pouvaient se procurer de l'air pendant
deux mois. Ils avaient des vivres pour un an. Mais apres?...
Les coeurs les plus insensibles palpitaient a cette terrible
question.

Un seul homme ne voulait pas admettre que la situation fut
desesperee. Un seul avait confiance, et c'etait leur ami devoue,
audacieux et resolu comme eux, le brave J.-T. Maston.

D'ailleurs, il ne les perdait pas des yeux. Son domicile fut
desormais le poste de Long's-Peak; son horizon, le miroir de
l'immense reflecteur. Des que la lune se levait a l'horizon, il
l'encadrait dans le champ du telescope, il ne la perdait pas un
instant du regard et la suivait assidument dans sa marche a
travers les espaces stellaires; il observait avec une eternelle
patience le passage du projectile sur son disque d'argent, et
veritablement le digne homme restait en perpetuelle communication
avec ses trois amis, qu'il ne desesperait pas de revoir un jour.

"Nous correspondrons avec eux," disait-il a qui voulait
l'entendre, des que les circonstances le permettront. Nous aurons
de leurs nouvelles et ils auront des notres! D'ailleurs, je les
connais, ce sont des hommes ingenieux. A eux trois ils emportent
dans l'espace toutes les ressources de l'art, de la science et de
l'industrie. Avec cela on fait ce qu'on veut, et vous verrez
qu'ils se tireront d'affaire!"






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