De la Terre a la Lune
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Il parut donc; le silence se fit, et un citoyen, prenant la
parole, lui posa carrement la question suivante: "Le personnage
designe dans la depeche sous le nom de Michel Ardan est-il en
route pour l'Amerique, oui ou non?"
"Messieurs", repondit Barbicane, "je ne le sais pas plus que
vous."
"Il faut le savoir," s'ecrierent des voix impatientes.
"Le temps nous l'apprendra," repondit froidement le president.
"Le temps n'a pas le droit de tenir en suspens un pays tout
entier," reprit l'orateur. "Avez-vous modifie les plans du
projectile, ainsi que le demande le telegramme?"
"Pas encore, messieurs; mais, vous avez raison, il faut savoir a
quoi s'en tenir; le telegraphe, qui a cause toute cette emotion,
voudra bien completer ses renseignements."
"Au telegraphe! au telegraphe!" s'ecria la foule.
Barbicane descendit, et, precedant l'immense rassemblement, il se
dirigea vers les bureaux de l'administration.
Quelques minutes plus tard, une depeche etait lancee au syndic des
courtiers de navires a Liverpool. On demandait une reponse aux
questions suivantes:
"Qu'est-ce que le navire l'_Atlanta_? -- Quand a-t-il quitte
l'Europe? -- Avait-il a son bord un Francais nomme Michel Ardan?"
Deux heures apres, Barbicane recevait des renseignements d'une
precision qui ne laissait plus place au moindre doute.
"Le steamer l'_Atlanta_, de Liverpool, a pris la mer le 2 octobre,
-- faisant voile pour Tampa-Town, -- ayant a son bord un Francais,
porte au livre des passagers sous le nom de Michel Ardan."
A cette confirmation de la premiere depeche, les yeux du president
brillerent d'une flamme subite, ses poings se fermerent
violemment, et on l'entendit murmurer:
"C'est donc vrai! c'est donc possible! ce Francais existe! et dans
quinze jours il sera ici! Mais c'est un fou! un cerveau brule!...
Jamais je ne consentirai..."
Et cependant, le soir meme, il ecrivit a la maison Breadwill and
Co., en la priant de suspendre jusqu'a nouvel ordre la fonte du
projectile.
Maintenant, raconter l'emotion dont fut prise l'Amerique tout
entiere; comment l'effet de la communication Barbicane fut dix
fois depasse; ce que dirent les journaux de l'Union, la facon dont
ils accepterent la nouvelle et sur quel mode ils chanterent
l'arrivee de ce heros du vieux continent; peindre l'agitation
febrile dans laquelle chacun vecut, comptant les heures, comptant
les minutes, comptant les secondes; donner une idee, meme
affaiblie, de cette obsession fatigante de tous les cerveaux
maitrises par une pensee unique; montrer les occupations cedant a
une seule preoccupation, les travaux arretes, le commerce
suspendu, les navires prets a partir restant affourches dans le
port pour ne pas manquer l'arrivee de l'_Atlanta_, les convois
arrivant pleins et retournant vides, la baie d'Espiritu-Santo
incessamment sillonnee par les steamers, les packets-boats, les
yachts de plaisance, les fly-boats de toutes dimensions; denombrer
ces milliers de curieux qui quadruplerent en quinze jours la
population de Tampa-Town et durent camper sous des tentes comme
une armee en campagne, c'est une tache au-dessus des forces
humaines et qu'on ne saurait entreprendre sans temerite.
Le 20 octobre, a neuf heures du matin, les semaphores du canal de
Bahama signalerent une epaisse fumee a l'horizon. Deux heures
plus tard, un grand steamer echangeait avec eux des signaux de
reconnaissance. Aussitot le nom de l'_Atlanta_ fut expedie a
Tampa-Town. A quatre heures, le navire anglais donnait dans la
rade d'Espiritu-Santo. A cinq, il franchissait les passes de la
rade Hillisboro a toute vapeur. A six, il mouillait dans le port
de Tampa.
L'ancre n'avait pas encore mordu le fond de sable, que cinq cents
embarcations entouraient l'_Atlanta_, et le steamer etait pris
d'assaut. Barbicane, le premier, franchit les bastingages, et
d'une voix dont il voulait en vain contenir l'emotion:
"Michel Ardan!" s'ecria-t-il.
"Present!" repondit un individu monte sur la dunette.
Barbicane, les bras croises, l'oeil interrogateur, la bouche
muette, regarda fixement le passager de l'_Atlanta_.
C'etait un homme de quarante-deux ans, grand, mais un peu voute
deja, comme ces cariatides qui portent des balcons sur leurs
epaules. Sa tete forte, veritable hure de lion, secouait par
instants une chevelure ardente qui lui faisait une veritable
criniere. Une face courte, large aux tempes, agrementee d'une
moustache herissee comme les barbes d'un chat et de petits
bouquets de poils jaunatres pousses en pleines joues, des yeux
ronds un peu egares, un regard de myope, completaient cette
physionomie eminemment feline. Mais le nez etait d'un dessin
hardi, la bouche particulierement humaine, le front haut,
intelligent et sillonne comme un champ qui ne reste jamais en
friche. Enfin un torse fortement developpe et pose d'aplomb sur
de longues jambes, des bras musculeux, leviers puissants et bien
attaches, une allure decidee, faisaient de cet Europeen un
gaillard solidement bati, "plutot forge que fondu", pour emprunter
une de ses expressions a l'art metallurgique.
Les disciples de Lavater ou de Gratiolet eussent dechiffre sans
peine sur le crane et la physionomie de ce personnage les signes
indiscutables de la combativite, c'est-a-dire du courage dans le
danger et de la tendance a briser les obstacles; ceux de la
bienveillance et ceux de la merveillosite, instinct qui porte
certains temperaments a se passionner pour les choses surhumaines;
mais, en revanche, les bosses de l'acquisivite, ce besoin de
posseder et d'acquerir, manquaient absolument.
Pour achever le type physique du passager de l'_Atlanta_, il
convient de signaler ses vetements larges de forme, faciles
d'entournures, son pantalon et son paletot d'une ampleur d'etoffe
telle que Michel Ardan se surnommait lui-meme "la mort au drap",
sa cravate lache, son col de chemise liberalement ouvert, d'ou
sortait un cou robuste, et ses manchettes invariablement
deboutonnees, a travers lesquelles s'echappaient des mains
febriles. On sentait que, meme au plus fort des hivers et des
dangers, cet homme-la n'avait jamais froid, -- pas meme aux yeux.
D'ailleurs, sur le pont du steamer, au milieu de la foule, il
allait, venait, ne restant jamais en place, "chassant sur ses
ancres", comme disaient les matelots, gesticulant, tutoyant tout
le monde et rongeant ses ongles avec une avidite nerveuse.
C'etait un de ces originaux que le Createur invente dans un moment
de fantaisie et dont il brise aussitot le moule.
En effet, la personnalite morale de Michel Ardan offrait un large
champ aux observations de l'analyste. Cet homme etonnant vivait
dans une perpetuelle disposition a l'hyperbole et n'avait pas
encore depasse l'age des superlatifs: les objets se peignaient sur
la retine de son oeil avec des dimensions demesurees; de la une
association d'idees gigantesques; il voyait tout en grand, sauf
les difficultes et les hommes.
C'etait d'ailleurs une luxuriante nature, un artiste d'instinct,
un garcon spirituel, qui ne faisait pas un feu roulant de bons
mots, mais s'escrimait plutot en tirailleur. Dans les
discussions, peu soucieux de la logique, rebelle au syllogisme,
qu'il n'eut jamais invente, il avait des coups a lui. Veritable
casseur de vitres, il lancait en pleine poitrine des arguments _ad
hominem_ d'un effet sur, et il aimait a defendre du bec et des
pattes les causes desesperees.
Entre autres manies, il se proclamait "un ignorant sublime", comme
Shakespeare, et faisait profession de mepriser les savants: "des
gens," disait-il, "qui ne font que marquer les points quand nous
jouons la partie". C'etait, en somme, un bohemien du pays des
monts et merveilles, aventureux, mais non pas aventurier, un
casse-cou, un Phaeton menant a fond de train le char du Soleil, un
Icare avec des ailes de rechange. Du reste, il payait de sa
personne et payait bien, il se jetait tete levee dans les
entreprises folles, il brulait ses vaisseaux avec plus d'entrain
qu'Agathocles, et, pret a se faire casser les reins a toute heure,
il finissait invariablement par retomber sur ses pieds, comme ces
petits cabotins en moelle de sureau dont les enfants s'amusent.
En deux mots, sa devise etait: _Quand meme!_ et l'amour de
l'impossible sa "ruling passion [Sa maitresse passion.]", suivant
la belle expression de Pope.
Mais aussi, comme ce gaillard entreprenant avait bien les defauts
de ses qualites! Qui ne risque rien n'a rien, dit-on. Ardan
risqua souvent et n'avait pas davantage! C'etait un bourreau
d'argent, un tonneau des Danaides. Homme parfaitement
desinteresse, d'ailleurs, il faisait autant de coups de coeur que
de coups de tete; secourable, chevaleresque, il n'eut pas signe le
"bon a pendre" de son plus cruel ennemi, et se serait vendu comme
esclave pour racheter un Negre.
En France, en Europe, tout le monde le connaissait, ce personnage
brillant et bruyant. Ne faisait-il pas sans cesse parler de lui
par les cent voix de la Renommee enrouees a son service? Ne
vivait-il pas dans une maison de verre, prenant l'univers entier
pour confident de ses plus intimes secrets? Mais aussi
possedait-il une admirable collection d'ennemis, parmi ceux qu'il
avait plus ou moins froisses, blesses, culbutes sans merci, en
jouant des coudes pour faire sa trouee dans la foule.
Cependant on l'aimait generalement, on le traitait en enfant gate.
C'etait, suivant l'expression populaire, "un homme a prendre ou a
laisser", et on le prenait. Chacun s'interessait a ses hardies
entreprises et le suivait d'un regard inquiet. On le savait si
imprudemment audacieux! Lorsque quelque ami voulait l'arreter en
lui predisant une catastrophe prochaine: "La foret n'est brulee
que par ses propres arbres", repondait-il avec un aimable sourire,
et sans se douter qu'il citait le plus joli de tous les proverbes
arabes.
Tel etait ce passager de l'_Atlanta_, toujours agite, toujours
bouillant sous l'action d'un feu interieur, toujours emu, non de
ce qu'il venait faire en Amerique -- il n'y pensait meme pas --,
mais par l'effet de son organisation fievreuse. Si jamais
individus offrirent un contraste frappant, ce furent bien le
Francais Michel Ardan et le Yankee Barbicane, tous les deux,
cependant, entreprenants, hardis, audacieux a leur maniere.
La contemplation a laquelle s'abandonnait le president du Gun-Club
en presence de ce rival qui venait le releguer au second plan fut
vite interrompue par les hurrahs et les vivats de la foule. Ces
cris devinrent meme si frenetiques, et l'enthousiasme prit des
formes tellement personnelles, que Michel Ardan, apres avoir serre
un millier de mains dans lesquelles il faillit laisser ses dix
doigts, dut se refugier dans sa cabine.
Barbicane le suivit sans avoir prononce une parole.
"Vous etes Barbicane?" lui demanda Michel Ardan, des qu'il furent
seuls et du ton dont il eut parle a un ami de vingt ans.
"Oui," repondit le president du Gun-Club.
"Eh bien! bonjour, Barbicane. Comment cela va-t-il? Tres bien?
Allons tant mieux! tant mieux!"
"Ainsi," dit Barbicane, "sans autre entree en matiere, vous etes
decide a partir?"
"Absolument decide."
"Rien ne vous arretera?"
"Rien. Avez-vous modifie votre projectile ainsi que l'indiquait
ma depeche?"
"J'attendais votre arrivee. Mais," demanda Barbicane en insistant
de nouveau, vous avez bien reflechi?..."
"Reflechi! est-ce que j'ai du temps a perdre? Je trouve l'occasion
d'aller faire un tour dans la Lune, j'en profite, et voila tout.
Il me semble que cela ne merite pas tant de reflexions."
Barbicane devorait du regard cet homme qui parlait de son projet
de voyage avec une legerete, une insouciance si complete et une si
parfaite absence d'inquietudes.
"Mais au moins," lui dit-il, "vous avez un plan, des moyens
d'execution?"
"Excellents, mon cher Barbicane. Mais permettez-moi de vous faire
une observation: j'aime autant raconter mon histoire une bonne
fois, a tout le monde, et qu'il n'en soit plus question. Cela
evitera des redites. Donc, sauf meilleur avis, convoquez vos
amis, vos collegues, toute la ville, toute la Floride, toute
l'Amerique, si vous voulez, et demain je serai pret a developper
mes moyens comme a repondre aux objections quelles qu'elles
soient. Soyez tranquille, je les attendrai de pied ferme. Cela
vous va-t-il?"
"Cela me va", repondit Barbicane.
Sur ce, le president sortit de la cabine et fit part a la foule de
la proposition de Michel Ardan. Ses paroles furent accueillies
avec des trepignements et des grognements de joie. Cela coupait
court a toute difficulte. Le lendemain chacun pourrait contempler
a son aise le heros europeen. Cependant certains spectateurs des
plus entetes ne voulurent pas quitter le pont de l'_Atlanta_; ils
passerent la nuit a bord. Entre autres, J.-T. Maston avait visse
son crochet dans la lisse de la dunette, et il aurait fallu un
cabestan pour l'en arracher.
"C'est un heros! un heros!" s'ecriait-il sur tous les tons, "et
nous ne sommes que des femmelettes aupres de cet Europeen-la!"
Quant au president, apres avoir convie les visiteurs a se retirer,
il rentra dans la cabine du passager, et il ne la quitta qu'au
moment ou la cloche du steamer sonna le quart de minuit.
Mais alors les deux rivaux en popularite se serraient
chaleureusement la main, et Michel Ardan tutoyait le president
Barbicane.
XIX
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UN MEETING
Le lendemain, l'astre du jour se leva bien tard au gre de
l'impatience publique. On le trouva paresseux, pour un Soleil qui
devait eclairer une semblable fete. Barbicane, craignant les
questions indiscretes pour Michel Ardan, aurait voulu reduire ses
auditeurs a un petit nombre d'adeptes, a ses collegues, par
exemple. Mais autant essayer d'endiguer le Niagara. Il dut donc
renoncer a ses projets et laisser son nouvel ami courir les
chances d'une conference publique. La nouvelle salle de la Bourse
de Tampa-Town, malgre ses dimensions colossales, fut jugee
insuffisante pour la ceremonie, car la reunion projetee prenait
les proportions d'un veritable meeting.
Le lieu choisit fut une vaste plaine situee en dehors de la ville;
en quelques heures on parvint a l'abriter contre les rayons du
soleil; les navires du port riches en voiles, en agres, en mats de
rechange, en vergues, fournirent les accessoires necessaires a la
construction d'une tente colossale. Bientot un immense ciel de
toile s'etendit sur la prairie calcinee et la defendit des ardeurs
du jour. La trois cent mille personnes trouverent place et
braverent pendant plusieurs heures une temperature etouffante, en
attendant l'arrivee du Francais. De cette foule de spectateurs,
un premier tiers pouvait voir et entendre; un second tiers voyait
mal et n'entendait pas; quant au troisieme, il ne voyait rien et
n'entendait pas davantage. Ce ne fut cependant pas le moins
empresse a prodiguer ses applaudissements.
A trois heures, Michel Ardan fit son apparition, accompagne des
principaux membres du Gun-Club. Il donnait le bras droit au
president Barbicane, et le bras gauche a J.-T. Maston, plus
radieux que le Soleil en plein midi, et presque aussi rutilant.
Ardan monta sur une estrade, du haut de laquelle ses regards
s'etendaient sur un ocean de chapeaux noirs. Il ne paraissait
aucunement embarrasse; il ne posait pas; il etait la comme chez
lui, gai, familier, aimable. Aux hurrahs qui l'accueillirent il
repondit par un salut gracieux; puis, de la main, reclama le
silence, silence, il prit la parole en anglais, et s'exprima fort
correctement en ces termes:
"Messieurs, dit-il, bien qu'il fasse tres chaud, je vais abuser de
vos moments pour vous donner quelques explications sur des projets
qui ont paru vous interesser. Je ne suis ni un orateur ni un
savant, et je ne comptais point parler publiquement; mais mon ami
Barbicane m'a dit que cela vous ferait plaisir, et je me suis
devoue. Donc, ecoutez-moi avec vos six cent mille oreilles, et
veuillez excuser les fautes de l'auteur."
Ce debut sans facon fut fort goute des assistants, qui exprimerent
leur contentement par un immense murmure de satisfaction.
"Messieurs," dit-il, "aucune marque d'approbation ou d'improbation
n'est interdite. Ceci convenu, je commence. Et d'abord, ne
l'oubliez pas, vous avez affaire a un ignorant, mais son ignorance
va si loin qu'il ignore meme les difficultes. Il lui a donc paru
que c'etait chose simple, naturelle, facile, de prendre passage
dans un projectile et de partir pour la Lune. Ce voyage-la devait
se faire tot ou tard, et quant au mode de locomotion adopte, il
suit tout simplement la loi du progres. L'homme a commence par
voyager a quatre pattes, puis, un beau jour, sur deux pieds, puis
en charrette, puis en coche, puis en patache, puis en diligence,
puis en chemin de fer; eh bien! le projectile est la voiture de
l'avenir, et, a vrai dire, les planetes ne sont que des
projectiles, de simples boulets de canon lances par la main du
Createur. Mais revenons a notre vehicule. Quelques-uns de vous,
messieurs, ont pu croire que la vitesse qui lui sera imprimee est
excessive; il n'en est rien; tous les astres l'emportent en
rapidite, et la Terre elle-meme, dans son mouvement de translation
autour du Soleil, nous entraine trois fois plus rapidement. Voici
quelques exemples. Seulement, je vous demande la permission de
m'exprimer en lieues, car les mesures americaines ne me sont pas
tres familieres, et je craindrais de m'embrouiller dans mes
calculs."
La demande parut toute simple et ne souffrit aucune difficulte.
L'orateur reprit son discours:
"Voici, messieurs, la vitesse des differentes planetes. Je suis
oblige d'avouer que, malgre mon ignorance, je connais fort
exactement ce petit detail astronomique; mais avant deux minutes
vous serez aussi savants que moi. Apprenez donc que Neptune fait
cinq mille lieues a l'heure; Uranus, sept mille; Saturne, huit
mille huit cent cinquante-huit; Jupiter, onze mille six cent
soixante-quinze; Mars, vingt-deux mille onze; la Terre, vingt-sept
mille cinq cents; Venus, trente-deux mille cent quatre-vingt-dix;
Mercure, cinquante-deux mille cinq cent vingt; certaines cometes,
quatorze cent mille lieues dans leur perihelie! Quant a nous,
veritables flaneurs, gens peu presses, notre vitesse ne depassera
pas neuf mille neuf cents lieues, et elle ira toujours en
decroissant! Je vous demande s'il y a la de quoi s'extasier, et
n'est-il pas evident que tout cela sera depasse quelque jour par
des vitesses plus grandes encore, dont la lumiere ou l'electricite
seront probablement les agents mecaniques?"
Personne ne parut mettre en doute cette affirmation de Michel
Ardan.
"Mes chers auditeurs," reprit-il, "a en croire certains esprits
bornes -- c'est le qualificatif qui leur convient --, l'humanite
serait renfermee dans un cercle de Popilius qu'elle ne saurait
franchir, et condamnee a vegeter sur ce globe sans jamais pouvoir
s'elancer dans les espaces planetaires! Il n'en est rien! On va
aller a la Lune, on ira aux planetes, on ira aux etoiles, comme on
va aujourd'hui de Liverpool a New York, facilement, rapidement,
surement, et l'ocean atmospherique sera bientot traverse comme les
oceans de la Lune! La distance n'est qu'un mot relatif, et finira
par etre ramenee a zero."
L'assemblee, quoique tres montee en faveur du heros francais,
resta un peu interdite devant cette audacieuse theorie. Michel
Ardan parut le comprendre.
"Vous ne semblez pas convaincus, mes braves hotes, reprit-il avec
un aimable sourire. Eh bien! raisonnons un peu. Savez-vous quel
temps il faudrait a un train express pour atteindre la Lune? Trois
cents jours. Pas davantage. Un trajet de quatre-vingt-six mille
quatre cent dix lieues, mais qu'est-ce que cela? Pas meme neuf
fois le tour de la Terre, et il n'est point de marins ni de
voyageurs un peu degourdis qui n'aient fait plus de chemin pendant
leur existence. Songez donc que je ne serai que
quatre-vingt-dix-sept heures en route! Ah! vous vous figurez que
la Lune est eloignee de la Terre et qu'il faut y regarder a deux
fois avant de tenter l'aventure! Mais que diriez-vous donc s'il
s'agissait d'aller a Neptune, qui gravite a onze cent
quarante-sept millions de lieues du Soleil! Voila un voyage que
peu de gens pourraient faire, s'il coutait seulement cinq sols par
kilometre! Le baron de Rothschild lui-meme, avec son milliard,
n'aurait pas de quoi payer sa place, et faute de cent
quarante-sept millions, il resterait en route!"
Cette facon d'argumenter parut beaucoup plaire a l'assemblee;
d'ailleurs Michel Ardan, plein de son sujet, s'y lancait a corps
perdu avec un entrain superbe; il se sentait avidement ecoute, et
reprit avec une admirable assurance:
"Eh bien! mes amis, cette distance de Neptune au Soleil n'est rien
encore, si on la compare a celle des etoiles; en effet, pour
evaluer l'eloignement de ces astres, il faut entrer dans cette
numeration eblouissante ou le plus petit nombre a neuf chiffres,
et prendre le milliard pour unite. Je vous demande pardon d'etre
si ferre sur cette question, mais elle est d'un interet palpitant.
Ecoutez et jugez! Alpha du Centaure est a huit mille milliards de
lieues, Vega a cinquante mille milliards, Sirius a cinquante mille
milliards, Arcturus a cinquante-deux mille milliards, la Polaire a
cent dix-sept mille milliards, la Chevre a cent soixante-dix mille
milliards, les autres etoiles a des mille et des millions et des
milliards de milliards de lieues! Et l'on viendrait parler de la
distance qui separe les planetes du Soleil! Et l'on soutiendrait
que cette distance existe! Erreur! faussete! aberration des sens!
Savez-vous ce que je pense de ce monde qui commence a l'astre
radieux et finit a Neptune? Voulez-vous connaitre ma theorie? Elle
est bien simple! Pour moi, le monde solaire est un corps solide,
homogene; les planetes qui le composent se pressent, se touchent,
adherent, et l'espace existant entre elles n'est que l'espace qui
separe les molecules du metal le plus compacte, argent ou fer, or
ou platine! J'ai donc le droit d'affirmer, et je repete avec une
conviction qui vous penetrera tous: "La distance est un vain mot,
la distance n'existe pas!"
"Bien dit! Bravo! Hurrah!" s'ecria d'une seule voix l'assemblee
electrisee par le geste, par l'accent de l'orateur, par la
hardiesse de ses conceptions.
"Non!" s'ecria J.-T. Maston plus energiquement que les autres,
"la distance n'existe pas!"
Et, emporte par la violence de ses mouvements, par l'elan de son
corps qu'il eut peine a maitriser, il faillit tomber du haut de
l'estrade sur le sol. Mais il parvint a retrouver son equilibre,
et il evita une chute qui lui eut brutalement prouve que la
distance n'etait pas un vain mot. Puis le discours de
l'entrainant orateur reprit son cours.
"Mes amis," dit Michel Ardan, je pense que cette question est
maintenant resolue. Si je ne vous ai pas convaincus tous, c'est
que j'ai ete timide dans mes demonstrations, faible dans mes
arguments, et il faut en accuser l'insuffisance de mes etudes
theoriques. Quoi qu'il en soit, je vous le repete, la distance de
la Terre a son satellite est reellement peu importante et indigne
de preoccuper un esprit serieux. Je ne crois donc pas trop
m'avancer en disant qu'on etablira prochainement des trains de
projectiles, dans lesquels se fera commodement le voyage de la
Terre a la Lune. Il n'y aura ni choc, ni secousse, ni
deraillement a craindre, et l'on atteindra le but rapidement, sans
fatigue, en ligne droite, "a vol d'abeille", pour parler le
langage de vos trappeurs. Avant vingt ans, la moitie de la Terre
aura visite la Lune!"
"Hurrah! hurrah pour Michel Ardan!" s'ecrierent les assistants,
meme les moins convaincus.
"Hurrah pour Barbicane!" repondit modestement l'orateur.
Cet acte de reconnaissance envers le promoteur de l'entreprise fut
accueilli par d'unanimes applaudissements.
"Maintenant, mes amis," reprit Michel Ardan, "si vous avez quelque
question a m'adresser, vous embarrasserez evidemment un pauvre
homme comme moi, mais je tacherai cependant de vous repondre."
Jusqu'ici, le president du Gun-Club avait lieu d'etre tres
satisfait de la tournure que prenait la discussion. Elle portait
sur ces theories speculatives dans lesquelles Michel Ardan,
entraine par sa vive imagination, se montrait fort brillant. Il
fallait donc l'empecher de devier vers les questions pratiques,
dont il se fut moins bien tire, sans doute. Barbicane se hata de
prendre la parole, et il demanda a son nouvel ami s'il pensait que
la Lune ou les planetes fussent habitees.
"C'est un grand probleme que tu me poses la, mon digne president,
repondit l'orateur en souriant; cependant, si je ne me trompe, des
hommes de grande intelligence, Plutarque, Swedenborg, Bernardin de
Saint-Pierre et beaucoup d'autres se sont prononces pour
l'affirmative. En me placant au point de vue de la philosophie
naturelle, je serais porte a penser comme eux; je me dirais que
rien d'inutile n'existe en ce monde, et, repondant a ta question
par une autre question, ami Barbicane, j'affirmerais que si les
mondes sont habitables, ou ils sont habites, ou ils l'ont ete, ou
ils le seront.
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