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New Philadelphia Book Publisher Highlights Local Talent
Book and Publishing News from Publishers Newswire(tm)

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FlatSigned Press Alleges Don Imus Remarks Damage Legacy of President Gerald R. Ford
NEW YORK, N.Y. -- Nathan Yungerberg, an accomplished model scout and professional child photographer is launching a nation-wide casting call to find the cover model for his highly anticipated book release, 'The Model Child: A Parents Guide to the Child Modeling Industry' (ISBN: 978-0-9817018-0-6).

Le Tour du Monde en 80 Jours

J >> Jules Verne >> Le Tour du Monde en 80 Jours

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TABLE DES MATIERES



Chapitres


I. Dans lequel Phileas Fogg et Passepartout s'acceptent
reciproquement, l'un comme maitre, l'autre comme domestique


II. Ou Passepartout est convaincu qu'il a enfin trouve son ideal.


III. Ou s'engage une conversation qui pourra couter cher a Phileas Fogg.


IV. Dans lequel Phileas Fogg stupefie Passepartout, son domestique.


V. Dans lequel une nouvelle valeur apparait sur la place de Londres.


VI. Dans lequel l'agent Fix montre une impatience bien legitime.


VII. Qui temoigne une fois de plus de l'inutilite des
passeports en matiere de police.


VIII. Dans lequel Passepartout parle un peu plus peut-etre
qu'il ne conviendrait.


IX. Ou la mer Rouge et la mer des Indes se montrent propices
aux desseins de Phileas Fogg.


X. Ou Passepartout est trop heureux d'en etre quitte
en perdant sa chaussure.


XI. Ou Phileas Fogg achete une monture a un prix fabuleux.


XII. Ou Phileas Fogg et ses compagnons s'aventurent a travers
les forets de l'Inde, et ce qui s'ensuit.


XIII. Dans lequel Passepartout prouve une fois de plus que la
fortune sourit aux audacieux.


XIV. Dans lequel Phileas Fogg descend toute l'admirable vallee
du Gange sans meme songer a la voir.


XV. Ou le sac aux bank-notes s'allege encore de quelques
milliers de livres.


XVI. Ou Fix n'a pas l'air de connaitre du tout les choses dont
on lui parle.


XVII. Ou il est question de choses et d'autres pendant la
traversee de Singapore a Hong-Kong.


XVIII. Dans lequel Phileas Fogg, Passepartout, Fix, chacun de
son cote, va a ses affaires.


XIX. Ou Passepartout prend un trop vif interet a son maitre, et
ce qui s'ensuit.


XX. Dans lequel Fix entre directement en relation avec Phileas Fogg.


XXI. Ou le patron de la _Tankardere_ risque fort de perdre une
prime de deux cents livres.


XXII. Ou Passepartout voit bien que, meme aux antipodes, il est
prudent d'avoir quelque argent dans sa poche.


XXIII. Dans lequel le nez de Passepartout s'allonge demesurement.


XXIV. Pendant lequel s'accomplit la traversee de l'ocean Pacifique.


XXV. Ou l'on donne un leger apercu de San Francisco, un jour de meeting.


XXVI. Dans lequel on prend le train express du chemin de fer du Pacifique.


XXVII. Dans lequel Passepartout suit, avec une vitesse de vingt milles
a l'heure, un cours d'histoire mormone


XXVIII. Dans lequel Passepartout ne put parvenir a faire
entendre le langage de la raison.


XXIX. Ou il sera fait le recit d'incidents divers qui ne se
rencontrent que sur les rails-roads de l'Union.


XXX. Dans lequel Phileas Fogg fait tout simplement son devoir.


XXXI. Dans lequel l'inspecteur Fix prend tres serieusement les
interets de Phileas Fogg.


XXXII. Dans lequel Phileas Fogg engage une lutte directe contre
la mauvaise chance.


XXXIII. Ou Phileas Fogg se montre a la hauteur des circonstances.


XXXIV. Qui procure a Passepartout l'occasion de faire un jeu de
mots atroce, mais peut-etre inedit.


XXXV. Dans lequel Passepartout ne se fait pas repeter deux fois
l'ordre que son maitre lui a donne.


XXXVI. Dans lequel Phileas Fogg fait de nouveau prime sur le marche.


XXXVII. Dans lequel il est prouve que Phileas Fogg n'a rien
gagne a faire ce tour du monde, si ce n'est le bonheur.






LE TOUR DU MONDE EN QUATRE-VINGTS JOURS

par Jules Verne



I


DANS LEQUEL PHILEAS FOGG ET PASSEPARTOUT S'ACCEPTENT
RECIPROQUEMENT L'UN COMME MAITRE, L'AUTRE COMME DOMESTIQUE


En l'annee 1872, la maison portant le numero 7 de Saville-row,
Burlington Gardens -- maison dans laquelle Sheridan mourut en
1814 --, etait habitee par Phileas Fogg, esq. , l'un des
membres les plus singuliers et les plus remarques du Reform-Club
de Londres, bien qu'il semblat prendre a tache de ne rien faire
qui put attirer l'attention.

A l'un des plus grands orateurs qui honorent l'Angleterre,
succedait donc ce Phileas Fogg, personnage enigmatique, dont on
ne savait rien, sinon que c'etait un fort galant homme et l'un
des plus beaux gentlemen de la haute societe anglaise.

On disait qu'il ressemblait a Byron -- par la tete, car il etait
irreprochable quant aux pieds --, mais un Byron a moustaches et
a favoris, un Byron impassible, qui aurait vecu mille ans sans
vieillir.

Anglais, a coup sur, Phileas Fogg n'etait peut-etre pas
Londonner. On ne l'avait jamais vu ni a la Bourse, ni a la
Banque, ni dans aucun des comptoirs de la Cite. Ni les bassins
ni les docks de Londres n'avaient jamais recu un navire ayant
pour armateur Phileas Fogg. Ce gentleman ne figurait dans aucun
comite d'administration. Son nom n'avait jamais retenti dans un
college d'avocats, ni au Temple, ni a Lincoln's-inn, ni a
Gray's-inn. Jamais il ne plaida ni a la Cour du chancelier, ni
au Banc de la Reine, ni a l'Echiquier, ni en Cour
ecclesiastique. Il n'etait ni industriel, ni negociant, ni
marchand, ni agriculteur. Il ne faisait partie ni de
l'_Institution royale de la Grande-Bretagne_, ni de
l'_Institution de Londres_, ni de l'_Institution des Artisans_,
ni de l'_Institution Russell_, ni de l'_Institution litteraire
de l'Ouest_, ni de l'_Institution du Droit_, ni de cette
_Institution des Arts et des Sciences reunis_, qui est placee
sous le patronage direct de Sa Gracieuse Majeste. Il
n'appartenait enfin a aucune des nombreuses societes qui
pullulent dans la capitale de l'Angleterre, depuis la _Societe
de l'Armonica_ jusqu'a la _Societe entomologique_, fondee
principalement dans le but de detruire les insectes nuisibles.

Phileas Fogg etait membre du Reform-Club, et voila tout.

A qui s'etonnerait de ce qu'un gentleman aussi mysterieux
comptat parmi les membres de cette honorable association, on
repondra qu'il passa sur la recommandation de MM. Baring freres,
chez lesquels il avait un credit ouvert. De la une certaine
"surface", due a ce que ses cheques etaient regulierement payes
a vue par le debit de son compte courant invariablement
crediteur.

Ce Phileas Fogg etait-il riche? Incontestablement. Mais comment
il avait fait fortune, c'est ce que les mieux informes ne
pouvaient dire, et Mr. Fogg etait le dernier auquel il convint
de s'adresser pour l'apprendre. En tout cas, il n'etait
prodigue de rien, mais non avare, car partout ou il manquait un
appoint pour une chose noble, utile ou genereuse, il l'apportait
silencieusement et meme anonymement.

En somme, rien de moins communicatif que ce gentleman. Il
parlait aussi peu que possible, et semblait d'autant plus
mysterieux qu'il etait silencieux. Cependant sa vie etait a
jour, mais ce qu'il faisait etait si mathematiquement toujours
la meme chose, que l'imagination, mecontente, cherchait au-dela.

Avait-il voyage? C'etait probable, car personne ne possedait
mieux que lui la carte du monde. Il n'etait endroit si recule
dont il ne parut avoir une connaissance speciale. Quelquefois,
mais en peu de mots, brefs et clairs, il redressait les mille
propos qui circulaient dans le club au sujet des voyageurs
perdus ou egares; il indiquait les vraies probabilites, et ses
paroles s'etaient trouvees souvent comme inspirees par une
seconde vue, tant l'evenement finissait toujours par les
justifier. C'etait un homme qui avait du voyager partout, -- en
esprit, tout au moins.

Ce qui etait certain toutefois, c'est que, depuis de longues
annees, Phileas Fogg n'avait pas quitte Londres. Ceux qui
avaient l'honneur de le connaitre un peu plus que les autres
attestaient que -- si ce n'est sur ce chemin direct qu'il
parcourait chaque jour pour venir de sa maison au club --
personne ne pouvait pretendre l'avoir jamais vu ailleurs. Son
seul passe-temps etait de lire les journaux et de jouer au
whist. A ce jeu du silence, si bien approprie a sa nature, il
gagnait souvent, mais ses gains n'entraient jamais dans sa
bourse et figuraient pour une somme importante a son budget de
charite.

D'ailleurs, il faut le remarquer, Mr. Fogg jouait evidemment
pour jouer, non pour gagner. Le jeu etait pour lui un combat,
une lutte contre une difficulte, mais une lutte sans mouvement,
sans deplacement, sans fatigue, et cela allait a son caractere.

On ne connaissait a Phileas Fogg ni femme ni enfants, -- ce qui
peut arriver aux gens les plus honnetes, -- ni parents ni amis,
-- ce qui est plus rare en verite. Phileas Fogg vivait seul
dans sa maison de Saville-row, ou personne ne penetrait. De son
interieur, jamais il n'etait question. Un seul domestique
suffisait a le servir.

Dejeunant, dinant au club a des heures chronometriquement
determinees, dans la meme salle, a la meme table, ne traitant
point ses collegues, n'invitant aucun etranger, il ne rentrait
chez lui que pour se coucher, a minuit precis, sans jamais user
de ces chambres confortables que le Reform-Club tient a la
disposition des membres du cercle. Sur vingt-quatre heures, il
en passait dix a son domicile, soit qu'il dormit, soit qu'il
s'occupat de sa toilette. S'il se promenait, c'etait
invariablement, d'un pas egal, dans la salle d'entree parquetee
en marqueterie, ou sur la galerie circulaire, au-dessus de
laquelle s'arrondit un dome a vitraux bleus, que supportent
vingt colonnes ioniques en porphyre rouge. S'il dinait ou
dejeunait, c'etaient les cuisines, le garde-manger, l'office, la
poissonnerie, la laiterie du club, qui fournissaient a sa table
leurs succulentes reserves ; c'etaient les domestiques du club,
graves personnages en habit noir, chausses de souliers a
semelles de molleton, qui le servaient dans une porcelaine
speciale et sur un admirable linge en toile de Saxe ; c'etaient
les cristaux a moule perdu du club qui contenaient son sherry,
son porto ou son claret melange de cannelle, de capillaire et de
cinnamome ; c'etait enfin la glace du club -- glace venue a
grands frais des lacs d'Amerique -- qui entretenait ses boissons
dans un satisfaisant etat de fraicheur.

Si vivre dans ces conditions, c'est etre un excentrique, il faut
convenir que l'excentricite a du bon!

La maison de Saville-row, sans etre somptueuse, se recommandait
par un extreme confort. D'ailleurs, avec les habitudes
invariables du locataire, le service s'y reduisait a peu.
Toutefois, Phileas Fogg exigeait de son unique domestique une
ponctualite, une regularite extraordinaires. Ce jour-la meme, 2
octobre, Phileas Fogg avait donne son conge a James Forster --
ce garcon s'etant rendu coupable de lui avoir apporte pour sa
barbe de l'eau a quatre-vingt-quatre degres Fahrenheit au lieu
de quatre-vingt-six --, et il attendait son successeur, qui
devait se presenter entre onze heures et onze heures et demie.

Phileas Fogg, carrement assis dans son fauteuil, les deux pieds
rapproches comme ceux d'un soldat a la parade, les mains
appuyees sur les genoux, le corps droit, la tete haute,
regardait marcher l'aiguille de la pendule, -- appareil
complique qui indiquait les heures, les minutes, les secondes,
les jours, les quantiemes et l'annee. A onze heures et demie
sonnant, Mr. Fogg devait, suivant sa quotidienne habitude,
quitter la maison et se rendre au Reform-Club.

En ce moment, on frappa a la porte du petit salon dans lequel se
tenait Phileas Fogg.

James Forster, le congedie, apparut.

"Le nouveau domestique", dit-il.

Un garcon age d'une trentaine d'annees se montra et salua.

"Vous etes Francais et vous vous nommez John? lui demanda
Phileas Fogg.

"Jean, n'en deplaise a monsieur," repondit le nouveau venu,
"Jean Passepartout, un surnom qui m'est reste, et que justifiait
mon aptitude naturelle a me tirer d'affaire. Je crois etre un
honnete garcon, monsieur, mais, pour etre franc, j'ai fait
plusieurs metiers.

J'ai ete chanteur ambulant, ecuyer dans un cirque, faisant de la
voltige comme Leotard, et dansant sur la corde comme Blondin ;
puis je suis devenu professeur de gymnastique, afin de rendre
mes talents plus utiles, et, en dernier lieu, j'etais sergent de
pompiers, a Paris.

J'ai meme dans mon dossier des incendies remarquables. Mais
voila cinq ans que j'ai quitte la France et que, voulant gouter
de la vie de famille, je suis valet de chambre en Angleterre.
Or, me trouvant sans place et ayant appris que M. Phileas Fogg
etait l'homme le plus exact et le plus sedentaire du
Royaume-Uni, je me suis presente chez monsieur avec l'esperance
d'y vivre tranquille et d'oublier jusqu'a ce nom de
Passepartout..."

"Passepartout me convient," repondit le gentleman. "Vous m'etes
recommande. J'ai de bons renseignements sur votre compte. Vous
connaissez mes conditions?"

"Oui, monsieur."

"Bien. Quelle heure avez-vous?"

"Onze heures vingt-deux," repondit Passepartout, en tirant des
profondeurs de son gousset une enorme montre d'argent.

"Vous retardez," dit Mr. Fogg.

"Que monsieur me pardonne, mais c'est impossible."

"Vous retardez de quatre minutes. N'importe. Il suffit de
constater l'ecart. Donc, a partir de ce moment, onze heures
vingt-neuf du matin, ce mercredi 2 octobre 1872, vous etes a mon
service."

Cela dit, Phileas Fogg se leva, prit son chapeau de la main
gauche, le placa sur sa tete avec un mouvement d'automate et
disparut sans ajouter une parole.

Passepartout entendit la porte de la rue se fermer une premiere
fois: c'etait son nouveau maitre qui sortait; puis une seconde
fois: c'etait son predecesseur, James Forster, qui s'en allait
a son tour.

Passepartout demeura seul dans la maison de Saville-row.



II

OU PASSEPARTOUT EST CONVAINCU QU'IL A ENFIN TROUVE SON IDEAL


"Sur ma foi, se dit Passepartout, un peu ahuri tout d'abord,
j'ai connu chez Mme Tussaud des bonshommes aussi vivants que mon
nouveau maitre!"

Il convient de dire ici que les "bonshommes" de Mme Tussaud sont
des figures de cire, fort visitees a Londres, et auxquelles il
ne manque vraiment que la parole.

Pendant les quelques instants qu'il venait d'entrevoir Phileas
Fogg, Passepartout avait rapidement, mais soigneusement examine
son futur maitre. C'etait un homme qui pouvait avoir quarante
ans, de figure noble et belle, haut de taille, que ne deparait
pas un leger embonpoint, blond de cheveux et de favoris, front
uni sans apparences de rides aux tempes, figure plutot pale que
coloree, dents magnifiques. Il paraissait posseder au plus haut
degre ce que les physionomistes appellent "le repos dans
l'action", faculte commune a tous ceux qui font plus de besogne
que de bruit. Calme, flegmatique, l'oeil pur, la paupiere
immobile, c'etait le type acheve de ces Anglais a sang-froid qui
se rencontrent assez frequemment dans le Royaume-Uni, et dont
Angelica Kauffmann a merveilleusement rendu sous son pinceau
l'attitude un peu academique. Vu dans les divers actes de son
existence, ce gentleman donnait l'idee d'un etre bien equilibre
dans toutes ses parties, justement pondere, aussi parfait qu'un
chronometre de Leroy ou de Earnshaw. C'est qu'en effet, Phileas
Fogg etait l'exactitude personnifiee, ce qui se voyait
clairement a "l'expression de ses pieds et de ses mains", car
chez l'homme, aussi bien que chez les animaux, les membres
eux-memes sont des organes expressifs des passions.

Phileas Fogg etait de ces gens mathematiquement exacts, qui,
jamais presses et toujours prets, sont economes de leurs pas et
de leurs mouvements. Il ne faisait pas une enjambee de trop,
allant toujours par le plus court. Il ne perdait pas un regard
au plafond. Il ne se permettait aucun geste superflu. On ne
l'avait jamais vu emu ni trouble. C'etait l'homme le moins hate
du monde, mais il arrivait toujours a temps. Toutefois, on
comprendra qu'il vecut seul et pour ainsi dire en dehors de
toute relation sociale. Il savait que dans la vie il faut faire
la part des frottements, et comme les frottements retardent, il
ne se frottait a personne.

Quant a Jean, dit Passepartout, un vrai Parisien de Paris,
depuis cinq ans qu'il habitait l'Angleterre et y faisait a
Londres le metier de valet de chambre, il avait cherche
vainement un maitre auquel il put s'attacher.

Passepartout n'etait point un de ces Frontins ou Mascarilles
qui, les epaules hautes, le nez au vent, le regard assure,
l'oeil sec, ne sont que d'impudents droles. Non. Passepartout
etait un brave garcon, de physionomie aimable, aux levres un peu
saillantes, toujours pretes a gouter ou a caresser, un etre doux
et serviable, avec une de ces bonnes tetes rondes que l'on aime
a voir sur les epaules d'un ami. Il avait les yeux bleus, le
teint anime, la figure assez grasse pour qu'il put lui-meme voir
les pommettes de ses joues, la poitrine large, la taille forte,
une musculature vigoureuse, et il possedait une force
herculeenne que les exercices de sa jeunesse avaient
admirablement developpee. Ses cheveux bruns etaient un peu
rageurs. Si les sculpteurs de l'Antiquite connaissaient
dix-huit facons d'arranger la chevelure de Minerve, Passepartout
n'en connaissait qu'une pour disposer la sienne : trois coups de
demeloir, et il etait coiffe.

De dire si le caractere expansif de ce garcon s'accorderait avec
celui de Phileas Fogg, c'est ce que la prudence la plus
elementaire ne permet pas. Passepartout serait-il ce domestique
foncierement exact qu'il fallait a son maitre? On ne le verrait
qu'a l'user. Apres avoir eu, on le sait, une jeunesse assez
vagabonde, il aspirait au repos. Ayant entendu vanter le
methodisme anglais et la froideur proverbiale des gentlemen, il
vint chercher fortune en Angleterre.

Mais, jusqu'alors, le sort l'avait mal servi. Il n'avait pu
prendre racine nulle part. Il avait fait dix maisons. Dans
toutes, on etait fantasque, inegal, coureur d'aventures ou
coureur de pays, -- ce qui ne pouvait plus convenir a
Passepartout. Son dernier maitre, le jeune Lord Longsferry,
membre du Parlement, apres avoir passe ses nuits dans les
"oysters-rooms" d'Hay-Market, rentrait trop souvent au logis sur
les epaules des policemen. Passepartout, voulant avant tout
pouvoir respecter son maitre, risqua quelques respectueuses
observations qui furent mal recues, et il rompit. Il apprit,
sur les entrefaites, que Phileas Fogg, esq., cherchait un
domestique. Il prit des renseignements sur ce gentleman. Un
personnage dont l'existence etait si reguliere, qui ne
decouchait pas, qui ne voyageait pas, qui ne s'absentait jamais,
pas meme un jour, ne pouvait que lui convenir. Il se presenta
et fut admis dans les circonstances que l'on sait.

Passepartout -- onze heures et demie etant sonnees -- se
trouvait donc seul dans la maison de Saville-row. Aussitot il
en commenca l'inspection. Il la parcourut de la cave au
grenier. Cette maison propre, rangee, severe, puritaine, bien
organisee pour le service, lui plut. Elle lui fit l'effet d'une
belle coquille de colimacon, mais d'une coquille eclairee et
chauffee au gaz, car l'hydrogene carbure y suffisait a tous les
besoins de lumiere et de chaleur. Passepartout trouva sans
peine, au second etage, la chambre qui lui etait destinee.

Elle lui convint. Des timbres electriques et des tuyaux
acoustiques la mettaient en communication avec les appartements
de l'entresol et du premier etage. Sur la cheminee, une pendule
electrique correspondait avec la pendule de la chambre a coucher
de Phileas Fogg, et les deux appareils battaient au meme
instant, la meme seconde.

"Cela me va, cela me va!" se dit Passepartout.

Il remarqua aussi, dans sa chambre, une notice affichee
au-dessus de la pendule. C'etait le programme du service
quotidien. Il comprenait -- depuis huit heures du matin, heure
reglementaire a laquelle se levait Phileas Fogg, jusqu'a onze
heures et demie, heure a laquelle il quittait sa maison pour
aller dejeuner au Reform-Club -- tous les details du service, le
the et les roties de huit heures vingt-trois, l'eau pour la
barbe de neuf heures trente-sept, la coiffure de dix heures
moins vingt, etc. Puis de onze heures et demie du matin a
minuit -- heure a laquelle se couchait le methodique gentleman
--, tout etait note, prevu, regularise. Passepartout se fit une
joie de mediter ce programme et d'en graver les divers articles
dans son esprit.

Quant a la garde-robe de monsieur, elle etait fort bien montee
et merveilleusement comprise. Chaque pantalon, habit ou gilet
portait un numero d'ordre reproduit sur un registre d'entree et
de sortie, indiquant la date a laquelle, suivant la saison, ces
vetements devaient etre tour a tour portes. Meme reglementation
pour les chaussures.

En somme, dans cette maison de Saville-row qui devait etre le
temple du desordre a l'epoque de l'illustre mais dissipe
Sheridan --, ameublement confortable, annoncant une belle
aisance. Pas de bibliotheque, pas de livres, qui eussent ete
sans utilite pour Mr. Fogg, puisque le Reform-Club mettait a sa
disposition deux bibliotheques, l'une consacree aux lettres,
l'autre au droit et a la politique. Dans la chambre a coucher,
un coffre-fort de moyenne grandeur, que sa construction
defendait aussi bien de l'incendie que du vol. Point d'armes
dans la maison, aucun ustensile de chasse ou de guerre. Tout y
denotait les habitudes les plus pacifiques.

Apres avoir examine cette demeure en detail, Passepartout se
frotta les mains, sa large figure s'epanouit, et il repeta
joyeusement : "Cela me va! voila mon affaire! Nous nous
entendrons parfaitement, Mr. Fogg et moi! Un homme casanier et
regulier! Une veritable mecanique! Eh bien, je ne suis pas fache
de servir une mecanique!"



III

OU S'ENGAGE UNE CONVERSATION
QUI POURRA COUTER CHER A PHILEAS FOGG


Phileas Fogg avait quitte sa maison de Saville-row a onze heures
et demie, et, apres avoir place cinq cent soixante-quinze fois
son pied droit devant son pied gauche et cinq cent
soixante-seize fois son pied gauche devant son pied droit, il
arriva au Reform-Club, vaste edifice, eleve dans Pall-Mall, qui
n'a pas coute moins de trois millions a batir.

Phileas Fogg se rendit aussitot a la salle a manger, dont les
neuf fenetres s'ouvraient sur un beau jardin aux arbres deja
dores par l'automne. La, il prit place a la table habituelle ou
son couvert l'attendait. Son dejeuner se composait d'un
hors-d'oeuvre, d'un poisson bouilli releve d'une "reading sauce"
de premier choix, d'un roastbeef ecarlate agremente de
condiments "mushroom", d'un gateau farci de tiges de rhubarbe et
de groseilles vertes, d'un morceau de chester, -- le tout arrose
de quelques tasses de cet excellent the, specialement recueilli
pour l'office du Reform-Club.

A midi quarante-sept, ce gentleman se leva et se dirigea vers le
grand salon, somptueuse piece, ornee de peintures richement
encadrees. La, un domestique lui remit le _Times_ non coupe,
dont Phileas Fogg opera le laborieux depliage avec une surete de
main qui denotait une grande habitude de cette difficile
operation. La lecture de ce journal occupa Phileas Fogg jusqu'a
trois heures quarante-cinq, et celle du _Standard_ -- qui lui
succeda -- dura jusqu'au diner. Ce repas s'accomplit dans les
memes conditions que le dejeuner, avec adjonction de "royal
british sauce".

A six heures moins vingt, le gentleman reparut dans le grand
salon et s'absorba dans la lecture du _Morning Chronicle_.

Une demi-heure plus tard, divers membres du Reform-Club
faisaient leur entree et s'approchaient de la cheminee, ou
brulait un feu de houille.

C'etaient les partenaires habituels de Mr. Phileas Fogg, comme
lui enrages joueurs de whist: l'ingenieur Andrew Stuart, les
banquiers John Sullivan et Samuel Fallentin, le brasseur Thomas
Flanagan, Gauthier Ralph, un des administrateurs de la Banque
d'Angleterre, -- personnages riches et consideres, meme dans ce
club qui compte parmi ses membres les sommites de l'industrie et
de la finance.

"Eh bien, Ralph," demanda Thomas Flanagan, "ou en est cette
affaire de vol?"

"Eh bien," repondit Andrew Stuart, "la Banque en sera pour son
argent."

"J'espere, au contraire," dit Gauthier Ralph, "que nous mettrons
la main sur l'auteur du vol. Des inspecteurs de police, gens
fort habiles, ont ete envoyes en Amerique et en Europe, dans
tous les principaux ports d'embarquement et de debarquement, et
il sera difficile a ce monsieur de leur echapper."

"Mais on a donc le signalement du voleur?" demanda Andrew
Stuart.

"D'abord, ce n'est pas un voleur," repondit serieusement
Gauthier Ralph.

"Comment, ce n'est pas un voleur, cet individu qui a soustrait
cinquante-cinq mille livres en bank-notes (1 million 375 000
francs)?"

"Non," repondit Gauthier Ralph.

"C'est donc un industriel?" dit John Sullivan.

"Le _Morning Chronicle_ assure que c'est un gentleman."

Celui qui fit cette reponse n'etait autre que Phileas Fogg, dont
la tete emergeait alors du flot de papier amasse autour de lui.
En meme temps, Phileas Fogg salua ses collegues, qui lui
rendirent son salut.

Le fait dont il etait question, que les divers journaux du
Royaume-Uni discutaient avec ardeur, s'etait accompli trois
jours auparavant, le 29 septembre. Une liasse de bank-notes,
formant l'enorme somme de cinquante-cinq mille livres, avait ete
prise sur la tablette du caissier principal de la Banque
d'Angleterre.

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