La Chartreuse de Parme
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- Je connais le Fabio Conti, dit la duchesse; j'en ai eu la vision prŠs de C“me; il se disputait avec la gendarmerie.
Elle raconta la petite aventure dont le lecteur se souvient peut-ˆtre.
- Vous saurez un jour, madame, si votre esprit parvient jamais … se p‚n‚trer des profondeurs de notre ‚tiquette, que les demoiselles ne paraissent … la cour qu'aprŠs leur mariage. Eh bien! le prince a pour la sup‚riorit‚ de sa ville de Parme sur toutes les autres un patriotisme tellement br–lant, que je parierais qu'il va trouver un moyen de se faire pr‚senter la petite Cl‚lia Conti, fille de notre Lafayette. Elle est ma foi charmante, et passait encore, il y a huit jours, pour la plus belle personne des Etats du prince.
"Je ne sais, continua le comte, si les horreurs que les ennemis du souverain ont publi‚es sur son compte sont arriv‚es jusqu'au chƒteau de Grianta; on en a fait un monstre un ogre. Le fait est qu'Ernest IV avait tout plein de bonnes petites vertus, et l'on peut ajouter que, s'il e–t ‚t‚ invuln‚rable comme Achille, il e–t continu‚ … ˆtre le modŠle des potentats. Mais dans un moment d'ennui et de colŠre, et aussi un peu pour imiter Louis XIV faisant couper la tˆte … je ne sais quel h‚ros de la Fronde que l'on d‚couvrit vivant tranquillement et insolemment dans une terre … c“t‚ de Versailles, cinquante ans aprŠs la Fronde, Ernest IV a fait pendre un jour deux lib‚raux. Il paraŒt que ces imprudents se r‚unissaient … jour fixe pour dire du mal du prince et adresser au ciel des voeux ardents, afin que la peste p–t venir … Parme, et les d‚livrer du tyran. Le mot tyran a ‚t‚ prouv‚. Rassi appela cela conspirer; il les fit condamner … mort, et l'ex‚cution de l'un d'eux, le comte L..., fut atroce. Ceci se passait avant moi. Depuis ce moment fatal, ajouta le comte en baissant la voix, le prince est sujet … des accŠs de peur indignes d'un homme, mais qui sont la source unique de la faveur dont je jouis. Sans la peur souveraine, j'aurais un genre de m‚rite trop brusque, trop ƒpre pour cette cour, o— l'imb‚cile foisonne. Croiriez-vous que le prince regarde sous les lits de son appartement avant de se coucher, et d‚pense un million, ce qui … Parme est comme quatre millions … Milan, pour avoir une bonne police, et vous voyez devant vous, madame la duchesse, le chef de cette police terrible. Par la police, c'est-…-dire par la peur, je suis devenu ministre de la guerre et des finances; et comme le ministre de l'int‚rieur est mon chef nominal, en tant qu'il a la police dans ses attributions, j'ai fait donner ce portefeuille au comte Zurla-Contarini, un imb‚cile bourreau de travail, qui se donne le plaisir d'‚crire quatre-vingts lettres chaque jour. Je viens d'en recevoir une ce matin sur laquelle le comte Zurla-Contarini a eu la satisfaction d'‚crire de sa propre main le num‚ro 20715.
La duchesse Sanseverina fut pr‚sent‚e … la triste princesse de Parme Clara-Paolina, qui, parce que son mari avait une maŒtresse (une assez jolie femme, la marquise Balbi), se croyait la plus malheureuse personne de l'univers ce qui l'en avait rendue peut-ˆtre la plus ennuyeuse. La duchesse trouva une femme fort grande et fort maigre, qui n'avait pas trente-six ans et en paraissait cinquante. Une figure r‚guliŠre et noble e–t pu passer pour belle, quoique un peu d‚par‚e par de gros yeux ronds qui n'y voyaient guŠre, si la princesse ne se f–t pas abandonn‚e elle-mˆme. Elle re‡ut la duchesse avec une timidit‚ si marqu‚e, que quelques courtisans ennemis du comte Mosca, osŠrent dire que la princesse avait l'air de la femme qu'on pr‚sente, et la duchesse de la souveraine. La duchesse, surprise et presque d‚concert‚e, ne savait o— trouver des termes pour se mettre … une place inf‚rieure … celle que la princesse se donnait … elle-mˆme. Pour rendre quelque sang-froid … cette pauvre princesse, qui au fond ne manquait point d'esprit, la duchesse ne trouva rien de mieux que d'entamer et de faire durer une longue dissertation sur la botanique. La princesse ‚tait r‚ellement savante en ce genre; elle avait de fort belles serres avec force plantes des tropiques. La duchesse, en cherchant tout simplement … se tirer d'embarras, fit … jamais la conquˆte de la princesse Clara-Paolina, qui, de timide et d'interdite qu'elle avait ‚t‚ au commencement de l'audience, se trouva vers la fin tellement … son aise, que, contre toutes les rŠgles de l'‚tiquette, cette premiŠre audience ne dura pas moins de cinq quarts d'heure. Le lendemain, la duchesse fit acheter des plantes exotiques, et se porta pour grand amateur de botanique.
La princesse passait sa vie avec le v‚n‚rable pŠre Landriani, archevˆque de Parme, homme de science, homme d'esprit mˆme, et parfaitement honnˆte homme, mais qui offrait un singulier spectacle quand il ‚tait assis dans sa chaise de velours cramoisi (c'‚tait le droit de sa place), vis-…-vis le fauteuil de la princesse, entour‚e de ses dames d'honneur et de ses deux dames pour accompagner. Le vieux pr‚lat en longs cheveux blancs ‚tait encore plus timide, s'il se peut, que la princesse; ils se voyaient tous les jours, et toutes les audiences commen‡aient par un silence d'un gros quart d'heure. C'est au point que la comtesse Alvizi, une des dames pour accompagner, ‚tait devenue une sorte de favorite, parce qu'elle avait l'art de les encourager … se parler et de les faire rompre le silence.
Pour terminer le cours de ses pr‚sentations la duchesse fut admise chez S. A. S. le prince h‚r‚ditaire, personnage d'une plus haute taille que son pŠre, et plus timide que sa mŠre. Il ‚tait fort en min‚ralogie, et avait seize ans. Il rougit excessivement en voyant entrer la duchesse, et fut tellement d‚sorient‚, que jamais il ne put inventer un mot … dire … cette belle dame. Il ‚tait fort bel homme, et passait sa vie dans les bois un marteau … la main. Au moment o— la duchesse se levait pour mettre fin … cette audience silencieuse:
- Mon Dieu! madame, que vous ˆtes jolie! s'‚cria le prince h‚r‚ditaire, ce qui ne fut pas trouv‚ de trop mauvais go–t par la dame pr‚sent‚e.
La marquise Balbi', jeune femme de vingt-cinq ans, pouvait encore passer pour le plus parfait modŠle du joli italien, deux ou trois ans avant l'arriv‚e de la duchesse Sanseverina … Parme. Maintenant c'‚taient toujours les plus beaux yeux du monde et les petites mines les plus gracieuses; mais, vue de prŠs, sa peau ‚tait parsem‚e d'un nombre infini de petites rides fines, qui faisaient de la marquise comme une jeune vieille. Aper‡ue … une certaine distance, par exemple au th‚ƒtre, dans sa loge, c'‚tait encore une beaut‚; et les gens du parterre trouvaient le prince de fort bon go–t. Il passait toutes les soir‚es chez la marquise Balbi, mais souvent sans ouvrir la bouche, et l'ennui o— elle voyait le prince avait fait tomber cette pauvre femme dans une maigreur extraordinaire. Elle pr‚tendait … une finesse sans bornes, et toujours souriait avec malice; elle avait les plus belles dents du monde, et … tout hasard, n'ayant guŠre de sens, elle voulait, par un sourire malin, faire entendre autre chose que ce que disaient ses paroles. Le comte Mosca disait que c'‚taient ces sourires continuels, tandis qu'elle bƒillait int‚rieurement qui lui donnaient tant de rides. La Balbi entrait dans toutes les affaires, et l'Etat ne faisait pas un march‚ de mille francs, sans qu'il y e–t un souvenir pour la marquise (c'‚tait le mot honnˆte … Parme). Le bruit public voulait qu'elle e–t plac‚ six millions de francs en Angleterre, mais sa fortune, … la v‚rit‚ de fraŒche date, ne s'‚levait pas en r‚alit‚ … quinze cent mille francs. C'‚tait pour ˆtre … l'abri de ses finesses, et pour l'avoir dans sa d‚pendance, que le comte Mosca s'‚tait fait ministre des finances. La seule passion de la marquise ‚tait la peur d‚guis‚e en avarice sordide: Je mourrai sur la paille, disait-elle quelquefois au prince que ce propos outrait. La duchesse remarqua que l'antichambre, resplendissante de dorures, du palais de la Balbi, ‚tait ‚clair‚e par une seule chandelle coulant sur une table de marbre pr‚cieux, et les portes de son salon ‚taient noircis par les doigts des laquais.
- Elle m'a re‡ue, dit la duchesse … son ami, comme si elle e–t attendu de moi une gratification de cinquante francs.
Le cours des succŠs de la duchesse fut un peu interrompu par la r‚ception que lui fit la femme la plus adroite de la cour, la c‚lŠbre marquise Raversi, intrigante consomm‚e qui se trouvait … la tˆte du parti oppos‚ … celui du comte Mosca. Elle voulait le renverser et d'autant plus depuis quelques mois, qu'elle ‚tait niŠce du comte Sanseverina, et craignait de voir attaquer l'h‚ritage par les grƒces de la nouvelle duchesse.
- La Raversi n'est point une femme … m‚priser, disait le comte … son amie, je la tiens pour tellement capable de tout que je me suis s‚par‚ de ma femme uniquement parce qu'elle s'obstinait … prendre pour amant le chevalier Bentivoglio, l'un des amis de la Raversi.
Cette dame, grande virago aux cheveux fort noirs, remarquable par les diamants qu'elle portait dŠs le matin, et par le rouge dont elle couvrait ses joues, s'‚tait d‚clar‚e d'avance l'ennemie de la duchesse, et en la recevant chez elle prit … tƒche de commencer la guerre. Le duc Sanseverina, dans les lettres qu'il ‚crivait de ***, paraissait tellement enchant‚ de son ambassade, et surtout de l'espoir du grand cordon, que sa famille craignait qu'il ne laissƒt une partie de sa fortune … sa femme qu'il accablait de petits cadeaux. La Raversi, quoique r‚guliŠrement laide, avait pour amant le comte Balbi, le plus joli homme de la cour: en g‚n‚ral elle r‚ussissait … tout ce qu'elle entreprenait.
La duchesse tenait le plus grand ‚tat de maison. Le palais Sanseverina avait toujours ‚t‚ un des plus magnifiques de la ville de Parme, et le duc, … l'occasion de son ambassade et de son futur grand cordon, d‚pensait de fort grosses sommes pour l'embellir: la duchesse dirigeait les r‚parations.
Le comte avait devin‚ juste: peu de jours aprŠs la pr‚sentation de la duchesse, la jeune Cl‚lia Conti vint … la cour, on l'avait faite chanoinesse. Afin de parer le coup que cette faveur pouvait avoir l'air de porter au cr‚dit du comte, la duchesse donna une fˆte sous pr‚texte d'inaugurer le jardin de son palais, et, par ses fa‡ons pleines de grƒces, elle fit de Cl‚lia, qu'elle appelait sa jeune amie du lac de C“me, la reine de la soir‚e. Son chiffre se trouva comme par hasard sur les principaux transparents'. La jeune Cl‚lia, quoique un peu pensive, fut aimable dans ses fa‡ons de parler de la petite aventure prŠs du lac, et de sa vive reconnaissance. On la disait fort d‚vote et fort amie de la solitude.
- Je parierais, disait le comte, qu'elle a assez d'esprit pour avoir honte de son pŠre.
La duchesse fit son amie de cette jeune fille, elle se sentait de l'inclination pour elle; elle ne voulait pas paraŒtre jalouse. et la mettait … toutes ses parties de plaisir; enfin son systŠme ‚tait de chercher … diminuer toutes les haines dont le comte ‚tait l'objet.
Tout souriait … la duchesse, elle s'amusait de cette existence de cour o— la tempˆte est toujours … craindre; il lui semblait recommencer la vie. Elle ‚tait tendrement attach‚e au comte, qui litt‚ralement ‚tait fou de bonheur. Cette aimable situation lui avait procur‚ un sang-froid parfait pour tout ce qui ne regardait que ses int‚rˆts d'ambition. Aussi deux mois … peine aprŠs l'arriv‚e de la duchesse, il obtint la patente et les honneurs de premier ministre, lesquels approchent fort de ceux que l'on rend au souverain lui-mˆme. Le comte pouvait tout sur l'esprit de son maŒtre, on en eut … Parme une preuve qui frappa tous les esprits.
Au sud-est et … dix minutes de la ville, s'‚lŠve cette fameuse citadelle si renomm‚e en Italie, et dont la grosse tour a cent quatre-vingts pieds de haut et s'aper‡oit de si loin. Cette tour, bƒtie sur le modŠle du mausol‚e d'Adrien, … Rome, par les FarnŠse, petits-fils de Paul III, vers le commencement du XVIe siŠcle, est tellement ‚paisse, que sur l'esplanade qui la termine on a pu bƒtir un palais pour le gouverneur de la citadelle et une nouvelle prison appel‚e la tour FarnŠse. Cette prison, construite en l'honneur du fils aŒn‚ de Ranuce-Ernest II, lequel ‚tait devenu l'amant aim‚ de sa belle-mŠre, passe pour belle et singuliŠre dans le pays. La duchesse eut la curiosit‚ de la voir; le jour de sa visite, la chaleur ‚tait accablante … Parme, et l…-haut, dans cette position ‚lev‚e elle trouva de l'air, ce dont elle fut tellement ravie, qu'elle y passa plusieurs heures. On s'empressa de lui ouvrir les salles de la tour FarnŠse.
La duchesse rencontra sur l'esplanade de la grosse tour un pauvre lib‚ral prisonnier, qui ‚tait venu jouir de la demi-heure de promenade qu'on lui accordait tous les trois jours. Redescendue … Parme, et n'ayant pas encore la discr‚tion n‚cessaire dans une cour absolue, elle parla de cet homme qui lui avait racont‚ toute son histoire. Le parti de la marquise Raversi s'empara de ces propos de la duchesse et les r‚p‚ta beaucoup, esp‚rant fort qu'ils choqueraient le prince. En effet, Ernest IV r‚p‚tait souvent que l'essentiel ‚tait surtout de frapper les imaginations.
- Toujours est un grand mot, disait-il, et plus terrible en Italie qu'ailleurs.
En cons‚quence, de sa vie il n'avait accord‚ de grƒce. Huit jours aprŠs sa visite … la forteresse, la duchesse re‡ut une lettre de commutation de peine, sign‚e du prince et du ministre, avec le nom en blanc. Le prisonnier dont elle ‚crirait le nom devait obtenir la restitution de ses biens, et la permission d'aller passer en Am‚rique le reste de ses jours. La duchesse ‚crivit le nom de l'homme qui lui avait parl‚. Par malheur cet homme se trouva un demi-coquin, une ƒme faible; c'‚tait sur ses aveux que le fameux Ferrante Palla avait ‚t‚ condamn‚ … mort.
La singularit‚ de cet te grƒce mit le comble … l'agr‚ment de la position de Mme Sanseverina. Le comte Mosca ‚tait fou de bonheur, ce fut une belle ‚poque de sa vie, et elle eut une influence d‚cisive sur les destin‚es de Fabrice. Celui-ci ‚tait toujours … Romagnano, prŠs de Novare, se confessant, chassant, ne lisant point et faisant la cour … une femme noble comme le portaient ses instructions. La duchesse ‚tait toujours un peu choqu‚e par cette derniŠre n‚cessit‚. Un autre signe qui ne valait rien pour le comte, c'est qu'‚tant avec lui de la derniŠre franchise sur tout au monde, et pensant tout haut en sa pr‚sence, elle ne lui parlait jamais de Fabrice qu'aprŠs avoir song‚ … la tournure de sa phrase.
- Si vous voulez, lui disait un jour le comte, j'‚crirai … cet aimable frŠre que vous avez sur le lac de C“me, et je forcerai bien ce marquis del Dongo, avec un peu de peine pour moi et mes amis de ***, … demander la grƒce de votre aimable Fabrice. S'il est vrai, comme je me garderais bien d'en douter, que Fabrice soit un peu au-dessus des jeunes gens qui promŠnent leurs chevaux anglais dans les rues de Milan, quelle vie que celle qui … dix-huit ans ne fait rien et a la perspective de ne jamais rien faire! Si le ciel lui avait accord‚ une vraie passion pour quoi que ce soit, f–t-ce pour la pˆche … la ligne, je la respecterais; mais que ferat-il … Milan mˆme aprŠs sa grƒce obtenue? Il montera un cheval qu'il aura fait venir d'Angleterre … une certaine heure, … une autre le d‚soeuvrement le conduira chez sa maŒtresse qu'il aimera moins que son cheval... Mais si vous m'en donnez l'ordre, je tƒcherai de procurer ce genre de vie … votre neveu.
- Je le voudrais officier, dit la duchesse.
- Conseilleriez-vous … un souverain de confier un poste qui, dans un jour donn‚, peut ˆtre de quelque importance … un jeune homme 1ø susceptible d'enthousiasme; 2ø qui a montr‚ de l'enthousiasme pour Napol‚on, au point d'aller le rejoindre … Waterloo? Songez … ce que nous serions tous si Napol‚on e–t vaincu … Waterloo! Nous n'aurions point de lib‚raux … craindre, il est vrai, mais les souverains des anciennes familles ne pourraient r‚gner qu'en ‚pousant les filles de ses mar‚chaux. Ainsi la carriŠre militaire pour Fabrice, c'est la vie de l'‚cureuil dans la cage qui tourne: beaucoup de mouvement pour n'avancer en rien. Il aura le chagrin de se voir primer par tous les d‚vouements pl‚b‚iens. La premiŠre qualit‚ chez un jeune homme aujourd'hui, c'est-…-dire pendant cinquante ans peut-ˆtre, tant que nous aurons peur et que la religion ne sera point r‚tablie, c'est de n'ˆtre pas susceptible d'enthousiasme et de n'avoir pas d'esprit.
"J'ai pens‚ … une chose, mais qui va vous faire jeter les hauts cris d'abord, et qui me donnera … moi des peines infinies et pendant plus d'un jour, c'est une folie que je veux faire pour vous. Mais dites-moi, si vous le savez, quelle folie je ne ferais pas pour obtenir un sourire.
- Eh bien? dit la duchesse.
- Eh bien! nous avons eu pour archevˆque … Parme trois membres de votre famille: Ascagne del Dongo qui a ‚crit, en 16..., Fabrice en 1699, et un second Ascagne en 1740. Si Fabrice veut entrer dans la pr‚lature et marquer par des vertus du premier ordre, je le fais ‚vˆque quelque part, puis archevˆque ici, si toutefois mon influence dure. L'objection r‚elle est celle-ci: resterai-je ministre assez longtemps pour r‚aliser ce beau plan qui exige plusieurs ann‚es? Le prince peut mourir, il peut avoir le mauvais go–t de me renvoyer. Mais enfin c'est le seul moyen que j'aie de faire pour Fabrice quelque chose qui soit digne de vous.
On discuta longtemps: cette id‚e r‚pugnait fort … la duchesse.
- R‚prouvez-moi, dit-elle au comte, que toute autre carriŠre est impossible pour Fabrice.
Le comte prouva.
- Vous regretterez, ajouta-t-il, le brillant uniforme; mais … cela je ne sais que faire.
AprŠs un mois que la duchesse avait demand‚ pour r‚fl‚chir, elle se rendit en soupirant aux vues sages du ministre.
- Monter d'un air empes‚ un cheval anglais dans quelque grande ville, r‚p‚tait le comte, ou prendre un ‚tat qui ne jure pas avec sa naissance je ne vois pas de milieu. Par malheur un gentilhomme ne peut se faire ni m‚decin, ni avocat, et le siŠcle est aux avocats.
"Rappelez-vous toujours, madame, r‚p‚tait le comte, que vous faites … votre neveu, sur le pav‚ de Milan, le sort dont jouissent les jeunes gens de son ƒge qui passent pour les plus fortun‚s. Sa grƒce obtenue, vous lui donnez quinze, vingt, trente mille francs; peu vous importe, ni vous ni moi ne pr‚tendons faire des ‚conomies.
La duchesse ‚tait sensible … la gloire, elle ne voulait pas que Fabrice f–t un simple mangeur d'argent; elle revint au plan de son amant.
- Remarquez, lui disait le comte, que je ne pr‚tends pas faire de Fabrice un prˆtre exemplaire comme vous en voyez tant. Non, c'est un grand seigneur avant tout; il pourra rester parfaitement ignorant si bon lui semble, et n'en deviendra pas moins ‚vˆque et archevˆque, si le prince commence … me regarder comme un homme utile.
"Si vos ordres daignent changer ma proposition en d‚cret immuable, ajouta le comte, il ne faut point que Parme voie notre prot‚g‚ dans une petite fortune. La sienne choquera, si on l'a vu ici simple prˆtre; il ne doit paraŒtre … Parme qu'avec les bas violets' et dans un ‚quipage convenable. Tout le monde alors devinera que votre neveu doit ˆtre ‚vˆque, et personne ne sera choqu‚.
"Si vous m'en croyez, vous enverrez Fabrice faire sa th‚ologie, et passer trois ann‚es … Naples. Pendant les vacances de l'Acad‚mie eccl‚siastique, il ira, s'il veut, voir Paris et Londres; mais il ne se montrera jamais … Parme.
Ce mot donna comme un frisson … la duchesse.
Elle envoya un courrier … son neveu, et lui donna rendez-vous … Plaisance. Faut-il dire que ce courrier ‚tait porteur de tous les moyens d'argent et de tous les passeports n‚cessaires?
Arriv‚ le premier … Plaisance, Fabrice courut au-devant de la duchesse, et l'embrassa avec des transports qui la firent fondre en larmes. Elle fut heureuse que le comte ne f–t pas pr‚sent; depuis leurs amours, c'‚tait la premiŠre fois qu'elle ‚prouvait cette sensation.
Fabrice fut profond‚ment touch‚ et ensuite afflig‚ des plans que la duchesse avait faits pour lui; son espoir avait toujours ‚t‚ que, son affaire de Waterloo arrang‚e, il finirait par ˆtre militaire. Une chose frappa la duchesse et augmenta encore l'opinion romanesque qu'elle s'‚tait form‚e de son neveu; il refusa absolument de mener la vie de caf‚ dans une des grandes villes d'Italie.
- Te vois-tu au corso de Florence ou de Naples, disait la duchesse, avec des chevaux anglais de pur sang! Pour le soir, une voiture, un joli appartement, etc.
Elle insistait avec d‚lices sur la description de ce bonheur vulgaire qu'elle voyait Fabrice repousser avec d‚dain."C'est un h‚ros", pensait-elle.
- Et aprŠs dix ans de cette vie agr‚able, qu'aurais-je fait? disait Fabrice; que serais-je? Un jeune homme m–r qui doit c‚der le haut du pav‚ au premier bel adolescent qui d‚bute dans le monde, lui aussi sur un cheval anglais.
Fabrice rejeta d'abord bien loin le parti de l'Eglise; il parlait d'aller … New York, de se faire citoyen et soldat r‚publicain en Am‚rique.
- Quelle erreur est la tienne! Tu n'auras pas la guerre, et tu retombes dans la vie de caf‚, seulement sans ‚l‚gance, sans musique, sans amours r‚pliqua la duchesse. Crois-moi, pour toi comme pour moi, ce serait une triste vie que celle d'Am‚rique.
Elle lui expliqua le culte du dieu dollar, et ce respect qu'il faut avoir pour les artisans de la rue, qui par leurs votes d‚cident de tout. On revint au parti de l'Eglise.
- Avant de te gendarmer, lui dit la duchesse comprends donc ce que le comte te demande: ii ne s'agit pas du tout d'ˆtre un pauvre prˆtre plus ou moins exemplaire et vertueux, comme l'abb‚ BlanŠs. Rappelle-toi ce que furent tes oncles les archevˆques de Parme relis les notices sur leurs vies, dans le suppl‚ment … la g‚n‚alogie. Avant tout il convient … un homme de ton nom d'ˆtre un grand seigneur, noble, g‚n‚reux, protecteur de la justice, destin‚ d'avance … se trouver … la tˆte de son ordre... et dans toute sa vie ne faisant qu'une coquinerie, mais celle-l… fort utile.
- Ainsi voil… toutes mes illusions … vau-l'eau disait Fabrice en soupirant profond‚ment l‚ sacrifice est cruel! je l'avoue, je n'avais pas r‚fl‚chi … cette horreur pour l'enthousiasme et l'esprit, mˆme exerc‚s … leur profit, qui d‚sormais va r‚gner parmi les souverains absolus.
- Songe qu'une proclamation, qu'un caprice du coeur pr‚cipite l'homme enthousiaste dans le parti contraire … celui qu'il a servi toute la vie!
- Moi enthousiaste! r‚p‚ta Fabrice; ‚trange accusation! je ne puis pas mˆme ˆtre amoureux!
- Comment? s'‚cria la duchesse.
- Quand j'ai l'honneur de faire la cour … une beaut‚, mˆme de bonne naissance, et d‚vote, je ne puis penser … elle que quand je la vois.
Cet aveu fit une ‚trange impression sur la duchesse.
- Je te demande un mois, reprit Fabrice, pour prendre cong‚ de Mme C. de Novare et, ce qui est encore plus difficile, des chƒteaux en Espagne de toute ma vie. J'‚crirai … ma mŠre, qui sera assez bonne pour venir me voir … Belgirate, sur la rive pi‚montaise du lac Majeur, et le trente et uniŠme jour aprŠs celui-ci, je serai incognito dans Parme.
- Garde-t'en bien! s'‚cria la duchesse.
Elle ne voulait pas que le comte Mosca la vŒt parler … Fabrice.
Les mˆmes personnages se revirent … Plaisance; la duchesse cette fois ‚tait fort agit‚e; un orage s'‚tait ‚lev‚ … la cour; le parti de la marquise Raversi touchait au triomphe, il ‚tait possible que le comte Mosca f–t remplac‚ par le g‚n‚ral Fabio Conti, chef de ce qu'on appelait … Parme le parti lib‚ral. Except‚ le nom du rival qui croissait dans la faveur du prince, la duchesse dit tout … Fabrice. Elle discuta de nouveau les chances de son avenir, mˆme avec la perspective de manquer de la toute-puissante protection du comte.
- Je vais passer trois ans … l'Acad‚mie eccl‚siastique de Naples, s'‚cria Fabrice; mais puisque je dois ˆtre avant tout un jeune gentilhomme, et que tu ne m'astreins pas … mener la vie s‚vŠre d'un s‚minariste vertueux, ce s‚jour … Naples ne m'effraie nullement, cette vie-l… vaudra bien celle de Romagnano; la bonne compagnie de l'endroit commen‡ait … me trouver jacobin. Dans mon exil j'ai d‚couvert que je ne sais rien, pas mˆme le latin, pas mˆme l'orthographe. J'avais le projet de refaire mon ‚ducation … Novare, j'‚tudierai volontiers la th‚ologie … Naples; c'est une science compliqu‚e.
La duchesse fut ravie.
- Si nous sommes chass‚s, lui dit-elle, nous irons te voir … Naples. Mais puisque tu acceptes jusqu'… nouvel ordre le parti des bas violets, le comte, qui connaŒt bien l'Italie actuelle, m'a charg‚e d'une id‚e pour toi. Crois ou ne crois pas … ce qu'on t'enseignera, mais ne fais jamais aucune objection. Figure-toi qu'on t'enseigne les rŠgles du jeu de whist; est-ce que tu ferais des objections aux rŠgles du whist? J'ai dit au comte que tu croyais, et il s'en est f‚licit‚; cela est utile dans ce monde et dans l'autre. Mais si tu crois, ne tombe point dans la vulgarit‚ de parler avec horreur de Voltaire, Diderot, Raynal, et de tous ces ‚cervel‚s de Fran‡ais pr‚curseurs des deux Chambres. Que ces noms-l… se trouvent rarement dans ta bouche mais enfin quand il le faut, parle de ces messieurs avec une ironie calme; ce sont gens depuis longtemps r‚fut‚s, et dont les attaques ne sont plus d'aucune cons‚quence. Crois aveugl‚ment tout ce que l'on te dira … l'Acad‚mie. Songe qu'il y a des gens qui tiendront note fidŠle de tes moindres objections; on te pardonnera une petite intrigue galante si elle est bien men‚e, et non pas un doute; l'ƒge supprime l'intrigue et augmente le doute. Agis sur ce principe au tribunal de la p‚nitence. Tu auras une lettre de recommandation pour un ‚vˆque factotum du cardinal archevˆque de Naples; … lui seul tu dois avouer ton escapade en France, et ta pr‚sence, le 18 juin, dans les environs de Waterloo. Du reste abrŠge beaucoup diminue cette aventure, avoue-le seulement pour qu'on ne puisse pas te reprocher de l'avoir cach‚e; tu ‚tais si jeune alors!
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