La Chartreuse de Parme
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Le go–t de la libert‚, la mode et le culte du bonheur du plus grand nombre, dont le XIXe siŠcle s'est entich‚, n'‚taient … ses yeux qu'une h‚r‚sie qui passera comme les autres, mais aprŠs avoir tu‚ beaucoup d'ƒmes, comme la peste tandis qu'elle rŠgne dans une contr‚e tue beaucoup de corps. Et malgr‚ tout cela Fabrice lisait avec d‚lices les journaux fran‡ais, et faisait mˆme des imprudences pour s'en procurer.
Comme Fabrice revenait tout ‚bouriff‚ de son audience au palais, et racontait … sa tante les diverses attaques du prince:
- Il faut, lui dit-elle, que tu ailles tout pr‚sentement chez le pŠre Landriani, notre excellent archevˆque; vas-y … pied, monte doucement l'escalier, fais peu de bruit dans les antichambres; si l'on te fait attendre, tant mieux, mille fois tant mieux! en un mot, sois apostolique!
- J'entends, dit Fabrice, notre homme est un Tartufe.
- Pas le moins du monde, c'est la vertu mˆme.
- Mˆme aprŠs ce qu'il a fait, reprit Fabrice ‚tonn‚, lors du supplice du comte Palanza?
- Oui, mon ami, aprŠs ce qu'il a fait: le pŠre de notre archevˆque ‚tait un commis au ministŠre des finances, un petit bourgeois, voil… qui explique tout. Mgr Landriani est un homme d'un esprit vif, ‚tendu, profond; il est sincŠre, il aime la vertu: je suis convaincue que si un empereur D‚cius revenait au monde, il subirait le martyre comme le Polyeucte de l'Op‚ra, qu'on nous donnait la semaine pass‚e. Voil… le beau c“t‚ de la m‚daille, voici le revers: dŠs qu'il est en pr‚sence du souverain, ou seulement du premier ministre, il est ‚bloui de tant de grandeur, il se trouble, il rougit; il lui est mat‚riellement impossible de dire non. De l… les choses qu'il a faites, et qui lui ont valu cette cruelle r‚putation dans toute l'Italie; mais ce qu'on ne sait pas, c'est que, lorsque l'opinion publique vint l'‚clairer sur le procŠs du comte Palanza, il s'imposa pour p‚nitence de vivre au pain et … l'eau pendant treize semaines, autant de semaines qu'il y a de lettres dans les noms Davide Palanza. Nous avons … cette cour un coquin d'infiniment d'esprit, nomm‚ Rassi, grand juge ou fiscal g‚n‚ral, qui, lors de la mort du comte Palanza, ensorcela le pŠre Landriani. A l'‚poque de la p‚nitence des treize semaines, le comte Mosca, par piti‚ et un peu par malice, l'invitait … dŒner une et mˆme deux fois par semaine; le bon archevˆque, pour faire sa cour, dŒnait comme tout le monde. Il e–t cru qu'il y avait r‚bellion et jacobinisme … afficher une p‚nitence pour une action approuv‚e du souverain. Mais l'on savait que, pour chaque dŒner, o— son devoir de fidŠle sujet l'avait oblig‚ … manger comme tout le monde, il s'imposait une p‚nitence de deux journ‚es de nourriture au pain et … l'eau.
"Mgr Landriani, esprit sup‚rieur, savant du premier ordre, n'a qu'un faible, il veut ˆtre aim‚: ainsi, attendris-toi en le regardant, et, … la troisiŠme visite, aime-le tout … fait. Cela, joint … ta naissance, te fera adorer tout de suite. Ne marque pas de surprise s'il te reconduit jusque sur l'escalier, aie l'air d'ˆtre accoutum‚ … ces fa‡ons; c'est un homme n‚ … genoux devant la noblesse. Du reste, sois simple, apostolique, pas d'esprit, pas de brillant, pas de repartie prompte; si tu ne l'effarouches point, il se plaira avec toi, songe qu'il faut que de son propre mouvement il te fasse son grand vicaire. Le comte et moi nous serons surpris et mˆme fƒch‚s de ce trop rapide avancement, cela est essentiel vis-…-vis du souverain.
Fabrice courut … l'archevˆch‚: par un bonheur singulier, le valet de chambre du bon pr‚lat, un peu sourd, n'entendit pas le nom del Dongo; il annon‡a un jeune prˆtre, nomm‚ Fabrice; l'archevˆque se trouvait avec un cur‚ de moeurs peu exemplaires, et qu'il avait fait venir pour le gronder. Il ‚tait en train de faire une r‚primande, chose trŠs p‚nible pour lui, et ne voulait pas avoir ce chagrin sur le coeur plus longtemps; il fit donc attendre trois quarts d'heure le petit neveu du grand archevˆque Ascanio del Dongo.
Comment peindre ses excuses et son d‚sespoir quand, aprŠs avoir reconduit le cur‚ jusqu'… la seconde antichambre, et lorsqu'il demandait en repassant, … cet homme qui attendait, en quoi il pouvait le servir, il aper‡ut les bas violets et entendit le nom Fabrice del Dongo? La chose parut si plaisante … notre h‚ros, que, dŠs cette premiŠre visite, il se hasarda … baiser la main du saint pr‚lat, dans un transport de tendresse. Il fallait entendre l'archevˆque r‚p‚ter avec d‚sespoir:
- Un del Dongo attendre dans mon antichambre!
Il se crut oblig‚, en forme d'excuse, de lui raconter toute l'anecdote du cur‚, ses torts, ses r‚ponses, etc.
"Est-il bien possible, se disait Fabrice en revenant au palais Sanseverina, que ce soit l… l'homme qui a fait hƒter le supplice de ce pauvre comte Palanza!"
- Que pense Votre Excellence, lui dit en riant le comte Mosca, en le voyant rentrer chez la duchesse (le comte ne voulait pas que Fabrice l'appelƒt Excellence).
- Je tombe des nues; je ne connais rien au caractŠre des hommes: j'aurais pari‚, si je n'avais pas su son nom, que celui-ci ne peut voir saigner un poulet.
- Et vous auriez gagn‚, reprit le comte; mais quand il est devant le prince, ou seulement devant moi, il ne peut dire non. A la v‚rit‚, pour que je produise tout mon effet, il faut que j'aie le grand cordon jaune pass‚ par-dessus l'habit, en frac il me contredirait, aussi je prends toujours un uniforme pour le recevoir. Ce n'est pas … nous … d‚truire le prestige du pouvoir, les journaux fran‡ais le d‚molissent bien assez vite; … peine si la manie respectante vivra autant que nous, et vous, mon neveu, vous survivrez au respect. Vous, vous serez bon homme!
Fabrice se plaisait fort dans la soci‚t‚ du comte: c'‚tait le premier homme sup‚rieur qui e–t daign‚ lui parler sans com‚die; d'ailleurs ils avaient un go–t commun, celui des antiquit‚s et des fouilles. Le comte de son c“t‚, ‚tait flatt‚ de l'extrˆme attention avec laquelle le jeune homme l'‚coutait; mais il y avait une objection capitale: Fabrice occupait un appartement dans le palais Sanseverina, passait sa vie avec la duchesse, laissait voir en toute innocence que cette intimit‚ faisait son bonheur, et Fabrice avait des yeux, un teint d'une fraŒcheur d‚sesp‚rante.
De longue main, Ranuce-Ernest IV, qui trouvait rarement de cruelles ‚tait piqu‚ de ce que la vertu de la duchesse, bien connue … la cour, n'avait pas fait une exception en sa faveur. Nous l'avons vu, l'esprit et la pr‚sence d'esprit de Fabrice l'avaient choqu‚ dŠs le premier jour. Il prit mal l'extrˆme amiti‚ que sa tante et lui se montraient … l'‚tourdie; il prˆta l'oreille avec une extrˆme attention aux propos de ses courtisans qui furent infinis. L'arriv‚e de ce jeune homme et l'audience si extraordinaire qu'il avait obtenue firent pendant un mois … la cour la nouvelle et l'‚tonnement; sur quoi le prince eut une id‚e.
Il avait dans sa garde un simple soldat qui supportait le vin d'une admirable fa‡on; cet homme passait sa vie au cabaret, et rendait compte de l'esprit du militaire directement au souverain. Carlone ne savait pas ‚crire sans quoi depuis longtemps il e–t obtenu de l'avancement. Or, sa consigne ‚tait de se trouver devant le palais, tous les jours quand midi sonnait … la grande horloge. Le prince alla lui-mˆme un peu avant midi disposer d'une certaine fa‡on la persienne d'un entresol tenant … la piŠce o— Son Altesse s'habillait. Il retourna dans cet entresol un peu aprŠs que midi eut sonn‚, il y trouva le soldat; le prince avait dans sa poche une feuille de papier et une ‚critoire. il dicta au soldat' le billet que voici:
Votre Excellence a beaucoup d'esprit, sans doute, et c'est grƒce … sa profonde sagacit‚ que nous voyons cet Etat si bien gouvern‚. Mais, mon cher comte, de si grands succŠs ne marchent point sans un peu d'envie, et je crains fort qu'on ne rie un peu … vos d‚pens, si votre sagacit‚ ne devine pas qu'un certain beau jeune homme a eu le bonheur d'inspirer, malgr‚ lui peut-ˆtre, un amour des plus singuliers. Cet heureux mortel n'a, dit-on, que vingt-trois ans, et, cher comte, ce qui complique la question, c'est que vous et moi nous en avons beaucoup plus que le double de cet ƒge. Le soir, … une certaine distance, le comte est charmant, s‚millant, homme d'esprit, aimable au possible; mais le matin, dans l'intimit‚, … bien prendre les choses, le nouveau venu a peut-ˆtre plus d'agr‚ments. Or, nous autres femmes, nous faisons grand cas de cette fraŒcheur de la jeunesse, surtout quand nous avons pass‚ la trentaine. Ne parle-t-on pas d‚j… de fixer cet aimable adolescent … notre cour, par quelque belle place? Et quelle est donc la personne qui en parle le plus souvent … Votre Excellence?
Le prince prit la lettre et donna deux ‚cus au soldat.
- Ceci outre vos appointements, lui dit-il d'un air morne; le silence absolu envers tout le monde ou bien la plus humide des basses fosses … la citadelle.
Le prince avait dans son bureau une collection d'enveloppes avec les adresses de la plupart des gens de sa cour, de la main de ce mˆme soldat qui passait pour ne pas savoir ‚crire, et n'‚crivait jamais mˆme ses rapports de police: le prince choisit celle qu'il fallait.
Quelques heures plus tard, le comte Mosca re‡ut une lettre par la poste; on avait calcul‚ l'heure o— elle pourrait arriver, et au moment o— le facteur, qu'on avait vu entrer tenant une petite lettre … la main, sortit du palais du ministŠre, Mosca fut appel‚ chez Son Altesse. Jamais le favori n'avait paru domin‚ par une plus noire tristesse: pour en jouir plus … l'aise, le prince lui cria en le voyant.
- J'ai besoin de me d‚lasser en jasant au hasard avec l'ami, et non pas de travailler avec le ministre. Je jouis ce soir d'un mal … la tˆte fou, et de plus il me vient des id‚es noires.
Faut-il parler de l'humeur abominable qui agitait le premier ministre, comte Mosca de la RovŠre, … l'instant o— il lui fut permis de quitter son auguste maŒtre? Ranuce-Ernest IV ‚tait parfaitement habile dans l'art de torturer un coeur, et je pourrais faire ici sans trop d'injustice la comparaison du tigre qui aime … jouer avec sa proie.
Le comte se fit reconduire chez lui au galop; il cria en passant qu'on ne laissƒt monter ƒme qui vive, fit dire … l'auditeur de service qu'il lui rendait la libert‚ (savoir un ˆtre humain … port‚e de sa voix lui ‚tait odieux), et courut s'enfermer dans la grande galerie de tableaux. L… enfin, il put se livrer … toute sa fureur; l… il passa la soir‚e sans lumiŠres … se promener au hasard, comme un homme hors de lui. Il cherchait … imposer silence … son coeur, pour concentrer toute la force de son attention dans la discussion du parti … prendre. Plong‚ dans des angoisses qui eussent fait piti‚ … son plus cruel ennemi, il se disait: "L'homme que j'abhorre loge chez la duchesse, passe tous ses moments avec elle. Dois-je tenter de faire parler une de ses femmes? Rien de plus dangereux; elle est si bonne; elle les paie bien! elle est ador‚e! (Et de qui, grand Dieu, n'est-elle pas ador‚e!) Voici la question, reprenait-il avec rage: Faut-il laisser deviner la Jalousie qui me d‚vore, ou ne pas en parler? Si je me tais, on ne se cachera point de moi. Je connais Gina, c'est une femme toute de premier mouvement; sa conduite est impr‚vue mˆme pour elle, si elle veut se tracer un r“le d'avance, elle s'embrouille; toujours, au moment de l'action, il lui vient une nouvelle id‚e qu'elle suit avec transport comme ‚tant ce qu'il y a de mieux au monde, et qui gƒte tout.
"Ne disant mot de mon martyre, on ne se cache point de moi et je vois tout ce qui peut se passer...
"Oui, mais en parlant, je fais naŒtre d'autres circonstances; je fais naŒtre des r‚flexions; je pr‚viens beaucoup de ces choses horribles qui peuvent arriver... Peut-ˆtre on l'‚loigne (le comte respira), alors j'ai presque partie gagn‚e; quand mˆme on aurait un peu d'humeur dans le moment, je la calmerai... et cette humeur quoi de plus naturel?... elle l'aime comme un fils depuis quinze ans. L… gŒt tout mon espoir: comme un fils... mais elle a cess‚ de le voir depuis sa fuite pour Waterloo; mais en revenant de Naples, surtout pour elle, c'est un autre homme. Un autre homme, r‚p‚ta-t-il avec rage, et cet homme est charmant; il a surtout cet air na‹f et tendre et cet oeil souriant qui promettent tant de bonheur! et ces yeux-l… la duchesse ne doit pas ˆtre accoutum‚e … les trouver … notre cour!... Ils y sont remplac‚s par le regard morne ou sardonique. Moi-mˆme, poursuivi par les affaires, ne r‚gnant que par mon influence sur un homme qui voudrait me tourner en ridicule, quels regards dois-je avoir souvent? Ah! quelques soins que je prenne, c'est surtout mon regard qui doit ˆtre vieux en moi! Ma gaiet‚ n'est-elle pas toujours voisine de l'ironie?... Je dirai plus ici il faut ˆtre sincŠre, ma gaiet‚ ne laisse-t-elle pas entrevoir, comme chose toute proche, le pouvoir absolu... et la m‚chancet‚? Est-ce que quelquefois je ne me dis pas … moi-mˆme, surtout quand on m'irrite: Je puis ce que je veux? et mˆme j'ajoute une sottise: je dois ˆtre plus heureux qu'un autre, puisque je possŠde ce que les autres n'ont pas: le pouvoir souverain dans les trois quarts des choses. Eh bien! soyons juste, l'habitude de cette pens‚e doit gƒter mon sourire... doit me donner un air d'‚go‹sme... content... Et, comme son sourire … lui est charmant! il respire le bonheur facile de la premiŠre jeunesse, et il le fait naŒtre."
Par malheur pour le comte, ce soir-l… le temps ‚tait chaud, ‚touff‚, annon‡ant la tempˆte; de ces temps, en un mot, qui, dans ces pays-l…, portent aux r‚solutions extrˆmes. Comment rapporter tous les raisonnements, toutes les fa‡ons de voir ce qui lui arrivait, qui, durant trois mortelles heures, mirent … la torture cet homme passionn‚? Enfin le parti de la prudence l'emporta, uniquement par suite de cette r‚flexion: "Je suis fou, probablement; en croyant raisonner, je ne raisonne pas, je me retourne seulement pour chercher une position moins cruelle, je passe sans la voir … c“t‚ de quelque raison d‚cisive. Puisque je suis aveugl‚ par l'excessive douleur, suivons cette rŠgle, approuv‚e de tous les gens sages, qu'on appelle prudence.
"D'ailleurs, une fois que j'ai prononc‚ le mot fatal jalousie, mon r“le est trac‚ … tout jamais. Au contraire, ne disant rien aujourd'hui, je puis parler demain, je reste maŒtre de tout."
La crise ‚tait trop forte, le comte serait devenu fou, si elle e–t dur‚. Il fut soulag‚ pour quelques instants, son attention vint … s'arrˆter sur la lettre anonyme. De quelle part pouvait-elle venir? Il y eut l… une recherche de noms et un jugement … propos de chacun d'eux, qui fit diversion. A la fin, le comte se rappela un ‚clair de malice qui avait jailli de l'oeil du souverain, quand il en ‚tait venu … dire, vers la fin de l'audience:
- Oui, cher ami, convenons-en, les plaisirs et les soins de l'ambition la plus heureuse, mˆme du pouvoir sans bornes, ne sont rien auprŠs du bonheur intime que donnent les relations de tendresse et d'amour. Je suis homme avant d'ˆtre prince, et, quand j'ai le bonheur d'aimer, ma maŒtresse s'adresse … l'homme et non au prince.
Le comte rapprocha ce moment de bonheur malin de cette phrase de la lettre: C'est grƒce … votre profonde sagacit‚ que nous voyons cet Etat Si bien gouverne.
"Cette phrase est du prince, s'‚cria-t-il, chez un courtisan elle serait d'une imprudence gratuite; la lettre vient de son Altesse."
Ce problŠme r‚solu, la petite joie caus‚e par le plaisir de deviner fut bient“t effac‚e par la cruelle apparition des grƒces charmantes de Fabrice, qui revint de nouveau. Ce fut comme un poids ‚norme qui retomba sur le coeur du malheureux.
- Qu'importe de qui soit la lettre anonyme! s'‚cria-t-il avec fureur, le fait qu'elle me d‚nonce en existe-t-il moins? Ce caprice peut changer ma vie, dit-il, comme pour s'excuser d'ˆtre tellement fou. Au premier moment, si elle l'aime d'une certaine fa‡on, elle part avec lui pour Belgirate, pour la Suisse, pour quelque coin du monde. Elle est riche, et d'ailleurs, d–t-elle vivre avec quelques louis chaque ann‚e, que lui importe? Ne m'avouait-elle pas, il n'y a pas huit jours, que son palais, si bien arrang‚, si magnifique, l'ennuie? Il faut du nouveau … cette ƒme si jeune! Et avec quelle simplicit‚ se pr‚sente cette f‚licit‚ nouvelle! elle sera entraŒn‚e avant d'avoir song‚ au danger, avant d'avoir song‚ … me plaindre! Et je suis pourtant si malheureux! s'‚cria le comte fondant en larmes.
Il s'‚tait jur‚ de ne pas aller chez la duchesse ce soir-l…, mais il n'y put tenir; jamais ses yeux n'avaient eu une telle soif de la regarder. Sur le minuit il se pr‚senta chez elle; il la trouva seule avec son neveu; … dix heures elle avait renvoy‚ tout le monde et fait fermer sa porte.
A l'aspect de l'intimit‚ tendre qui r‚gnait entre ces deux ˆtres, et de la joie na‹ve de la duchesse une affreuse difficult‚ s'‚leva devant les yeux du comte, et … l'improviste! il n'y avait pas song‚ durant la longue d‚lib‚ration dans la galerie de tableaux: comment cacher sa jalousie?
Ne sachant … quel pr‚texte avoir recours, il pr‚tendit que ce soir-l…, il avait trouv‚ le prince excessivement pr‚venu contre lui, contredisant toutes ses assertions, etc. Il eut la douleur de voir la duchesse l'‚couter … peine, et ne faire aucune attention … ces circonstances qui, l'avant-veille encore, l'auraient jet‚e dans des raisonnements infinis. Le comte regarda Fabrice: jamais cette belle figure lombarde ne lui avait paru si simple et si noble! Fabrice faisait plus d'attention que la duchesse aux embarras qu'il racontait.
"R‚ellement, se dit-il, cette tˆte joint l'extrˆme bont‚ … l'expression d'une certaine joie na‹ve et tendre qui est irr‚sistible. Elle semble dire: Il n'y a que l'amour et le bonheur qu'il donne qui soient choses s‚rieuses en ce monde. Et pourtant arrive-t-on … quelque d‚tail o— l'esprit soit n‚cessaire son regard se r‚veille et vous ‚tonne, et l'on rest‚ confondu.
"Tout est simple … ses yeux parce que tout est vu de haut. Grand Dieu! comment combattre un tel ennemi? Et aprŠs tout, qu'est-ce que la vie sans l'amour de Gina? Avec quel ravissement elle semble ‚couter les charmantes saillies de cet esprit si jeune, et qui, pour une femme, doit sembler unique au monde!"
Une id‚e atroce saisit le comte comme une crampe: "Le poignarder l… devant elle, et me tuer aprŠs?"
Il fit un tour dans la chambre, se soutenant … peine sur ses jambes, mais la main serr‚e convulsivement autour du manche de son poignard. Aucun des deux ne faisait attention … ce qu'il pouvait faire. Il dit qu'il allait donner un ordre au laquais, on ne l'entendit mˆme pas; la duchesse riait tendrement d'un mot que Fabrice venait de lui adresser. Le comte s'approcha d'une lampe dans le premier salon, et regarda si la pointe de son poignard ‚tait bien affil‚e."Il faut ˆtre gracieux et de maniŠres parfaites envers ce jeune homme", se disait-il en revenant et se rapprochant d'eux.
Il devenait fou; il lui sembla qu'en se penchant ils se donnaient des baisers, l…, sous ses yeux."Cela est impossible en ma pr‚sence, se dit-il; ma raison s'‚gare. Il faut se calmer; si j'ai des maniŠres rudes, la duchesse est capable, par simple pique de vanit‚, de le suivre … Belgirate; et l…, ou pendant le voyage, le hasard peut amener un mot qui donnera un nom … ce qu'ils sentent l'un pour l'autre; et aprŠs, en un instant, toutes les cons‚quences.
"La solitude rendra ce mot d‚cisif, et d'ailleurs une fois la duchesse loin de moi, que devenir? et si, aprŠs beaucoup de difficult‚s surmont‚es du c“t‚ du prince, je vais montrer ma figure vieille et soucieuse … Belgirate, quel r“le jouerai-je au milieu de ces gens fous de bonheur?
"Ici mˆme que suis-je autre chose que le terzo incomodo?"(Cette belle langue italienne est toute faite pour l'amour!) Terzo incomodo (un tiers pr‚sent qui incommode)! Quelle douleur pour un homme d'esprit de sentir qu'on joue ce r“le ex‚crable, et de ne pouvoir prendre sur soi de se lever et de s'en aller!"
Le comte allait ‚clater ou du moins trahir sa douleur par la d‚composition de ses traits. Comme en faisant des tours dans le salon, il se trouvait prŠs de la porte, il prit la fuite en criant d'un air bon et intime:
- Adieu, vous autres!
"Il faut ‚viter le sang", se dit-il.
Le lendemain de cette horrible soir‚e, aprŠs une nuit pass‚e tant“t … se d‚tailler les avantages de Fabrice, tant“t dans les affreux transports de la plus cruelle jalousie, le comte eut l'id‚e de faire appeler un jeune valet de chambre … lui, cet homme faisait la cour … une jeune fille nomm‚e Ch‚kina, l'une des femmes de chambre de la duchesse et sa favorite. Par bonheur ce jeune domestique ‚tait fort rang‚ dans sa conduite, avare mˆme, et il d‚sirait une place de concierge dans l'un des ‚tablissements publics de Parme. Le comte ordonna … cet homme de faire venir … l'instant Ch‚kina, sa maŒtresse. L'homme ob‚it, et une heure plus tard le comte parut … l'improviste dans la chambre o— cette fille se trouvait avec son pr‚tendu. Le comte les effraya tous deux par la quantit‚ d'or qu'il leur donna, puis il adressa ce peu de mots … la tremblante Ch‚kina', en la regardant entre les deux yeux.
- La duchesse fait-elle l'amour avec Monsignore?
- Non, dit cette fille prenant sa r‚solution aprŠs un moment de silence... non, pas encore, mais il baise souvent les mains de Madame, en riant, il est vrai, mais avec transport.
Ce t‚moignage fut compl‚t‚ par cent r‚ponses … autant de questions furibondes du comte; sa passion inquiŠte fit bien gagner … ces pauvres gens l'argent qu'il leur avait jet‚: il finit par croire … ce qu'on lui disait, et fut moins malheureux.
- Si jamais la duchesse se doute de cet entretien, dit-il … Ch‚kina, j'enverrai votre pr‚tendu passer vingt ans … la forteresse, et vous ne le reverrez qu'en cheveux blancs.
Quelques jours se passŠrent pendant lesquels Fabrice … son tour perdit toute sa gaiet‚.
- Je t'assure, disait-il … la duchesse, que le comte Mosca a de l'antipathie pour moi.
- Tant pis pour Son Excellence, r‚pondait-elle avec une sorte d'humeur.
Ce n'‚tait point l… le v‚ritable sujet d'inqui‚tude qui avait fait disparaŒtre la gaiet‚ de Fabrice."La position o— le hasard me place n'est pas tenable, se disait-il. Je suis bien s–r qu'elle ne parlera jamais, elle aurait horreur d'un mot trop significatif comme d'un inceste. Mais si un soir, aprŠs une journ‚e imprudente et folle, elle vient … faire l'examen de sa conscience, si elle croit que j'ai pu deviner le go–t qu'elle semble prendre pour moi, quel r“le jouerai-je a ses yeux? exactement le casto Giuseppe (proverbe italien, allusion au r“le ridicule de Joseph avec la femme de l'eunuque Putiphar).
"Faire entendre par une belle confidence que je ne suis pas susceptible d'amour s‚rieux? je n'ai pas assez de tenue dans l'esprit pour ‚noncer ce fait de fa‡on … ce qu'il ne ressemble pas comme deux gouttes d'eau … une impertinence. Il ne me reste que la ressource d'une grande passion laiss‚e … Naples, en ce cas, y retourner pour vingt-quatre heures: ce parti est sage, mais c'est bien de la peine! Resterait un petit amour de bas ‚tage … Parme, ce qui peut d‚plaire; mais tout est pr‚f‚rable au r“le affreux de l'homme qui ne veut pas deviner. Ce dernier parti pourrait, il est vrai, compromettre mon avenir; il faudrait, … force de prudence et en achetant la discr‚tion, diminuer le danger."
Ce qu'il y avait de cruel au milieu de toutes ces pens‚es, c'est que r‚ellement Fabrice aimait la duchesse de bien loin plus qu'aucun ˆtre au monde."Il faut ˆtre bien maladroit, se disait-il avec colŠre, pour tant redouter de ne pouvoir persuader ce qui est si vrai!"Manquant d'habilet‚ pour se tirer de cette position, il devint sombre et chagrin."Que serait-il de moi, grand Dieu! si je me brouillais avec le seul ˆtre au monde pour qui j'aie un attachement passionn‚?"D'un autre c“t‚, Fabrice ne pouvait se r‚soudre … gƒter un bonheur si d‚licieux par un mot indiscret. Sa position ‚tait si remplie de charmes! L'amiti‚ intime d'une femme si aimable et si jolie ‚tait si douce! Sous les rapports plus vulgaires de la vie, la protection lui faisait une position si agr‚able … cette cour, dont les grandes intrigues, grƒce … elle qui les lui expliquait, l'amusaient comme une com‚die!"Mais au premier moment je puis ˆtre r‚veill‚ par un coup de foudre! se disait-il. Ces soir‚es si gaies, si tendres, pass‚es presque en tˆte … tˆte avec une femme si piquante, si elles conduisent … quelque chose de mieux, elle croira trouver en moi un amant; elle me demandera des transports de la folie, et je n'aurai toujours … lui offrir que l'amiti‚ la plus vive, mais sans amour; la nature m'a priv‚ de cette sorte de folie sublime. Que de reproches n'ai-je pas eu … essayer … cet ‚gard! Je crois encore entendre la duchesse d'A ***, et je me moquais de la duchesse! Elle croira que je manque d'amour pour elle, tandis que c'est l'amour qui manque en moi; Jamais elle ne voudra me comprendre. Souvent … la suite d'une anecdote sur la cour cont‚e par elle avec cette grƒce cette folie qu'elle seule au monde possŠde, et d'ailleurs n‚cessaire … mon instruction, je lui baise les mains et quelquefois la joue. Que devenir si cette main presse la mienne d'une certaine fa‡on?"
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