La Chartreuse de Parme
S >>
Stendhal >> La Chartreuse de Parme
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 | 14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 |
30 |
31 |
32 |
33 |
34 |
35 |
36 |
37 |
38 |
39 |
40 |
41 |
42
- Je t'attendais, dit BlanŠs, aprŠs les premiers mots d'‚panchement et de tendresse.
L'abb‚ faisait-il son m‚tier de savant; ou bien, comme il pensait souvent … Fabrice, quelque signe astrologique lui avait-il par un pur hasard annonc‚ son retour?
- Voici ma mort qui arrive, dit l'abb‚ BlanŠs.
- Comment! s'‚cria Fabrice tout ‚mu.
- Oui, reprit l'abb‚ d'un ton s‚rieux, mais point triste: cinq mois et demi ou six mois et demi aprŠs que je t'aurai revu, ma vie, ayant trouv‚ son compl‚ment de bonheur, s'‚teindra.
Come face al mancar dell' alimento
(comme la petite lampe quand l'huile vient … manquer.) Avant le moment suprˆme, je passerai probablement un ou deux mois sans parler, aprŠs quoi je serai re‡u dans le sein de notre PŠre; si toutefois il trouve que j'ai rempli mon devoir dans le poste o— il m'avait plac‚ en sentinelle.
"Toi, tu es exc‚d‚ de fatigue, ton ‚motion te dispose au sommeil. Depuis que je t'attends, j'ai cach‚ un pain et une bouteille d'eau-de-vie dans la grande caisse de mes instruments. Donne ces soutiens … ta vie et tƒche de prendre assez de forces pour m'‚couter encore quelques instants. Il est en mon pouvoir de te dire plusieurs choses avant que la nuit soit tout … fait remplac‚e par le jour; maintenant je les vois beaucoup plus distinctement que peut-ˆtre je ne les verrai demain. Car, mon enfant, nous sommes toujours faibles, et il faut toujours faire entrer cette faiblesse en ligne de compte. Demain peut-ˆtre le vieil homme, l'homme terrestre sera occup‚ en moi des pr‚paratifs de ma mort, et demain soir … neuf heures, il faut que tu me quittes.
Fabrice lui ayant ob‚i en silence comme c'‚tait sa coutume:
- Donc, il est vrai, reprit le vieillard, que lorsque tu as essay‚ de voir Waterloo, tu n'as trouv‚ d'abord qu'une prison?
- Oui, mon pŠre, r‚pliqua Fabrice ‚tonn‚.
- Eh bien! ce fut un rare bonheur. car. averti par ma voix, ton ƒme peut se pr‚parer … une autre prison bien autrement dure, bien plus terrible! Probablement tu n'en sortiras que par un crime, mais, grƒce au ciel, ce crime ne sera pas commis par toi. Ne tombe jamais dans le crime avec quelque violence que tu sois tent‚; je crois voir qu'il sera question de tuer un innocent, qui; sans le savoir, usurpe tes droits; si tu r‚sistes … la violente tentation qui semblera justifi‚e par les lois de l'honneur, ta vie sera trŠs heureuse aux yeux des hommes... et raisonnablement heureuse aux yeux du sage, ajouta-t-il, aprŠs un instant de r‚flexion; tu mourras comme moi, mon fils, assis sur un siŠge de bois, loin de tout luxe, et d‚tromp‚ du luxe, et comme moi n'ayant … te faire aucun reproche grave.
"Maintenant, les choses de l'‚tat futur sont termin‚es entre nous, je ne pourrais ajouter rien de bien important. C'est en vain que j'ai cherch‚ … voir de quelle dur‚e sera cette prison; s'agit-il de six mois, d'un an, de dix ans? Je n'ai rien pu d‚couvrir; apparemment j'ai commis quelque faute, et le ciel a voulu me punir par le chagrin de cette incertitude. J'ai vu seulement qu'aprŠs la prison, mais je ne sais si c'est au moment mˆme de la sortie, il y aura ce que j'appelle un crime, mais par bonheur je crois ˆtre s–r qu'il ne sera pas commis par toi. Si tu as la faiblesse de tremper dans ce crime, tout le reste de mes calculs n'est qu'une longue erreur. Alors tu ne mourras point avec la paix de l'ƒme, sur un siŠge de bois et vˆtu de blanc.
En disant ces mots, l'abb‚ BlanŠs voulut se lever; ce fut alors que Fabrice s'aper‡ut des ravages du temps; il mit prŠs d'une minute … se lever et … se retourner vers Fabrice. Celui-ci le laissait faire, immobile et silencieux. L'abb‚ se jeta dans ses bras … diverses reprises; il le serra avec une extrˆme tendresse. AprŠs quoi il reprit avec toute sa gaiet‚ d'autrefois:
- Tƒche de t'arranger au milieu de mes instruments pour dormir un peu commod‚ment prends mes pelisses; tu en trouveras plusieurs d‚ grand prix que la duchesse Sanseverina me fit parvenir il y a quatre ans. Elle me demanda une pr‚diction sur ton compte, que je me gardai bien de lui envoyer, tout en gardant ses pelisses et son beau quart de cercle. Toute annonce de l'avenir est une infraction … la rŠgle, et … ce danger qu'elle peut changer l'‚v‚nement, auquel cas toute la science tombe par terre comme un v‚ritable jeu d'enfant et d'ailleurs il y avait des choses dures … dire … cette duchesse toujours si jolie. A propos, ne sois point effray‚ dans ton sommeil par les cloches qui vont faire un tapage effroyable … c“t‚ de ton oreille, lorsque l'on va sonner la messe de sept heures; plus tard, … l'‚tage inf‚rieur, ils vont mettre en branle le gros bourdon qui secoue tous mes instruments. C'est aujourd'hui la saint Giovita martyr et soldat'. Tu sais le petit village de Grianta a le mˆme patron que la grande ville de Brescia, ce qui, par parenthŠse, trompa d'une fa‡on bien plaisante mon illustre maŒtre Jacques Marini de Ravenne. Plusieurs fois il m'annon‡a que je ferais une assez belle fortune eccl‚siastique, il croyait que je serais cur‚ de la magnifique ‚glise de Saint-Giovita, … Brescia, j'ai ‚t‚ cur‚ d'un petit village de sept cent cinquante feux! Mais tout a ‚t‚ pour le mieux. J'ai vu, il n'y a pas dix ans de cela, que si j'eusse ‚t‚ cur‚ … Brescia, ma destin‚e ‚tait d'ˆtre mis en prison sur une colline de la Moravie. au Spielberg. Demain je t'apporterai toutes sortes de mets d‚licats vol‚s au grand dŒner que je donne … tous les cur‚s des environs qui viennent chanter … ma grand-messe. Je les apporterai en bas, mais ne cherche point … me voir, ne descends pour te mettre en possession de ces bonnes choses que lorsque tu m'auras entendu ressortir. Il ne faut pas que tu me revoies de jour, et le soleil se couchant demain … sept heures et vingt-sept minutes, je ne viendrai t'embrasser que vers les huit heures, et il faut que tu partes pendant que les heures se comptent encore par neuf, c'est-…-dire avant que l'horloge ait sonn‚ dix heures. Prends garde que l'on ne te voie aux fenˆtres du clocher: les gendarmes ont ton signalement et ils sont en quelque sorte sous les ordres de ton frŠre qui est un fameux tyran. Le marquis del Dongo s'affaiblit, ajouta BlanŠs d'un air triste, et s'il te revoyait peut-ˆtre te donnerait-il quelque chose de la main … la main. Mais de tels avantages entach‚s de fraude ne conviennent point … un homme tel que toi, dont la force sera un jour dans sa conscience. Le marquis abhorre son fils Ascagne, et c'est … ce fils qu'‚choieront les cinq ou six millions qu'il possŠde. C'est justice. Toi, … sa mort, tu auras une pension de quatre mille francs, et cinquante aunes de drap noir pour le deuil de tes gens.
CHAPITRE IX
L'ƒme de Fabrice ‚tait exalt‚e par les discours du vieillard, par la profonde attention et par l'extrˆme fatigue. Il eut grand-peine … s'endormir, et son sommeil fut agit‚ de songes, peut-ˆtre pr‚sages de l'avenir; le matin, … dix heures, il fut r‚veill‚ par le tremblement g‚n‚ral du clocher, un bruit effroyable semblait venir du dehors. Il se leva ‚perdu, et se crut … la fin du monde, puis il pensa qu'il ‚tait en prison; il lui fallut du temps pour reconnaŒtre le son de la grosse cloche que quarante paysans mettaient en mouvement en l'honneur du grand saint Giovita, dix auraient suffi.
Fabrice chercha un endroit convenable pour voir sans ˆtre vu; il s'aper‡ut que de cette grande hauteur, son regard plongeait sur les jardins, et mˆme sur la cour int‚rieure du chƒteau de son pŠre. Il l'avait oubli‚. L'id‚e de ce pŠre arrivant aux bornes de la vie changeait tous ses sentiments. Il distinguait jusqu'aux moineaux qui cherchaient quelques miettes de pain sur le grand balcon de la salle … manger."Ce sont les descendants de ceux qu'autrefois j'avais apprivois‚s", se dit-il. Ce balcon, comme tous les autres balcons du palais, ‚tait charg‚ d'un grand nombre d'orangers dans des vases de terre plus ou moins grands: cette vue l'attendrit; l'aspect de cette cour int‚rieure, ainsi orn‚e avec ses ombres bien tranch‚es et marqu‚es par un soleil ‚clatant, ‚tait vraiment grandiose.
L'affaiblissement de son pŠre lui revenait … l'esprit."Mais c'est vraiment singulier, se disait-il, mon pŠre n'a que trente-cinq ans de plus que moi; trente-cinq et vingt-trois ne font que cinquante-huit!"Ses yeux, fix‚s sur les fenˆtres de la chambre de cet homme s‚vŠre et qui ne l'avait jamais aim‚, se remplirent de larmes. Il fr‚mit, et un froid soudain courut dans ses veines lorsqu'il crut reconnaŒtre son pŠre traversant une terrasse garnie d'orangers, qui se trouvait de plain-pied avec sa chambre, mais ce n'‚tait qu'un valet de chambre. Tout … fait sous le clocher, une quantit‚ de jeunes filles vˆtues de blanc et divis‚es en diff‚rentes troupes ‚taient occup‚es … tracer des dessins avec des fleurs rouges, bleues et jaunes sur le sol des rues o— devait passer la procession. Mais il y avait un spectacle qui parlait plus vivement … l'ƒme de Fabrice: du clocher, ses regards plongeaient sur les deux branches du lac … une distance de plusieurs lieues, et cette vue sublime lui fit bient“t oublier tous les autres; elle r‚veillait chez lui les sentiments les plus ‚lev‚s. Tous les souvenirs de son enfance vinrent en foule assi‚ger sa pens‚e; et cette journ‚e pass‚e en prison dans un clocher fut peut-ˆtre l'une des plus heureuses de sa vie.
Le bonheur le porta … une hauteur de pens‚es assez ‚trangŠre … son caractŠre; il consid‚rait les ‚v‚nements de la vie lui, si jeune, comme si d‚j… il f–t arriv‚ … sa derniŠre limite."Il faut en convenir, depuis mon arriv‚e … Parme, se dit-il enfin aprŠs plusieurs heures de rˆveries d‚licieuses, je n'ai point eu de joie tranquille et parfaite, comme celle que je trouvais … Naples en galopant dans les chemins de Vomero ou en courant les rives de MisŠne. Tous les int‚rˆts si compliqu‚s de cette petite cour m‚chante m'ont rendu m‚chant... Je n'ai point du tout de plaisir … ha‹r, je crois mˆme que ce serait un triste bonheur pour moi que celui d'humilier mes ennemis si j'en avais, mais je n'ai point d'ennemi... Halte-l…! se dit-il tout … coup, j'ai pour ennemi Giletti... Voil… qui est singulier, se dit-il, le plaisir que j'‚prouverais … voir cet homme si laid aller … tous les diables, survit au go–t fort l‚ger que j'avais pour la petite Marietta... Elle ne vaut pas, … beaucoup prŠs, le duchesse d'A*** que j'‚tais oblig‚ d'aimer … Naples puisque je lui avais dit que j'‚tais amoureux d'elle. Grand Dieu! que de fois je me suis ennuy‚ durant les longs rendez-vous que m'accordait cette belle duchesse, jamais rien de pareil dans la petite chambre d‚labr‚e et servant de cuisine o— la petite Marietta m'a re‡u deux fois, et pendant deux minutes chaque fois.
"Eh! grand Dieu! qu'est-ce que ces gens-l… mangent? C'est … faire piti‚! J'aurais d– faire … elle et … la mammacia une pension de trois beefsteacks payables tous les jours... La petite Marietta, ajouta-t-il, me distrayait des pens‚es m‚chantes que me donnait le voisinage de cette cour.
"J'aurais peut-ˆtre bien fait de prendre la vie de caf‚, comme dit la duchesse; elle semblait pencher de ce c“t‚-l…, et elle a bien plus de g‚nie que moi. Grƒce … ses bienfaits, ou bien seulement avec cette pension de quatre mille francs et ce fonds de quarante mille plac‚s … Lyon et que ma mŠre me destine, j'aurais toujours un cheval et quelques ‚cus pour faire des fouilles et former un cabinet. Puisqu'il semble que je ne dois pas connaŒtre l'amour, ce seront toujours l… pour moi les grandes sources de f‚licit‚; je voudrais, avant de mourir, aller revoir le champ de bataille de Waterloo, et tƒcher de reconnaŒtre la prairie o— je fus si gaiement enlev‚ de mon cheval et assis par terre. Ce pŠlerinage accompli, je reviendrais souvent sur ce lac sublime; rien d'aussi beau ne peut se voir au monde, du moins pour mon coeur. A quoi bon aller si loin chercher le bonheur, il est l… sous mes veux!
"Ah! se dit Fabrice, comme objection, la police me chasse du lac de C“me, mais je suis plus jeune que les gens qui dirigent les coups de cette police. Ici, ajouta-t-il en riant, je ne trouverais point de duchesse d'A***, mais je trouverais une de ces petites filles l…-bas qui arrangent des fleurs sur le pav‚ et, en v‚rit‚, je l'aimerais tout autant: l'hypocrisie me glace mˆme en amour, et nos grandes dames visent … des effets trop sublimes. Napol‚on leur a donn‚ des id‚es de moeurs et de constance.
"Diable!"se dit-il tout … coup, en retirant la tˆte de la fenˆtre, comme s'il e–t craint d'ˆtre reconnu malgr‚ l'ombre de l'‚norme jalousie de bois qui garantissait les cloches de la pluie, voici une entr‚e de gendarmes en grande tenue."En effet, dix gendarmes, dont quatre sous-officiers, paraissaient dans le haut de la grande rue du village. Le mar‚chal des logis les distribuait de cent pas en cent pas, le long du trajet que devait parcourir la procession."Tout le monde me connaŒt ici; si l'on me voit, je ne fais qu'un saut des bords du lac de C“me au Spielberg, o— l'on m'attachera … chaque jambe une chaŒne pesant cent dix livres: et quelle douleur pour la duchesse!"
Fabrice eut besoin de deux ou trois minutes pour se rappeler que d'abord il ‚tait plac‚ … plus de quatre-vingts pieds d'‚l‚vation, que le lieu o— il se trouvait ‚tait comparativement obscur, que les yeux des gens qui pourraient le regarder ‚taient frapp‚s par un soleil ‚clatant, et qu'enfin ils se promenaient les yeux grands ouverts dans les rues dont toutes les maisons venaient d'ˆtre blanchies au lait de` chaux, en l'honneur de la fˆte de saint Giovita. Malgr‚ des raisonnements si clairs, l'ƒme italienne de Fabrice e–t ‚t‚ d‚sormais hors d'‚tat de go–ter aucun plaisir, s'il n'e–t interpos‚ entre lui et les gendarmes un lambeau de vieille toile qu'il cloua contre la fenˆtre et auquel il fit deux trous pour les yeux.
Les cloches ‚branlaient l'air depuis dix minutes, la procession sortait de l'‚glise, les mortaretti se firent entendre. Fabrice tourna la tˆte et reconnut cette petite esplanade garnie d'un parapet et dominant le lac, o— si souvent, dans sa jeunesse, il s'‚tait expos‚ … voir les mortaretti lui partir entre les jambes, ce qui faisait que le matin des jours de fˆte sa mŠre voulait le voir auprŠs d'elle.
Il faut savoir que les mortaretti (ou petits mortiers) ne sont autre chose que des canons de fusil que l'on scie de fa‡on … ne leur laisser que quatre pouces de longueur; c'est pour cela que les paysans recueillent avidement les canons de fusil que, depuis 1796, la politique de l'Europe a sem‚s … foison dans les plaines de la Lombardie. Une fois r‚duits … quatre pouces de longueur, on charge ces petits canons jusqu'… la gueule, on les place … terre dans une position verticale, et une traŒn‚e de poudre va de l'un … l'autre; ils sont rang‚s sur trois lignes comme un bataillon, et au nombre de deux ou trois cents, dans quelque emplacement voisin du lieu que doit parcourir la procession. Lorsque le Saint-Sacrement approche, on met le feu … la traŒn‚e de poudre, et alors commence un feu de file de coups secs, le plus in‚gal du monde et le plus ridicule; les femmes sont ivres de joie. Rien n'est gai comme le bruit de ces mortaretti entendu de loin sur le lac, et adouci par le balancement des eaux; ce bruit singulier et qui avait fait si souvent la joie de son enfance chassa les id‚es un peu trop s‚rieuses dont notre h‚ros ‚tait assi‚g‚, il alla chercher la grande lunette astronomique de l'abb‚, et reconnut la plupart des hommes et des femmes qui suivaient la procession. Beaucoup de charmantes petites filles que Fabrice avait laiss‚es … l'ƒge de onze ou douze ans ‚taient maintenant des femmes superbes, dans toute la fleur de la plus vigoureuse jeunesse; elles firent renaŒtre le courage de notre h‚ros, et pour leur parler il e–t fort bien brav‚ les gendarmes.
La procession pass‚e et rentr‚e dans l'‚glise par une porte lat‚rale que Fabrice ne pouvait apercevoir, la chaleur devint bient“t extrˆme mˆme au haut du clocher; les habitants rentrŠrent chez eux et il se fit un grand silence dans le village. Plusieurs barques se chargŠrent de paysans retournant … Bellagio, … Menaggio et autres villages situ‚s sur le lac; Fabrice distinguait le bruit de chaque coup de rame: ce d‚tail si simple le ravissait en extase; sa joie actuelle se composait de tout le malheur, de toute la gˆne qu'il trouvait dans la vie compliqu‚e des cours. Qu'il e–t ‚t‚ heureux en ce moment de faire une lieue sur ce beau lac si tranquille et qui r‚fl‚chissait si bien la profondeur des cieux! Il entendit ouvrir la porte d'en bas du clocher: c'‚tait la vieille servante de l'abb‚ BlanŠs, qui apportait un grand panier; il eut toutes les peines du monde … s'empˆcher de lui parler. a Elle a pour moi presque autant d'amiti‚ que son maŒtre, se disait-il, et d ailleurs je pars ce soir … neuf heures; est-ce qu'elle ne garderait pas le secret qu'elle m'aurait jur‚, seulement pendant quelques heures? Mais, se dit Fabrice, je d‚plairais … mon ami! je pourrais le compromettre avec les gendarmes!"Et il laissa partir la Ghita sans lui parler. Il fit un excellent dŒner, puis s'arrangea pour dormir quelques minutes: il ne se r‚veilla qu'… huit heures et demie du soir, l'abb‚ BlanŠs lui secouait le bras, et il ‚tait nuit.
BlanŠs ‚tait extrˆmement fatigu‚, il avait cinquante ans de plus que la veille. Il ne parla plus de choses s‚rieuses; assis sur son fauteuil de bois:
- Embrasse-moi, dit-il … Fabrice.
Il le reprit plusieurs fois dans ses bras.
- La mort, dit-il enfin, qui va terminer cette vie si longue, n'aura rien d'aussi p‚nible que cette s‚paration. J'ai une bourse que je laisserai en d‚p“t … la Ghita, avec ordre d'y puiser pour ses besoins, mais de te remettre ce qui restera si jamais tu viens le demander. Je la connais; aprŠs cette recommandation, elle est capable, par ‚conomie pour toi, de ne pas acheter de la viande quatre fois par an, si tu ne lui donnes des ordres bien pr‚cis. Tu peux toi-mˆme ˆtre r‚duit … la misŠre, et l'obole du vieil ami te servira. N'attends rien de ton frŠre que des proc‚d‚s atroces, et tƒche de gagner de l'argent par un travail qui te rende utile … la soci‚t‚. Je pr‚vois des orages ‚tranges; peut-ˆtre dans cinquante ans ne voudra-t-on plus d'oisifs. Ta mŠre et ta tante peuvent te manquer, tes soeurs devront ob‚ir … leurs maris... Va-t'en, va-t'en! fois! s'‚cria BlanŠs avec empressement.
Il venait d'entendre un petit bruit dans l'horloge qui annon‡ait que dix heures allaient sonner, il ne voulut pas mˆme permettre … Fabrice de l'embrasser une derniŠre fois.
- D‚pˆche! d‚pˆche! lui cria-t-il; tu mettras au moins une minute … descendre l'escalier; prends garde de tomber, ce serait d'un affreux pr‚sage.
Fabrice se pr‚cipita dans l'escalier, et, arriv‚ sur la place, se mit … courir. Il ‚tait … peine arriv‚ devant le chƒteau de son pŠre, que la cloche sonna dix heures, chaque coup retentissait dans sa poitrine et y portait un trouble singulier. Il s'arrˆta pour r‚fl‚chir, ou plut“t pour se livrer aux sentiments passionn‚s que lui inspirait la contemplation de cet ‚difice majestueux qu'il jugeait si froidement la veille. Au milieu de sa rˆverie, des pas d'homme vinrent le r‚veiller; il regarda et se vit au milieu de quatre gendarmes. Il avait deux excellents pistolets dont il venait de renouveler les amorces en dŒnant, le petit bruit qu'il fit en les armant attira l'attention d'un des gendarmes, et fut sur le point de le faire arrˆter. Il s'aper‡ut du danger qu'il courait et pensa … faire feu le premier; c'‚tait son droit, car c'‚tait la seule maniŠre qu'il e–t de r‚sister … quatre hommes bien arm‚s. Par bonheur les gendarmes, qui circulaient pour faire ‚vacuer les cabarets, ne s'‚taient point montr‚s tout … fait insensibles aux politesses qu'ils avaient re‡ues dans plusieurs de ces lieux aimables; ils ne se d‚cidŠrent pas assez rapidement … faire leur devoir. Fabrice prit la faite en courant … toutes jambes. Les gendarmes firent quelques pas en courant aussi et criant:
- Arrˆte! arrˆte!
Puis tout rentra dans le silence. A trois cents pas de l…, Fabrice s'arrˆta pour reprendre haleine."Le bruit de mes pistolets a failli me faire prendre; c'est bien pour le coup que la duchesse m'e–t dit, si jamais il m'e–t ‚t‚ donn‚ de revoir ses beaux yeux, que mon ƒme trouve du plaisir … contempler ce qui arrivera dans dix ans, et oublie de regarder ce qui se passe actuellement … mes c“t‚s."
Fabrice fr‚mit en pensant au danger qu'il venait d'‚viter; il doubla le pas, mais bient“t il ne put s'empˆcher de courir, ce qui n'‚tait pas trop prudent, car il se fit remarquer de plusieurs paysans qui regagnaient leur logis. Il ne put prendre sur lui de s'arrˆter que dans la montagne, … plus d'une lieue de Grianta, et, mˆme arrˆt‚, il eut une sueur froide en pensant au Spielberg.
"Voil… une belle peur! se dit-il. (En entendant le son de ce mot, il fut presque tent‚ d'avoir honte.) Mais ma tante ne me dit-elle pas que la chose dont j'ai le plus besoin c'est d'apprendre … me pardonner? Je me compare toujours … un modŠle parfait, et qui ne peut exister. Eh bien! je me pardonne ma peur, car, d'un autre c“t‚, j'‚tais bien dispos‚ … d‚fendre ma libert‚, et certainement tous les quatre ne seraient pas rest‚s debout pour me conduire en prison. Ce que je fais en ce moment, ajouta-t-il, n'est pas militaire; au lieu de me retirer rapidement, aprŠs avoir rempli mon objet, et peut-ˆtre donn‚ l'‚veil … mes ennemis, je m'amuse … une fantaisie plus ridicule peut-ˆtre que toutes les pr‚dictions du bon abb‚."
En effet, au lieu de se retirer par la ligne la plus courte, et de gagner les bords du lac Majeur, o— sa barque l'attendait, il faisait un ‚norme d‚tour pour aller voir son arbre. Le lecteur se souvient peut-ˆtre de l'amour que Fabrice portait … un marronnier plante par sa mŠre vingt-trois ans auparavant."Il serait digne de mon frŠre, se dit-il, d'avoir fait couper cet arbre, mais ces ˆtres-l… ne sentent pas les choses d‚licates; il n'y aura pas song‚. Et d'ailleurs, ce ne serait pas d'un mauvais augure", ajouta-t-il avec fermet‚. Deux heures plus tard son regard fut constern‚; des m‚chants ou un orage avaient rompu l'une des principales branches du jeune arbre, qui pendait dess‚ch‚e; Fabrice la coupa avec respect, … l'aide de son poignard, et tailla bien net la coupure, afin que l'eau ne p–t pas s'introduire dans le tronc. Ensuite quoique le temps f–t bien pr‚cieux pour lui, car l‚ jour allait paraŒtre, il passa une bonne heure … bˆcher la terre autour de l'arbre ch‚ri. Toutes ces folies accomplies, il reprit rapidement la route du lac Majeur. Au total, il n'‚tait point triste, l'arbre ‚tait d'une belle venue, plus vigoureux que jamais, et, en cinq ans, il avait presque doubl‚. La branche n'‚tait qu'un accident sans cons‚quence; une fois coup‚e, elle ne nuisait plus … l'arbre, et mˆme il serait plus ‚lanc‚, sa membrure commen‡ant plus haut.
Fabrice n'avait pas fait une lieue, qu'une bande ‚clatante de blancheur dessinait … l'orient les pics du Resegon di Lek, montagne c‚lŠbre dans le pays. La route qu'il suivait se couvrait de paysans; mais, au lieu d'avoir des id‚es militaires, Fabrice se laissait attendrir par les aspects sublimes ou touchants de ces forˆts des environs du lac de C“me. Ce sont peut-ˆtre les plus belles du monde; je ne veux pas dire celles qui rendent le plus d'‚cus neufs, comme on dirait en Suisse, mais celles qui parlent le plus … l'ƒme. Ecouter ce langage dans la position o— se trouvait Fabrice, en butte aux attentions de MM. les gendarmes lombardo-v‚nitiens, c'‚tait un v‚ritable enfantillage."Je suis … une demi-lieue de la frontiŠre, se dit-il enfin, je vais rencontrer des douaniers et des gendarmes faisant leur ronde au matin: cet habit de drap fin va leur ˆtre suspect, ils vont me demander mon passeport; or, ce passeport porte en toutes lettres un nom promis … la prison; me voici dans l'agr‚able n‚cessit‚ de commettre un meurtre. Si, comme de coutume, les gendarmes marchent deux ensemble, je ne puis pas attendre bonnement pour faire feu que l'un des deux cherche … me prendre au collet; pour peu qu'en tombant il me retienne un instant, me voil… au Spielberg."Fabrice, saisi d'horreur surtout de cette n‚cessit‚ de faire feu le premier, peut-ˆtre sur un ancien soldat de son oncle, le comte Pietranera, courut se cacher dans le tronc creux d'un ‚norme chƒtaignier; il renouvelait l'amorce de ses pistolets, lorsqu'il entendit un homme qui s'avan‡ait dans le bois en chantant trŠs bien un air d‚licieux de Mercadante, alors … la mode en Lombardie.
"Voil… qui est d'un bon augure!"se dit Fabrice. Cet air qu'il ‚coutait religieusement lui “ta la petite pointe de colŠre qui commen‡ait … se mˆler … ses raisonnements. Il regarda attentivement la grande route des deux c“t‚s, il n'y vit personne.
"Le chanteur arrivera par quelque chemin de traverse", se dit-il. Presque au mˆme instant, il vit un valet de chambre trŠs proprement vˆtu … l'anglaise, et mont‚ sur un cheval de suite, qui s'avan‡ait au petit pas en tenant en main un beau cheval de race, peut-ˆtre un peu trop maigre.
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 | 14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 |
30 |
31 |
32 |
33 |
34 |
35 |
36 |
37 |
38 |
39 |
40 |
41 |
42