La Chartreuse de Parme
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"Ah! si je raisonnais comme Mosca, se dit Fabrice, lorsqu'il me r‚pŠte que les dangers que court un homme sont toujours la mesure de ses droits sur le voisin, je casserais la tˆte d'un coup de pistolet … ce valet de chambre, et, une fois mont‚ sur le cheval maigre, je me moquerais fort de tous les gendarmes du monde. A peine de retour … Parme, j'enverrais de l'argent … cet homme ou … sa veuve... mais ce serait une horreur!"
CHAPITRE X
Tout en se faisant la morale, Fabrice sautait sur la grande route qui de Lombardie va en Suisse: en ce lieu, elle est bien … quatre ou cinq pieds en contrebas de la forˆt. << Si mon homme prend peur, se dit Fabrice, il part d'un temps de galop, et je reste plant‚ l… faisant la vraie figure d'un nigaud."En ce moment, il se trouvait … dix pas du valet de chambre qui ne chantait plus: il vit dans ses yeux qu'il avait peur; il allait peut-ˆtre retourner ses chevaux. Sans ˆtre encore d‚cid‚ … rien, Fabrice fit un saut et saisit la bride du cheval maigre.
- Mon ami, dit-il au valet de chambre, je ne suis pas un voleur ordinaire, car je vais commencer par vous donner vingt francs, mais je suis oblig‚ de vous emprunter votre cheval; je vais ˆtre tu‚ si je ne f... pas le camp rapidement. J'ai sur les talons les quatre frŠres Riva, ces grands chasseurs que vous connaissez sans doute, ils viennent de me surprendre dans la chambre de leur soeur, j'ai saut‚ par la fenˆtre et me voici. Ils sont sortis dans la forˆt avec leurs chiens et leurs fusils. Je m'‚tais cach‚ dans ce gros chƒtaignier creux, parce que j'ai vu l'un d'eux traverser la route, leurs chiens vont me d‚pister! Je vais monter sur votre cheval et galoper jusqu'… une lieue au-del… de C“me; je vais … Milan me jeter aux genoux du vice-roi. Je laisserai votre cheval … la poste avec deux napol‚ons pour vous, si vous consentez de bonne grƒce. Si vous faites la moindre r‚sistance, je vous tue avec les pistolets que voici. Si, une fois parti, vous mettez les gendarmes … mes trousses, mon cousin, le brave comte Alari, ‚cuyer de l'empereur, aura soin de vous faire casser les os.
Fabrice inventait ce discours … mesure qu'il le pronon‡ait d'un air tout pacifique.
- Au reste, dit-il, en riant, mon nom n'est point un secret; je suis le Marchesino Ascanio del Dongo, mon chƒteau est tout prŠs d'ici, … Grianta. F..., dit-il, en ‚levant la voix, lƒchez donc le cheval!
Le valet de chambre, stup‚fait, ne soufflait mot. Fabrice passa son pistolet dans la main gauche, saisit la bride que l'autre lƒcha, sauta … cheval et partit au petit galop. Quand il fut … trois cents pas, il s'aper‡ut qu'il avait oubli‚ de donner les vingt francs promis; il s'arrˆta: il n'y avait toujours personne sur la route que le valet de chambre qui le suivait au galop; il lui fit signe avec son mouchoir d'avancer, et quand il le vit … cinquante pas, il jeta sur la route une poign‚e de monnaie, et repartit. Il vit de loin le valet de chambre ramasser les piŠces d'argent."Voil… un homme vraiment raisonnable, se dit Fabrice en riant, pas un mot inutile."Il fila rapidement, vers le midi, s'arrˆta dans une maison ‚cart‚e, et se remit en route quelques heures plus tard. A deux heures du matin il ‚tait sur le bord du lac Majeur; bient“t il aper‡ut sa barque qui battait l'eau, elle vint au signal convenu. Il ne vit point de paysan … qui remettre le cheval; il rendit la libert‚ au noble animal, trois heures aprŠs il ‚tait … Belgirate. L…, se trouvant en pays ami, il prit quelque repos; il ‚tait fort joyeux, il avait r‚ussi parfaitement bien. Oserons-nous indiquer les v‚ritables causes de sa joie? Son arbre ‚tait d'une venue superbe, et son ƒme avait ‚t‚ rafraŒchie par l'attendrissement profond qu'il avait trouv‚ dans les bras de l'abb‚ BlanŠs."Croit-il r‚ellement, se disait-il, … toutes les pr‚dictions qu'il m'a faites, ou bien comme mon frŠre m'a fait la r‚putation d'un jacobin, d'un homme sans foi ni loi, capable de tout, a-t-il voulu seulement m'engager … ne pas c‚der … la tentation de casser la tˆte … quelque animal qui m'aura jou‚ un mauvais tour?"Le surlendemain Fabrice ‚tait … Parme, o— il amusa fort la duchesse et le comte, en leur narrant avec la derniŠre exactitude, comme il faisait toujours, toute l'histoire de son voyage.
A son arriv‚e, Fabrice trouva le portier et tous les domestiques du palais Sanseverina charg‚s des insignes du plus grand deuil.
- Quelle perte avons-nous faite? demanda-t-il … la duchesse.
- Cet excellent homme qu'on appelait mon mari vient de mourir … Baden. Il me laisse ce palais, c'‚tait une chose convenue, mais en signe de bonne amiti‚, il y ajoute un legs de trois cent mille francs qui m'embarrasse fort; je ne veux pas y renoncer en faveur de sa niŠce, la marquise Raversi, qui me joue tous les jours des tours pendables. Toi qui es amateur, il faudra que tu me trouves quelque bon sculpteur; j'‚lŠverai au duc un tombeau de trois cent mille francs.
Le comte se mit … rire des anecdotes sur la Raversi.
- C'est en vain que j'ai cherch‚ … l'amadouer par des bienfaits, dit la duchesse. Quant aux neveux du duc, je les ai tous faits colonels ou g‚n‚raux. En revanche, il ne se passe pas de mois qu'ils ne m'adressent quelque lettre anonyme abominable, j'ai ‚t‚ oblig‚e de prendre un secr‚taire pour lire les lettres de ce genre.
- Et ces lettres anonymes sont leurs moindres p‚ch‚s, reprit le comte Mosca; ils tiennent manufacture de d‚nonciations infƒmes. Vingt fois j'aurais pu faire traduire toute cette clique devant les tribunaux, et Votre Excellence peut penser, ajouta-t-il en s'adressant … Fabrice, si mes bons juges les eussent condamn‚s.
- Eh bien! voil… qui me gƒte tout le reste r‚pliqua Fabrice avec une na‹vet‚ bien plaisante … la cour, j'aurais mieux aim‚ les voir condamn‚s par des magistrats jugeant en conscience.
- Vous me ferez plaisir, vous qui voyagez pour vous instruire, de me donner l'adresse de tels rnagistrats, je leur ‚crirai avant de me mettre au lit.
- Si j'‚tais ministre, cette absence de juges honnˆtes gens blesserait mon amour-propre.
- Mais il me semble, r‚pliqua le comte, que Votre Excellence qui aime tant les Fran‡ais, et qui mˆme jadis leur prˆta le secours de son bras invincible, oublie en ce moment une de leurs grandes maximes: Il vaut mieux tuer le diable que si le diable vous tue. Je voudrais voir comment vous gouverneriez ces ƒmes ardentes, et qui lisent toute la journ‚e l'histoire de la R‚volution de France avec des juges qui renverraient acquitt‚s les gens que j'accuse. Ils arriveraient … ne pas condamner les coquins le plus ‚videmment coupables et se croiraient des Brutus. Mais je veux vous faire une querelle; votre ƒme si d‚licate n'a-t-elle pas quelque remords au sujet de ce beau cheval un peu maigre que vous venez d'abandonner sur les rives du lac Majeur?
- Je compte bien, dit Fabrice d'un grand s‚rieux, faire remettre ce qu'il faudra au maŒtre du cheval pour le rembourser des frais d'affiches et autres, … la suite desquels il se le sera fait rendre par les paysans qui l'auront trouv‚; je vais lire assid–ment le journal de Milan, afin d'y chercher l'annonce d'un cheval perdu; je connais fort bien le signalement de celui-ci.
- Il est vraiment primitif, dit le comte … la duchesse. Et que serait devenue Votre Excellence, poursuivit-il en riant, si lorsqu'elle galopait ventre … terre sur ce cheval emprunt‚, il se f–t avis‚ de faire un faux pas? Vous ‚tiez au Spielberg, mon cher petit neveu, et tout mon cr‚dit e–t … peine pu parvenir … faire diminuer d'une trentaine de livres le poids de la chaŒne attach‚e … chacune de vos jambes. Vous auriez pass‚ en ce lieu de plaisance une dizaine d'ann‚es, peut-ˆtre vos jambes se fussent-elles enfl‚es et gangren‚es, alors on les e–t fait couper proprement ...
- Ah! de grƒce, ne poussez pas plus loin un si triste roman, s'‚cria la duchesse les larmes aux yeux. Le voici de retour...
- Et j'en ai plus de joie que vous, vous pouvez le croire, r‚pliqua le ministre, d'un grand s‚rieux; mais enfin pourquoi ce cruel enfant ne m'a-t-il pas demand‚ un passeport sous un nom convenable puisqu'il voulait p‚n‚trer en Lombardie? A la premiŠre nouvelle de son arrestation je serais parti pour Milan, et les amis que j'ai dans ce pays-l… auraient bien voulu fermer les yeux et supposer que leur gendarmerie avait arrˆt‚ un sujet du prince de Parme. Le r‚cit de votre course est gracieux, amusant, j'en conviens volontiers, r‚pliqua le comte en reprenant un ton moins sinistre, votre sortie du bois sur la grande route me plaŒt assez; mais entre nous, puisque ce valet de chambre tenait votre vie entre ses mains, vous aviez le droit de prendre la sienne. Nous allons faire … Votre Excellence une fortune brillante, du moins voici Madame qui me l'ordonne, et je ne crois pas que mes plus grands ennemis puissent m'accuser d'avoir jamais d‚sob‚i … ses commandements. Quel chagrin mortel pour elle et pour moi si dans cette espŠce de course au clocher que vous venez de faire avec ce cheval maigre, il e–t fait un faux pas. Il e–t presque mieux valu, ajouta le comte, que ce cheval vous cassƒt le cou.
- Vous ˆtes bien tragique ce soir, mon ami, dit la duchesse tout ‚mue.
- C'est que nous sommes environn‚s d'‚v‚nements tragiques, r‚pliqua le comte aussi avec ‚motion; nous ne sommes pas ici en France, o— tout finit par des chansons ou par un emprisonnement d'un an ou deux; et j'ai r‚ellement tort de vous parler de toutes ces choses en riant. Ah ‡…! mon petit neveu, je suppose que je trouve jour … vous faire ‚vˆque, car bonnement je ne puis pas commencer par l'archevˆch‚ de Parme, ainsi que le veut, trŠs raisonnablement, Mme la duchesse ici pr‚sente; dans cet ‚vˆch‚ o— vous serez loin de nos sages conseils, dites-nous un peu quelle sera votre politique?
- Tuer le diable plut“t qu'il ne me tue, comme disent fort bien mes amis les Fran‡ais, r‚pliqua Fabrice avec des yeux ardents; conserver par tous les moyens possibles, y compris le coup de pistolet, la position que vous m'aurez faite. J'ai lu dans la g‚n‚alogie des del Dongo l'histoire de celui de nos ancˆtres qui bƒtit le chƒteau de Grianta. Sur la fin de sa vie, son bon ami Gal‚as, duc de Milan l'envoie visiter un chƒteau fort sur notre lac; on craignait une nouvelle invasion de la part des Suisses."Il faut pourtant que j'‚crive un mot de politesse au commandant", lui dit le duc de Milan en le cong‚diant. Il ‚crit et lui remet une lettre de deux lignes; puis il la lui redemande pour la cacheter."Ce sera plus poli", dit le prince. Vespasien del Dongo part, mais en naviguant sur le lac, il se souvient d'un vieux conte grec, car il ‚tait savant; il ouvre la lettre de son bon maŒtre et y trouve l'ordre adress‚ au commandant du chƒteau, de le mettre … mort aussit“t son arriv‚e. Le Sforce trop attentif … la com‚die qu'il jouait avec notre a‹eul, avait laiss‚ un intervalle entre la derniŠre ligne du billet et sa signature; Vespasien del Dongo y ‚crit l'ordre de le reconnaŒtre pour gouverneur g‚n‚ral de tous les chƒteaux sur le lac, et supprime la tˆte de la lettre. Arriv‚ et reconnu dans le fort, il jette le commandant dans un puits, d‚clare la guerre au Sforce, et au bout de quelques ann‚es il ‚change sa forteresse contre ces terres immenses qui ont fait la fortune de toutes les branches de notre famille, et qui un jour me vaudront … moi quatre mille livres de rente.
- Vous parlez comme un acad‚micien, s'‚cria le comte en riant; c'est un beau coup de tˆte que vous nous racontez l…, mais ce n'est que tous les dix ans que l'on a l'occasion amusante de faire de ces choses piquantes. Un ˆtre … demi stupide, mais attentif, mais prudent tous les jours, go–te trŠs souvent le plaisir de triompher des hommes … imagination. C'est par une folie d'imagination que Napol‚on s'est rendu au prudent John Bull, au lieu de chercher … gagner l'Am‚rique. John Bull, dans son comptoir, a bien ri de sa lettre o— il cite Th‚mistocle. De tous temps les vils Sancho Pan‡a l'emporteront … la longue sur les sublimes don Quichotte. Si vous voulez consentir … ne rien faire d'extraordinaire, je ne doute pas que vous ne soyez un ‚vˆque trŠs respect‚, si ce n'est trŠs respectable. Toutefois, ma remarque subsiste; Votre Excellence s'est conduite avec l‚gŠret‚ dans l'affaire du cheval, elle a ‚t‚ … deux doigts d'une prison ‚ternelle.
Ce mot fit tressaillir Fabrice, il resta plong‚ dans un profond ‚tonnement. a Etait-ce l…, se disait-il, cette prison dont je suis menac‚? Est-ce le crime que je ne devais pas commettre?"Les pr‚dictions de BlanŠs, dont il se moquait fort en tant que proph‚ties, prenaient … ses yeux toute l'importance de pr‚sages v‚ritables.
- Eh bien! qu'as-tu donc? lui dit la duchesse ‚tonn‚e; le comte t'a plong‚ dans les noires images.
- Je suis illumin‚ par une v‚rit‚ nouvelle, et, au lieu de me r‚volter contre elle, mon esprit l'adopte. Il est vrai, j'ai pass‚ bien prŠs d'une prison sans fin! Mais ce valet de chambre ‚tait si joli dans son habit … l'anglaise! quel dommage de le tuer!
- Le ministre fut enchant‚ de son petit air sage.
- Il est fort bien de toutes fa‡ons, dit-il en regardant la duchesse. Je vous dirai, mon ami, que vous avez fait une conquˆte, et la plus d‚sirable de toutes, peut-ˆtre.
"Ah! pensa Fabrice, voici une plaisanterie sur la petite Marietta."Il se trompait; le comte ajouta:
- Votre simplicit‚ ‚vang‚lique a gagn‚ le coeur de notre v‚n‚rable archevˆque, le pŠre Landriani. Un de ces jours nous allons faire de vous un grand-vicaire, et, ce qui fait le charme de cette plaisanterie, c'est que les trois grands-vicaires actuels, gens de m‚rite, travailleurs, et dont deux, je pense, ‚taient grands-vicaires avant votre naissance, demanderont, par une belle lettre adress‚e … leur archevˆque, que vous soyez le premier en rang parmi eux. Ces messieurs se fondent sur vos vertus d'abord, et ensuite sur ce que vous ˆtes petit-neveu du c‚lŠbre archevˆque Ascagne del Dongo. Quand j'ai appris le respect qu'on avait pour vos vertus, j'ai sur-le-champ nomm‚ capitaine le neveu du plus ancien des vicaires g‚n‚raux; il ‚tait lieutenant depuis le siŠge de Tarragone par le mar‚chal Suchet.
- Va-t'en tout de suite en n‚glig‚, comme tu es, faire une visite de tendresse … ton archevˆque s'‚cria la duchesse. Raconte-lui le mariage de ta soeur; quand il saura qu'elle va ˆtre duchesse, il te trouvera bien plus apostolique. Du reste, tu ignores tout ce que le comte vient de te confier sur ta future nomination.
Fabrice courut au palais archi‚piscopal; il y fut simple et modeste, c'‚tait un ton qu'il prenait avec trop de facilit‚; au contraire, il avait besoin d'efforts pour jouer le grand seigneur. Tout en ‚coutant les r‚cits un peu longs de Mgr Landriani, il se disait: "Aurais-je d– tirer un coup de pistolet au valet de chambre qui tenait par la bride le cheval maigre?"Sa raison lui disait oui, mais son coeur ne pouvait s'accoutumer … l'image sanglante du beau jeune homme tombant de cheval d‚figur‚.
"Cette prison o— j'allais m'engloutir, si le cheval e–t bronch‚, ‚tait-elle la prison dont je suis menac‚ par tant de pr‚sages?"
Cette question ‚tait de la derniŠre importance pour lui, et l'archevˆque fut content de son air de profonde attention.
CHAPITRE XI
Au sortir de l'archevˆch‚, Fabrice courut chez la petite Marietta; il entendit de loin la grosse voix de Giletti qui avait fait venir du vin et se r‚galait avec le souffleur et les moucheurs de chandelle, ses amis. La mammacia, qui faisait fonctions de mŠre, r‚pondit seule … son signal.
- Il y a du nouveau depuis toi, s'‚cria-t-elle; deux ou trois de nos acteurs sont accus‚s d'avoir c‚l‚br‚ par une orgie la fˆte du grand Napol‚on, et notre pauvre troupe, qu'on appelle Jacobine, a re‡u l'ordre de vider les Etats de Parme, et vive Napol‚on! Mais le ministre a, dit-on, crach‚ au bassinet. Ce qu'il y a de s–r, c'est que Giletti a de l'argent, je ne sais pas combien, mais je lui ai vu une poign‚e d'‚cus. Marietta a re‡u cinq ‚cus de notre directeur pour frais de voyage jusqu'… Mantoue et Venise, et moi un. Elle est toujours bien amoureuse de toi, mais Giletti lui fait peur; il y a trois jours, … la derniŠre repr‚sentation que nous avons donn‚e, il voulait absolument la tuer, il lui a lanc‚ deux fameux soufflets, et, ce qui est abominable, il lui a d‚chir‚ son chƒle bleu. Si tu voulais lui donner un chƒle bleu, tu serais bien bon enfant, et nous dirions que nous l'avons gagn‚ … une loterie. Le tambour-maŒtre des carabiniers donne un assaut demain, tu en trouveras l'heure affich‚e … tous les coins de rues. Viens nous voir; s'il est parti pour l'assaut, de fa‡on … nous faire esp‚rer qu'il restera dehors un peu longtemps, je serai … la fenˆtre et je te ferai signe de monter. Tƒche de nous apporter quelque chose de bien joli, et la Marietta t'aime … la passion.
En descendant l'escalier tournant de ce taudis infƒme, Fabrice ‚tait plein de componction: "Je ne suis point chang‚, se disait-il; toutes mes belles r‚solutions prises au bord de notre lac quand je voyais la vie d'un oeil si philosophique se sont envol‚es. Mon ƒme ‚tait hors de son assiette ordinaire, tout cela ‚tait un rˆve et disparaŒt devant l'austŠre r‚alit‚. Ce serait le moment d'agir", se dit Fabrice en rentrant au palais Sanseverina sur les onze heures du soir. Mais ce fut en vain qu'il chercha dans son coeur le courage de parler avec cette sinc‚rit‚ sublime qui lui semblait si facile la nuit qu'il passa aux rives du lac de C“me."Je vais fƒcher la personne que j'aime le mieux au monde si je parle, j'aurai l'air d'un mauvais com‚dien; je ne vaux r‚ellement quelque chose que dans de certains moments d'exaltation."
- Le comte est admirable pour moi, dit-il … la duchesse aprŠs lui avoir rendu compte de la visite … l'archevˆch‚; j'appr‚cie d'autant plus sa conduite que je crois m'apercevoir que je ne lui plais que fort m‚diocrement; ma fa‡on d'agir doit donc ˆtre correcte … son ‚gard. Il a ses fouilles de Sanguigna dont il est toujours fou, … en juger du moins par son voyage d'avant-hier; il a fait douze lieues au galop pour passer deux heures avec ses ouvriers. Si l'on trouve des fragments de statues dans le temple antique dont il vient de d‚couvrir les fondations, il craint qu'on ne les lui vole; j'ai envie de lui proposer d'aller passer trente-six heures … Sanguigna. Demain vers les cinq heures, je dois revoir l'archevˆque, je pourrai partir dans la soir‚e et profiter de la fraŒcheur de la nuit pour faire la route.
La duchesse ne r‚pondit pas d'abord.
- On dirait que tu cherches des pr‚textes pour t'‚loigner de moi, lui dit-elle ensuite avec une extrˆme tendresse; … peine de retour de Belgirate, tu trouves une raison pour partir.
"Voici une belle occasion de parler, se dit Fabrice. Mais sur le lac j'‚tais un peu fou, je ne me suis pas aper‡u dans mon enthousiasme de sinc‚rit‚ que mon compliment finit par une impertinence; il s'agirait de dire: Je t'aime de l'amiti‚ la plus d‚vou‚e, etc., mais mon ƒme n'est pas susceptible d'amour. N'est-ce pas dire: Je vois que vous avez de l'amour pour moi, mais prenez garde, je ne puis vous payer en mˆme monnaie? Si elle a de l'amour la duchesse peut se fƒcher d'ˆtre devin‚e et elle sera r‚volt‚e de mon impudence si elle n'a pour moi qu'une amiti‚ toute simple... et ce sont de ces offenses qu'on ne pardonne point."
Pendant qu'il pesait ces id‚es importantes, Fabrice, sans s'en apercevoir, se promenait dans le salon, d'un air grave et plein de hauteur, en homme qui voit le malheur … dix pas de lui.
La duchesse le regardait avec admiration; ce n'‚tait plus l'enfant qu'elle avait vu naŒtre, ce n'‚tait plus le neveu toujours prˆt … lui ob‚ir; c'‚tait un homme grave et duquel il serait d‚licieux de se faire aimer. Elle se leva de l'ottomane o— elle ‚tait assise, et, se jetant dans ses bras avec transport:
- Tu veux donc me fuir? lui dit-elle.
- Non, r‚pondit-il de l'air d'un empereur romain, mais je voudrais ˆtre sage.
Ce mot ‚tait susceptible de diverses interpr‚tations Fabrice ne se sentit pas le courage d'aller plus loin et de courir le hasard de blesser cette femme adorable. Il ‚tait trop jeune, trop susceptible de prendre de l'‚motion; son esprit ne lui fournissait aucune tournure aimable pour faire entendre ce qu'il voulait dire. Par un transport naturel et malgr‚ tout raisonnement, il prit dans ses bras cette femme charmante et la couvrit de baisers. Au mˆme instant, on entendit le bruit de la voiture du comte qui entrait dans la cour, et presque en mˆme temps lui-mˆme parut dans le salon; il avait l'air tout ‚mu.
- Vous inspirez des passions bien singuliŠres, dit-il … Fabrice, qui resta presque confondu du mot.
"L'archevˆque avait ce soir l'audience que Son Altesse S‚r‚nissime lui accorde tous les jeudis; le prince vient de me raconter que l'archevˆque, d'un air tout troubl‚, a d‚but‚ par un discours appris par coeur et fort savant, auquel d'abord le prince ne comprenait rien. Landriani a fini par d‚clarer qu'il ‚tait important pour l'‚glise de Parme que Monsignore Fabrice del Dongo f–t nomm‚ son premier vicaire g‚n‚ral, et, par la suite, dŠs qu'il aurait vingt-quatre ans accomplis, son coadjuteur avec future succession.
"Ce mot m'a effray‚, je l'avoue, dit le comte; c'est aller un peu bien vite, et je craignais une boutade d'humeur chez le prince. Mais il m'a regard‚ en riant et m'a dit en fran‡ais: "Ce sont l… de vos coups, monsieur!"-"Je puis faire serment devant Dieu et devant Votre Altesse, me suis-je ‚cri‚ avec toute l'onction possible, que j'ignorais parfaitement le mot de future succession."Alors j'ai dit la v‚rit‚, ce que nous r‚p‚tions ici mˆme il y a quelques heures; j'ai ajout‚, avec entraŒnement, que, par la suite, je me serais regard‚ comme combl‚ des faveurs de Son Altesse, si elle daignait m'accorder un petit ‚vˆch‚ pour commencer. Il faut que le prince m'ait cru, car il a jug‚ … propos de faire le gracieux; il m'a dit, avec toute la simplicit‚ possible: "Ceci est une affaire officielle entre l'archevˆque et moi, vous n'y entrez pour rien"; le bonhomme m'adresse une sorte de rapport fort long et passablement ennuyeux, … la suite duquel il arrive … une proposition officielle; je lui ai r‚pondu trŠs froidement que le sujet ‚tait bien jeune, et surtout bien nouveau dans ma cour; que j'aurais presque l'air de payer une lettre de change tir‚e sur moi par l'empereur, en donnant la perspective d'une si haute dignit‚ au fils d'un des grands officiers de son royaume lombardo-v‚nitien. L'archevˆque a protest‚ qu'aucune recommandation de ce genre n'avait eu lieu. C'‚tait une bonne sottise … me dire … moi; j'en ai ‚t‚ surpris de la part d'un homme aussi entendu, mais il est toujours d‚sorient‚ quand il m'adresse la parole, et ce soir il ‚tait plus troubl‚ que jamais, ce qui m'a donn‚ l'id‚e qu'il d‚sirait la chose avec passion. Je lui ai dit que je savais mieux que lui qu'il n'y avait point eu de haute recommandation en faveur de del Dongo, que personne … ma cour ne lui refusait de la capacit‚, qu'on ne parlait point trop mal de ses moeurs, mais que je craignais qu'il ne f–t susceptible d'enthousiasme, et que je m'‚tais promis de ne jamais ‚lever aux places consid‚rables les fous de cette espŠce avec lesquels un prince n'est s–r de rien. Alors, a continu‚ Son Altesse, j'ai d– subir un pathos presque aussi long que le premier: l'archevˆque me faisait l'‚loge de l'enthousiasme de la maison de Dieu."Maladroit, me disais-je, tu t'‚gares, tu compromets la nomination qui ‚tait presque accord‚e; il fallait couper court et me remercier avec effusion."Point: il continuait son hom‚lie avec une intr‚pidit‚ ridicule, je cherchais une r‚ponse qui ne f–t point trop d‚favorable au petit del Dongo; je l'ai trouv‚e, et assez heureuse, comme vous allez en juger: "Monseigneur, lui ai-je dit, Pie VII fut un grand pape et un grand saint; parmi tous les souverains, lui seul osa dire non au tyran qui voyait l'Europe … ses pieds! eh bien! il ‚tait susceptible d'enthousiasme, ce qui l'a port‚, lorsqu'il ‚tait ‚vˆque d'Imola, … ‚crire sa fameuse pastorale du citoyen cardinal Chiaramonti en faveur de la r‚publique cisalpine."
"Mon pauvre archevˆque est rest‚ stup‚fait, et, pour achever de le stup‚fier, je lui ai dit d'un air fort s‚rieux: "Adieu, monseigneur, je prendrai vingt-quatre heures pour r‚fl‚chir … votre proposition."Le pauvre homme a ajout‚ quelques supplications assez mal tourn‚es et assez inopportunes aprŠs le mot adieu prononc‚ par moi. Maintenant comte Mosca della RovŠre, je vous charge de dire … la duchesse que je ne veux pas retarder de vingt-quatre heures une chose qui peut lui ˆtre agr‚able; asseyez-vous l… et ‚crivez … l'archevˆque le billet d'approbation qui termine toute cette affaire. J'ai ‚crit le billet, il l'a sign‚, il m'a dit: "Portez-le … l'instant mˆme … la duchesse."Voici le billet, madame, et c'est ce qui m'a donn‚ un pr‚texte pour avoir le bonheur de vous revoir ce soir."
La duchesse lut le billet avec ravissement. Pendant le long r‚cit du comte, Fabrice avait eu le temps de se remettre: il n'eut point l'air ‚tonne de cet incident, il prit la chose en v‚ritable grand seigneur qui naturellement a toujours cru qu'il avait droit … ces avancements extraordinaires, … ces coups de fortune qui mettraient un bourgeois hors des gonds; il parla de sa reconnaissance, mais en bons termes, et finit par dire au comte:
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