La Chartreuse de Parme
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- J'ai un mot pour vous.
- Votre Excellence peut parler librement devant elle, c'est une femme r‚ellement bonne, dit Ludovic d'un air tendre.
- Eh bien! mes amis, reprit Fabrice sans h‚siter, je suis malheureux, et j'ai besoin de votre secours. D'abord il n'y a rien de politique dans mon affaire; j'ai tout simplement tu‚ un homme qui voulait m'assassiner parce que je parlais de sa maŒtresse.
- Pauvre jeune homme! dit l'h“tesse.
- Que Votre Excellence compte sur moi! s'‚cria le cocher avec des yeux enflamm‚s par le d‚vouement le plus vif; o— Son Excellence veut-elle aller?
- A Ferrare. J'ai un passeport, mais j'aimerais mieux ne pas parler aux gendarmes, qui peuvent avoir connaissance du fait.
- Quand avez-vous exp‚di‚ cet autre?
- Ce matin … six heures.
- Votre Excellence n'a-t-elle point de sang sur ses vˆtements? dit l'h“tesse.
- J'y pensais, dit le cocher, et d'ailleurs le drap de ces vˆtements est trop fin; on n'en voit pas beaucoup de semblables dans nos campagnes, cela nous attirerait les regards; je vais acheter des habits chez le juif. Votre Excellence est … peu prŠs de ma taille, mais plus mince.
- De grƒce, ne m'appelez plus Excellence, cela peut attirer l'attention.
- Oui, Excellence, r‚pondit le cocher en sortant de la boutique.
- Eh bien! eh bien! cria Fabrice, et l'argent! revenez donc!
- Que parlez-vous d'argent! dit l'h“tesse, il a soixante-sept ‚cus qui sont fort … votre service. Moi-mˆme, ajouta-t-elle en baissant la voix, j'ai une quarantaine d'‚cus que je vous offre de bien bon coeur; on n'a pas toujours de l'argent sur soi lorsqu'il arrive de ces accidents.
Fabrice avait “t‚ son habit … cause de la chaleur en entrant dans la Trattoria.
- Vous avez l… un gilet qui pourrait nous causer de l'embarras s'il entrait quelqu'un: cette belle toile anglaise attirerait l'attention.
Elle donna … notre fugitif un gilet de toile teinte en noir, appartenant … son mari. Un grand jeune homme entra dans la boutique par une porte int‚rieure, il ‚tait mis avec une certaine ‚l‚gance.
- C'est mon mari, dit l'h“tesse. Pierre-Antoine, dit-elle au mari, Monsieur est un ami de Ludovic; il lui est arriv‚ un accident ce matin de l'autre c“t‚ du fleuve, il d‚sire se sauver … Ferrare.
- Eh! nous le passerons, dit le mari d'un air fort poli, nous avons la barque de Charles-Joseph. Par une autre faiblesse de notre h‚ros, que nous avouerons aussi naturellement que nous avons racont‚ sa peur dans le bureau de police au bout du pont il avait les larmes aux yeux, il ‚tait profond‚ment attendri par le d‚vouement parfait qu'il rencontrait chez ces paysans: il pensait aussi … la bont‚ caract‚ristique de sa tante; il e–t voulu pouvoir faire la fortune de ces gens. Ludovic rentra charg‚ d'un paquet.
- Adieu cet autre, lui dit le mari d'un air de bonne amiti‚.
- Il ne s'agit pas de ‡a, reprit Ludovic d'un ton fort alarm‚, on commence … parler de vous, on a remarqu‚ que vous avez h‚sit‚ en entrant dans notre vicolo, et quittant la belle rue comme un homme qui chercherait … se cacher.
- Montez vite … la chambre, dit le mari.
Cette chambre, fort grande et fort belle, avait de la toile grise au lieu de vitres aux deux fenˆtres; on y voyait quatre lits larges chacun de six pieds et hauts de cinq.
- Et vite, et vite! dit Ludovic, il y a un fat de gendarme nouvellement arriv‚ qui voulait faire la cour … la jolie femme d'en bas, et auquel j'ai pr‚dit que, quand il va en correspondance sur la route, il pourrait bien se rencontrer avec une balle; si ce chien-l… entend parler de Votre Excellence, il voudra nous jouer un tour, il cherchera … vous arrˆter ici afin de faire mal noter la Trattoria de la Th‚odolinde.
"Eh quoi! continua Ludovic en voyant sa chemise toute tach‚e de sang et des blessures serr‚es avec des mouchoirs, le porco s'est donc d‚fendu? En voil… cent fois plus qu'il n'en faut pour vous faire arrˆter; je n'ai point achet‚ de chemise."
Il ouvrit sans fa‡on l'armoire du mari et donna une de ses chemises … Fabrice qui bient“t fut habill‚ en riche bourgeois de campagne. Ludovic d‚crocha un filet suspendu … la muraille, pla‡a les habits de Fabrice dans le panier o— l'on met le poisson, descendit en courant et sortit rapidement par une porte de derriŠre; Fabrice le suivait.
- Th‚odolinde, cria-t-il en passant prŠs de la boutique, cache ce qui est en haut, nous allons attendre dans les saules; et toi, Pierre-Antoine, envoie-nous bien vite une barque, on paie bien.
Ludovic fit passer plus de vingt foss‚s … Fabrice. Il y avait des planches fort longues et fort ‚lastiques qui servaient de ponts sur les plus larges de ces foss‚s; Ludovic retirait ces planches aprŠs avoir pass‚. Arriv‚ au dernier canal, il tira la planche avec empressement.
- Respirons maintenant, dit-il, ce chien de gendarme aurait plus de deux lieues … faire pour atteindre Votre Excellence. Vous voil… tout pƒle, dit-il … Fabrice; je n'ai point oubli‚ la petite bouteille d'eau-de-vie.
- Elle vient fort … propos: la blessure … la cuisse commence … se faire sentir; et d'ailleurs j'ai eu une fiŠre peur dans le bureau de la police au bout du pont.
- Je le crois bien, dit Ludovic; avec une chemise remplie de sang comme ‚tait la v“tre, je ne con‡ois pas seulement comment vous avez os‚ entrer en un tel lieu. Quant aux blessures, je m'y connais: je vais vous mettre dans un endroit bien frais o— vous pourrez dormir une heure, la barque viendra nous y chercher, s'il y a moyen d'obtenir une barque; sinon, quand vous serez un peu repos‚ nous ferons encore deux petites lieues, et je vous mŠnerai … un moulin o— je prendrai moi-mˆme une barque; Votre Excellence a bien plus de connaissances que moi: Madame va ˆtre au d‚sespoir, quand elle apprendra l'accident; on lui dira que vous ˆtes bless‚ … mort, peut-ˆtre mˆme que vous avez tu‚ l'autre en traŒtre. La marquise Raversi ne manquera pas de faire courir tous les mauvais bruits qui peuvent chagriner Madame. Votre Excellence pourrait ‚crire.
- Et comment faire parvenir la lettre?
- Les gar‡ons du moulin o— nous allons gagnent douze sous par jour; en un jour et demi ils sont … Parme, donc quatre francs pour le voyage; deux francs pour l'usure des souliers: si la course ‚tait faite pour un pauvre homme tel que moi, ce serait six francs; comme elle est pour le service d'un seigneur, j'en donnerai douze.
Quand on fut arriv‚ au lieu de repos dans un bois de vernes et de saules, bien touffu et bien frais, Ludovic alla … plus d'une heure de l… chercher de l'encre et du papier.
- Grand Dieu, que je suis bien ici! s'‚cria Fabrice. Fortune! adieu, je ne serai jamais archevˆque!
A son retour, Ludovic le trouva profond‚ment endormi et ne voulut pas l'‚veiller. La barque n'arriva que vers le coucher du soleil; aussit“t que Ludovic la vit paraŒtre au loin, il appela Fabrice qui ‚crivit deux lettres.
- Votre Excellence a bien plus de connaissances que moi, dit Ludovic d'un air pein‚, et je crains bien de lui d‚plaire au fond du coeur quoi qu'elle en dise, si j'ajoute une certaine chose.
- Je ne suis pas aussi nigaud que vous le pensez, r‚pondit Fabrice, et, quoi que vous puissiez dire vous serez toujours … mes yeux un serviteur fidŠle de ma tante, et un homme qui a fait tout au monde pour me tirer d'un fort vilain pas.
Il fallut bien d'autres protestations encore pour d‚cider Ludovic … parler, et quand enfin il en eut pris la r‚solution, il commen‡a par une pr‚face qui dura bien cinq minutes. Fabrice s'impatienta, puis il se dit: "A qui la faute? … notre vanit‚ que cet homme a fort bien vue du haut de son siŠge."Le d‚vouement de Ludovic le porta enfin … courir le risque de parler net.
- Combien la marquise Raversi ne donnerait-elle pas au pi‚ton que vous allez exp‚dier … Parme pour avoir ces deux lettres! Elles sont de votre ‚criture, et par cons‚quent font preuves judiciaires contre vous. Votre Excellence va me prendre pour un curieux indiscret; en second lieu, elle aura peut-ˆtre honte de mettre sous les yeux de Madame la duchesse ma pauvre ‚criture de cocher; mais enfin votre s–ret‚ m'ouvre la bouche, quoique vous puissiez me croire un impertinent. Votre Excellence ne pourrait-elle pas me dicter ces deux lettres? Alors je suis le seul compromis, et encore bien peu, je dirais au besoin que vous m'ˆtes apparu au milieu d'un champ avec une ‚criture de corne dans une main et un pistolet dans l'autre, et que vous m'avez ordonn‚ d'‚crire.
- Donnez-moi la main, mon cher Ludovic, s'‚cria Fabrice, et pour vous prouver que je ne veux point avoir de secret pour un ami tel que vous, copiez ces deux lettres telles qu'elles sont.
Ludovic comprit toute l'‚tendue de cette marque de confiance et y fut extrˆmement sensible, mais au bout de quelques lignes, comme il voyait la barque s'avancer rapidement sur le fleuve:
- Les lettres seront plus t“t termin‚es, dit-il … Fabrice, si Votre Excellence veut prendre la peine de me les dicter.
Les lettres finies, Fabrice ‚crivit un A et un B … la derniŠre ligne, et, sur une petite rognure de papier qu'ensuite il chiffonna, il mit en fran‡ais: Croyez A et B. Le pi‚ton devait cacher ce papier froiss‚ dans ses vˆtements.
La barque arrivant … port‚e de la voix, Ludovic appela les bateliers par des noms qui n'‚taient pas les leurs; ils ne r‚pondirent point et abordŠrent cinq cents toises plus bas, regardant de tous les c“t‚s pour voir s'ils n'‚taient point aper‡us par quelque douanier.
- Je suis … vos ordres, dit Ludovic … Fabrice; voulez-vous que je porte moi-mˆme les lettres … Parme? Voulez-vous que je vous accompagne … Ferrare?
- M'accompagner … Ferrare est un service que je n'osais presque vous demander. Il faudra d‚barquer, et tƒcher d'entrer dans la ville sans montrer le passeport. Je vous dirai que j'ai la plus grande r‚pugnance … voyager sous le nom de Giletti, et je ne vois que vous qui puissiez m'acheter un autre passeport.
- Que ne parliez-vous … Casal Maggiore! Je sais un espion qui m'aurait vendu un excellent passeport, et pas cher, pour quarante ou cinquante francs.
L'un des deux mariniers qui ‚tait n‚ sur la rive droite du P“, et par cons‚quent n'avait pas besoin de passeport … l'‚tranger pour aller … Parme, se chargea de porter les lettres. Ludovic, qui savait manier la rame, se fit fort de conduire la barque avec l'autre.
- Nous allons trouver sur le bas P“, dit-il, plusieurs barques arm‚es appartenant … la police, et je saurai les ‚viter.
Plus de dix fois on fut oblig‚ de se cacher au milieu de petites Œles … fleur d'eau, charg‚es de saules. Trois fois on mit pied … terre pour laisser passer les barques vides devant les embarcations de la police. Ludovic profita de ces longs moments de loisir pour r‚citer … Fabrice plusieurs de ses sonnets. Les sentiments ‚taient assez justes, mais comme ‚mouss‚s par l'expression, et ne valaient pas la peine d'ˆtre ‚crits; le singulier, c'est que cet ex-cocher avait des passions et des fa‡ons de voir vives et pittoresques, il devenait froid et commun dŠs qu'il ‚crivait."C'est le contraire de ce que nous voyons dans le monde, se dit Fabrice; l'on sait maintenant tout exprimer avec grƒce, mais les cours n'ont rien … dire."Il comprit que le plus grand plaisir qu'il p–t faire … ce serviteur fidŠle ce serait de corriger les fautes d'orthographe de ses sonnets.
- On se moque de moi quand je prˆte mon cahier, disait Ludovic; mais si Votre Excellence daignait me dicter l'orthographe des mots lettre … lettre, les envieux ne sauraient plus que dire: l'orthographe ne fait pas le g‚nie.
Ce ne fut que le surlendemain dans la nuit que Fabrice put d‚barquer en toute s–ret‚ dans un bois de vernes, une lieue avant que d'arriver … Ponte Lago Oscuro. Toute la journ‚e il resta cach‚ dans une chŠneviŠre, et Ludovic le pr‚c‚da … Ferrare; il y loua un petit logement chez un juif pauvre, qui comprit tout de suite qu'il y avait de l'argent … gagner si l'on savait se taire. Le soir, … la chute du jour, Fabrice entra dans Ferrare mont‚ sur un petit cheval; il avait bon besoin de ce secours, la chaleur l'avait frapp‚ sur le fleuve; le coup de couteau qu'il avait … la cuisse, et le coup d'‚p‚e que Giletti lui avait donn‚ dans l'‚paule, au commencement du combat, s'‚taient enflamm‚s et lui donnaient de la fiŠvre.
CHAPITRE XII
Le juif, maŒtre du logement, avait procur‚ un chirurgien discret, lequel, comprenant … son tour qu'il y avait de l'argent dans la bourse dit … Ludovic que sa conscience l'obligeait … faire son rapport … la police sur les blessures du jeune homme que lui, Ludovic, appelait son frŠre.
- La loi est claire, ajouta-t-il; il est trop ‚vident que votre frŠre ne s'est point bless‚ lui-mˆme, comme il le raconte, en tombant d'une ‚chelle, au moment o— il tenait … la main un couteau tout ouvert.
Ludovic r‚pondit froidement … cet honnˆte chirurgien que, s'il s'avisait de c‚der aux inspirations de sa conscience, il aurait l'honneur, avant de quitter Ferrare, de tomber sur lui pr‚cis‚ment avec un couteau ouvert … la main. Quand il rendit compte de cet incident … Fabrice, celui-le le blƒma fort, mais il n'y avait plus un instant … perdre pour d‚camper. Ludovic dit au juif qu'il voulait essayer de faire prendre l'air … son frŠre; il alla chercher une voiture, et nos amis sortirent de la maison pour ne plus y rentrer. Le lecteur trouve bien longs, sans doute, les r‚cits de toutes ces d‚marches que rend n‚cessaire l'absence d'un passeport: ce genre de pr‚occupation n'existe plus en France; mais en Italie, et surtout aux environs du P“, tout le monde parle passeport. Une fois sorti de Ferrare sans encombre, comme pour faire une promenade, Ludovic renvoya le fiacre, puis il rentra dans la ville par une autre porte, et revint prendre Fabrice avec une sediola qu'il avait lou‚e pour faire douze lieues. Arriv‚s prŠs de Bologne, nos amis se firent conduire … travers champs sur la route qui de Florence conduit … Bologne, ils passŠrent la nuit dans la plus mis‚rable auberge qu'ils purent d‚couvrir, et, le lendemain, Fabrice se sentant la force de marcher un peu, ils entrŠrent … Bologne comme des promeneurs. On avait br–l‚ le passeport de Giletti: la mort du com‚dien devait ˆtre connue, et il y avait moins de p‚ril … ˆtre arrˆt‚s comme gens sans passeport que comme porteurs du passeport d'un homme tu‚.
Ludovic connaissait … Bologne deux ou trois domestiques de grandes maisons; il fut convenu qu'il irait prendre langue auprŠs d'eux. Il leur dit que, venant de Florence et voyageant avec son jeune frŠre, celui-ci, se sentant le besoin de dormir, l'avait laiss‚ partir seul une heure avant le lever du soleil. Il devait le rejoindre dans le village o— lui, Ludovic, s'arrˆterait pour passer les heures de la grande chaleur. Mais Ludovic, ne voyant point arriver son frŠre, s'‚tait d‚termin‚ … retourner sur ses pas, il l'avait retrouv‚ bless‚ d'un coup de pierre et de plusieurs coups de couteau, et, de plus, vol‚ par des gens qui lui avaient cherch‚ dispute. Ce frŠre ‚tait joli gar‡on, savait panser et conduire les chevaux, lire et ‚crire, et il voudrait bien trouver une place dans quelque bonne maison. Ludovic se r‚serva d'ajouter, quand l'occasion s'en pr‚senterait, que, Fabrice tomb‚, les voleurs s'‚taient enfuis emportant le petit sac dans lequel ‚taient leur linge et leurs passeports.
En arrivant … Bologne, Fabrice, se sentant trŠs fatigu‚, et n'osant, sans passeport, se pr‚senter dans une auberge, ‚tait entr‚ dans l'immense ‚glise de Saint-P‚trone. Il y trouva une fraŒcheur d‚licieuse; bient“t il se sentit tout ranim‚."Ingrat que je suis, se dit-il tout … coup, j'entre dans une ‚glise, et c'est pour m'y asseoir, comme dans un caf‚!"Il se jeta … genoux, et remercia Dieu avec effusion de la protection ‚vidente dont il ‚tait entour‚ depuis qu'il avait eu le malheur de tuer Giletti. Le danger qui le faisait encore fr‚mir, c'‚tait d'ˆtre reconnu dans le bureau de police de Casal Maggiore."Comment, se disait-il, ce commis, dont les yeux marquaient tant de soup‡ons et qui a relu mon passeport jusqu'… trois fois, ne s'est-il pas aper‡u que je n'ai pas cinq pieds dix pouces, que je n'ai pas trente-huit ans, que je ne suis pas fort marqu‚ de la petite v‚role? Que de grƒces je vous dois, “ mon Dieu! Et j'ai pu tarder jusqu'… ce moment de mettre mon n‚ant … vos pieds! Mon orgueil a voulu croire que c'‚tait … une vaine prudence humaine que je devais le bonheur d'‚chapper au Spielberg qui d‚j… s'ouvrait pour m'engloutir!"
Fabrice passa plus d'une heure dans cet extrˆme attendrissement, en pr‚sence de l'immense bont‚ de Dieu. Ludovic s'approcha sans qu'il l'entendit venir, et se pla‡a en face de lui. Fabrice, qui avait le front cach‚ dans ses mains, releva la tˆte, et son fidŠle serviteur vit les larmes qui sillonnaient ses joues.
- Revenez dans une heure, lui dit Fabrice assez durement.
Ludovic pardonna ce ton … cause de la pi‚t‚. Fabrice r‚cita plusieurs fois les sept psaumes de la p‚nitence, qu'il savait par cour; il s'arrˆtait longuement aux versets qui avaient du rapport avec sa situation pr‚sente.
Fabrice demandait pardon … Dieu de beaucoup de choses, mais, ce qui est remarquable, c'est qu'il ne lui vint pas … l'esprit de compter parmi ses fautes le projet de devenir archevˆque, uniquement parce que le comte Mosca ‚tait premier ministre, et trouvait cette place et la grande existence qu'elle donne convenables pour le neveu de la duchesse. Il l'avait d‚sir‚e sans passion, il est vrai, mais enfin il y avait song‚, exactement comme … une place de ministre ou de g‚n‚ral. Il ne lui ‚tait point venu … la pens‚e que sa conscience p–t ˆtre int‚ress‚e dans ce projet de la duchesse. Ceci est un trait remarquable de la religion qu'il devait aux enseignements des j‚suites milanais. Cette religion “te le courage de penser aux choses inaccoutum‚es, et d‚fend surtout l'examen personnel, comme le plus ‚norme des p‚ch‚s; c'est un pas vers le protestantisme. Pour savoir de quoi l'on est coupable, il faut interroger son cur‚, ou lire la liste des p‚ch‚s, telle qu'elle se trouve imprim‚e dans les livres intitul‚s: Pr‚paration au Sacrement de la P‚nitence. Fabrice savait par coeur la liste des p‚ch‚s r‚dig‚e en langue latine, qu'il avait apprise … l'Acad‚mie eccl‚siastique de Naples. Ainsi, en r‚citant cette liste parvenu … l'article du meurtre, il s'‚tait fort bien accus‚ devant Dieu d'avoir tu‚ un homme, mais en d‚fendant sa vie. Il avait pass‚ rapidement, et sans y faire la moindre attention, sur les divers articles relatifs au p‚ch‚ de simonie (se procurer par de l'argent les dignit‚s eccl‚siastiques). Si on lui e–t propos‚ de donner cent louis pour devenir premier grand vicaire de l'archevˆque de Parme, il e–t repouss‚ cette id‚e avec horreur, mais quoiqu'il ne manquƒt ni d'esprit ni surtout de logique, il ne lui vint pas une seule fois … l'esprit que le cr‚dit du comte Mosca, employ‚ en sa faveur, f–t une simonie. Tel est le triomphe de l'‚ducation j‚suitique: donner l'habitude de ne pas faire attention … des choses plus claires que le jour. Un Fran‡ais, ‚lev‚ au milieu des traits d'int‚rˆt personnel et de l'ironie de Paris, e–t pu, sans ˆtre de mauvaise foi, accuser Fabrice d'hypocrisie au moment mˆme o— notre h‚ros ouvrait son ƒme … Dieu avec la plus extrˆme sinc‚rit‚ et l'attendrissement le plus profond.
Fabrice ne sortit de l'‚glise qu'aprŠs avoir pr‚par‚ la confession qu'il se proposait de faire dŠs le lendemain, il trouva Ludovic assis sur les marches du vaste p‚ristyle en pierre qui s'‚lŠve sur la grande place en avant de la fa‡ade de Saint-P‚trone. Comme aprŠs un grand orage l'air est plus pur, ainsi l'ƒme de Fabrice ‚tait tranquille, heureuse et comme rafraŒchie.
- Je me trouve fort bien, je ne sens presque plus mes blessures, dit-il … Ludovic en l'abordant; mais avant tout je dois vous demander pardon; je vous ai r‚pondu avec humeur lorsque vous ˆtes venu me parler dans l'‚glise, je faisais mon examen de conscience. Eh bien! o— en sont nos affaires?
- Elles vont au mieux: j'ai arrˆt‚ un logement, … la v‚rit‚ bien peu digne de Votre Excellence, chez la femme d'un de mes amis, qui est fort jolie et de plus intimement li‚e avec l'un des principaux agents de la police. Demain j'irai d‚clarer comme quoi nos passeports nous ont ‚t‚ vol‚s; cette d‚claration sera prise en bonne part; mais je paierai le port de la lettre que la police ‚crira … Casal Maggiore, pour savoir s'il existe dans cette commune un nomm‚ Ludovic San Micheli, lequel a un frŠre, nomm‚ Fabrice, au service de Mme la duchesse Sanseverina, … Parme. Tout est fini, siamo a cavallo (Proverbe italien: nous sommes sauv‚s.)
Fabrice avait pris tout … coup un air fort s‚rieux: il pria Ludovic de l'attendre un instant, rentra dans l'‚glise presque en courant, et … peine y fut-il que de nouveau il se pr‚cipita … genoux; il baisait humblement les dalles de pierre."C'est un miracle, Seigneur, s'‚criait-il les larmes aux yeux: quand vous avez vu mon ƒme dispos‚e … rentrer dans le devoir, vous m'avez sauv‚. Grand Dieu! il est possible qu'un jour je sois tu‚ dans quelque affaire: souvenez-vous au moment de ma mort de l'‚tat o— mon ƒme se trouve en ce moment."Ce fut avec les transports de la joie la plus vive que Fabrice r‚cita de nouveau les sept psaumes de la p‚nitence. Avant que de sortir il s'approcha d'une vieille femme qui ‚tait assise devant une grande madone et … c“t‚ d'un triangle de fer plac‚ verticalement sur un pied de mˆme m‚tal. Les bords de ce triangle ‚taient h‚riss‚s d'un grand nombre de pointes destin‚es … porter les petits cierges que la pi‚t‚ des fidŠles allume devant la c‚lŠbre madone de Cimabu‚. Sept cierges seulement ‚taient allum‚s quand Fabrice s'approcha; il pla‡a cette circonstance dans sa m‚moire avec l'intention d'y r‚fl‚chir ensuite plus … loisir.
- Combien co–tent les cierges? dit-il … la femme.
- Deux bajocs piŠce.
En effet ils n'‚taient guŠre plus gros qu'un tuyau de plume, et n'avaient pas un pied de long. _ Combien peut-on placer encore de cierges sur votre triangle?
- Soixante-trois, puisqu'il y en a sept d'allum‚s.
"Ah! se dit Fabrice, soixante-trois et sept font soixante-dix: ceci est encore … noter."Il paya les cierges, pla‡a lui-mˆme et alluma les sept premiers, puis se mit … genoux pour lui faire son offrande, et dit … la vieille femme en se relevant:
- C'est pour grƒce re‡ue.
- Je meurs de faim, dit Fabrice … Ludovic en le rejoignant.
- N'entrons point dans un cabaret, allons au logement, la maŒtresse de la maison ira vous acheter ce qu'il faut pour d‚jeuner; elle volera une vingtaine de sous et en sera d'autant plus attach‚e au nouvel arrivant.
- Ceci ne tend … rien moins qu'… me faire mourir de faim une grande heure de plus, dit Fabrice en riant avec la s‚r‚nit‚ d'un enfant, et il entra dans un cabaret voisin de Saint-P‚trone.
A son extrˆme surprise, il vit, … une table voisine de celle o— il ‚tait plac‚, P‚p‚, le premier valet de chambre de sa tante, celui-l… mˆme qui autrefois ‚tait venu … sa rencontre jusqu'… GenŠve. Fabrice lui fit signe de se taire; puis, aprŠs avoir d‚jeun‚ rapidement, le sourire du bonheur errant sur ses lŠvres, il se leva; P‚p‚ le suivit, et, pour la troisiŠme fois, notre h‚ros entra dans Saint-P‚trone. Par discr‚tion, Ludovic resta … se promener sur la place.
- Eh! mon Dieu, monseigneur! Comment vont vos blessures? Mme la duchesse est horriblement inquiŠte; un jour entier elle vous a cru mort abandonn‚ dans quelque Œle du P“; je vais lui exp‚dier un courrier … l'instant mˆme. Je vous cherche depuis six jours, j'en ai pass‚ trois … Ferrare, courant toutes les auberges.
- Avez-vous un passeport pour moi?
- J'en ai trois diff‚rents: l'un avec les noms et les titres de Votre Excellence; le second avec votre nom seulement, et le troisiŠme sous un nom suppos‚, Joseph Bossi; chaque passeport est en double exp‚dition, selon que Votre Excellence voudra arriver de Florence ou de ModŠne. Il ne s'agit que de faire une promenade hors de la ville. M. le comte vous verrait loger avec plaisir … l'Auberge del Pelegrino, dont le maŒtre est son ami.
Fabrice, ayant l'air de marcher au hasard s'avan‡a dans la nef droite de l'‚glise jusqu'au lieu o— ses cierges ‚taient allum‚s; ses yeux se fixŠrent sur la madone de Cimabu‚, puis il dit … P‚p‚ en s'agenouillant:
- Il faut que je rende grƒces un instant.
P‚p‚ l'imita. Au sortir de l'‚glise, P‚p‚ remarqua que Fabrice donnait une piŠce de vingt francs au premier pauvre qui lui demanda l'aum“ne; ce mendiant jeta des cris de reconnaissance qui attirŠrent sur les pas de l'ˆtre charitable les nu‚es de pauvres de tout genre qui ornent d'ordinaire la place de Saint-P‚trone. Tous voulaient avoir leur part du napol‚on. Les femmes d‚sesp‚rant de p‚n‚trer dans la mˆl‚e qui l'entourait, fondirent sur Fabrice, lui criant s'il n'‚tait pas vrai qu'il avait voulu donner son napol‚on pour ˆtre divis‚ parmi tous les pauvres du bon Dieu. P‚p‚, brandissant sa canne … pomme d'or, leur ordonna de laisser Son Excellence tranquille.
- Ah! Excellence, reprirent toutes ces femmes d'une voix plus per‡ante, donnez aussi un napol‚on d'or pour les pauvres femmes!
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