La Chartreuse de Parme
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"Dans le fait je n'ai connu un peu de cette pr‚occupation tendre qu'on appelle, je crois, l'amour, que pour cette jeune Aniken de l'auberge de Zonders, prŠs de la frontiŠre de Belgique."
C'est avec regret que nous allons placer ici l'une des plus mauvaises actions de Fabrice: au milieu de cette vie tranquille, une mis‚rable pique de vanit‚ s'empara de ce coeur rebelle … l'amour et le conduisit fort loin. En mˆme temps que lui se trouvait … Bologne la fameuse Fausta F ***, sans contredit l'une des premiŠres chanteuses de notre ‚poque, et peut-ˆtre la femme la plus capricieuse que l'on ait jamais vue. L'excellent poŠte Burati, de Venise, avait fait sur son compte ce fameux sonnet satirique qui alors se trouvait dans la bouche des princes comme des derniers gamins de carrefours.
Vouloir et ne pas vouloir, adorer et d‚tester en un jour, n'ˆtre contente que dans l'inconstance, m‚priser ce que le monde adore, tandis que le monde l'adore, la Fausta a ces d‚fauts et bien d'autres encore. Donc ne vois jamais ce serpent. Si tu la vois, imprudent, tu oublies ses caprices. As-tu le bonheur de l'entendre, tu t'oublies toi-mˆme et l'amour fait de toi, en un moment, ce que Circ‚ fit jadis des compagnons d'Ulysse.
Pour le moment ce miracle de beaut‚ ‚tait sous le charme des ‚normes favoris et de la haute insolence du jeune comte M *** au point de n'ˆtre pas r‚volt‚e de son abominable jalousie. Fabrice vit ce comte dans les rues de Bologne, et fut choqu‚ de l'air de sup‚riorit‚ avec lequel il occupait le pav‚, et daignait montrer ses grƒces au public. Ce jeune homme ‚tait fort riche, se croyait tout permis et comme ses prepotenze lui avaient attir‚ des menaces, il ne se montrait guŠre qu'environn‚ de huit ou dix buli (sorte de coupe-jarrets), revˆtus de sa livr‚e, et qu'il avait fait venir de ses terres dans les environs de Brescia. Les regards de Fabrice avaient rencontr‚ une ou deux fois ceux de ce terrible comte, lorsque le hasard lui fit entendre la Fausta. Il fut ‚tonn‚ de l'ang‚lique douceur de cette voix: il ne se figurait rien de pareil; il lui dut des sensations de bonheur suprˆme, qui faisaient un beau contraste avec la placidit‚ de sa vie pr‚sente."Serait-ce enfin l… de l'amour?"se dit-il. Fort curieux d'‚prouver ce sentiment, et d'ailleurs amus‚ par l'action de braver ce comte M ***, dont la mine ‚tait plus terrible que celle d'aucun tambour-major, notre h‚ros se livra … l'enfantillage de passer beaucoup trop souvent devant le palais Tanari, que le comte M*** avait lou‚ pour la Fausta.
Un jour, vers la tomb‚e de la nuit, Fabrice, cherchant … se faire apercevoir de la Fausta, fut salu‚ par des ‚clats de rire fort marqu‚s lanc‚s par les buli du comte, qui se trouvaient sur la porte du palais Tanari. Il courut chez lui, prit de bonnes armes et repassa devant ce palais. La Fausta, cach‚e derriŠre ses persiennes, attendait ce retour, et lui en tint compte. M ***, jaloux de toute la terre, devint sp‚cialement jaloux de M. Joseph Bossi, et s'emporta en propos ridicules; sur quoi tous les matins notre h‚ros lui faisait parvenir une lettre qui ne contenait que ces mots:
M. Joseph Bossi d‚truit les insectes incommodes, et loge au Pelegrino, via Larga, nø 79.
Le comte M ***, accoutum‚ aux respects que lui assuraient en tous lieux son ‚norme fortune, son sang bleu et la bravoure de ses trente domestiques, ne voulut point entendre le langage de ce petit billet.
Fabrice en ‚crivait d'autres … la Fausta; M *** mit des espions autour de ce rival, qui peut-ˆtre ne d‚plaisait pas; d'abord il apprit son v‚ritable nom, et ensuite que pour le moment il ne pouvait se montrer … Parme. Peu de jours aprŠs, le comte M ***, ses buli, ses magnifiques chevaux et la Fausta partirent pour Parme.
Fabrice, piqu‚ au jeu, les suivit le lendemain. Ce fut en vain que le bon Ludovic fit des remontrances path‚tiques; Fabrice l'envoya promener, et Ludovic, fort brave lui-mˆme, l'admira; d'ailleurs ce voyage le rapprochait de la jolie maŒtresse qu'il avait a Casal Maggiore. Par les soins de Ludovic, huit ou dix anciens soldats des r‚giments de Napol‚on entrŠrent chez M. Joseph Bossi, sous le nom de domestiques."Pourvu, se dit Fabrice en faisant la folie de suivre la Fausta, que je n'aie aucune communication ni avec le ministre de la police, comte Mosca, ni avec la duchesse, je n'expose que moi. Je dirai plus tard … ma tante que j'allais … la recherche de l'amour, cette belle chose que je n'ai jamais rencontr‚e. Le fait est que je pense … la Fausta, mˆme quand je ne la vois pas... Mais est-ce le souvenir de sa voix que j'aime, ou sa personne?"Ne songeant plus … la carriŠre eccl‚siastique, Fabrice avait arbor‚ des moustaches et des favoris presque aussi terribles que ceux du comte M ***, ce qui le d‚guisait un peu. Il ‚tablit son quartier g‚n‚ral non … Parme, c'e–t ‚t‚ trop imprudent, mais dans un village des environs, au milieu des bois, sur la route de Sacca, o— ‚tait le chƒteau de sa tante. D'aprŠs les conseils de Ludovic, il s'annon‡a dans ce village comme le valet de chambre d'un grand seigneur anglais fort original, qui d‚pensait cent mille francs par an pour se donner le plaisir de la chasse, et qui arriverait sous peu du lac de C“me, o— il ‚tait retenu par la pˆche des truites. Par bonheur, le joli petit palais que le comte M *** avait lou‚ pour la belle Fausta ‚tait situ‚ … l'extr‚mit‚ m‚ridionale de la ville de Parme, pr‚cis‚ment sur la route de Sacca, et les fenˆtres de la Fausta donnaient sur les belles all‚es de grands arbres qui s'‚tendent sous la haute tour de la citadelle. Fabrice n'‚tait point connu dans ce quartier d‚sert; il ne manqua pas de faire suivre le comte M ***, et, un jour que celui-ci venait de sortir de chez l'admirable cantatrice, il eut l'audace de paraŒtre dans la rue en plein jour; … la v‚rit‚, il ‚tait mont‚ sur un excellent cheval, et bien arm‚. Des musiciens, de ceux qui courent les rues en Italie, et qui parfois sont excellents, vinrent planter leurs contrebasses sous les fenˆtres de la Fausta: aprŠs avoir pr‚lud‚, ils chantŠrent assez bien une cantate en son honneur. La Fausta se mit … la fenˆtre, et remarqua facilement un jeune homme fort poli qui, arrˆt‚ … cheval au milieu de la rue, la salua d'abord, puis se mit … lui adresser des regards fort peu ‚quivoques. Malgr‚ le costume anglais exag‚r‚ adopt‚ par Fabrice, elle eut bient“t reconnu l'auteur des lettres passionn‚es qui avaient amen‚ son d‚part de Bologne."Voil… un ˆtre singulier, se dit-elle, il me semble que je vais l'aimer. J'ai cent louis devant moi, je puis fort bien planter l… ce terrible comte M ***. Au fait, il manque d'esprit et d'impr‚vu, et n'est un peu amusant que par la mine atroce de ses gens."
Le lendemain, Fabrice ayant appris que tous les jours, vers les onze heures, la Fausta allait entendre la messe au centre de la ville, dans cette mˆme ‚glise de Saint-Jean o— se trouvait le tombeau de son grand-oncle, l'archevˆque Ascanio del Dongo, il osa l'y suivre. A la v‚rit‚, Ludovic lui avait procur‚ une belle perruque anglaise avec des cheveux du plus beau rouge. A propos de la couleur de ces cheveux, qui ‚tait celle des flammes qui br–laient son coeur, il fit un sonnet que la Fausta trouva charmant; une main inconnue avait eu soin de le placer sur son piano. Cette petite guerre dura bien huit jours, mais Fabrice trouvait que, malgr‚ ses d‚marches de tout genre, il ne faisait pas de progrŠs r‚els; la Fausta refusait de le recevoir. Il outrait la nuance de singularit‚; elle a dit depuis qu'elle avait peur de lui. Fabrice n'‚tait plus retenu que par un reste d'espoir d'arriver … sentir ce qu'on appelle de l'amour, mais souvent il s'ennuyait.
- Monsieur, allons-nous-en, lui r‚p‚tait Ludovic, vous n'ˆtes point amoureux; je vous vois un sang-froid et un bon sens d‚sesp‚rants. D'ailleurs vous n'avancez point; par pure vergogne, d‚campons.
Fabrice allait partir au premier moment d'humeur, lorsqu'il apprit que la Fausta devait chanter chez la duchesse Sanseverina."Peut-ˆtre que cette voix sublime achŠvera d'enflammer mon coeur", se dit-il; et il osa bien s'introduire d‚guis‚ dans ce palais o— tous les yeux le connaissaient. Qu'on juge de l'‚motion de la duchesse, lorsque tout … fait vers la fin du concert elle remarqua un homme en livr‚e de chasseur, debout prŠs de la porte du grand salon; cette tournure rappelait quelqu'un. Elle chercha le comte Mosca qui seulement alors lui apprit l'insigne et vraiment incroyable folie de Fabrice. Il la prenait trŠs bien. Cet amour pour une autre que la duchesse lui plaisait fort; le comte, parfaitement galant homme, hors de la politique, agissait d'aprŠs cette maxime qu'il ne pouvait trouver le bonheur qu'autant que la duchesse serait heureuse.
- Je le sauverai de lui-mˆme, dit-il … son amie; jugez de la joie de nos ennemis si on l'arrˆtait dans ce palais! Aussi ai-je ici plus de cent hommes … moi, et c'est pour cela que je vous ai fait demander les clefs du grand chƒteau d'eau. Il se porte pour amoureux fou de la Fausta? et jusqu'ici ne peut l'enlever au comte M *** qui donne … cette folle une existence de reine.
La physionomie de la duchesse trahit la plus vive douleur: "Fabrice n'‚tait donc qu'un libertin tout … fait incapable d'un sentiment tendre et s‚rieux."
- Et ne pas nous voir! c'est ce que jamais je ne pourrai lui pardonner! dit-elle enfin; et moi qui lui ‚cris tous les jours … Bologne!
- J'estime fort sa retenue, r‚pliqua le comte, il ne veut pas nous compromettre par son ‚quip‚e, et il sera plaisant de la lui entendre raconter.
La Fausta ‚tait trop folle pour savoir taire ce qui l'occupait: le lendemain du concert, dont ses yeux avaient adress‚ tous les airs … ce grand jeune homme habill‚ en chasseur, elle parla au comte M *** d'un attentif inconnu.
- O— le voyez-vous? dit le comte furieux.
- Dans les rues, … l'‚glise, r‚pondit la Fausta interdite.
Aussit“t elle voulut r‚parer son imprudence ou du moins ‚loigner tout ce qui pouvait rappeler Fabrice: elle se jeta dans une description infinie d'un grand jeune homme … cheveux rouges, il avait des yeux bleus; sans doute c'‚tait quelque Anglais fort riche et fort gauche, ou quelque prince. A ce mot, le comte M ***, qui ne brillait pas par la justesse des aper‡us, alla se figurer, chose d‚licieuse pour sa vanit‚, que ce rival n'‚tait autre que le prince h‚r‚ditaire de Parme. Ce pauvre jeune homme m‚lancolique, gard‚ par cinq ou six gouverneurs, sous-gouverneurs, pr‚cepteurs, etc., qui ne le laissaient sortir qu'aprŠs avoir tenu conseil, lan‡ait d'‚tranges regards sur toutes les femmes passables qu'il lui ‚tait permis d'approcher. Au concert de la duchesse, son rang l'avait plac‚ en avant de tous les auditeurs, sur un fauteuil isol‚, … trois pas de la belle Fausta, et ses regards avaient souverainement choqu‚ le comte M ***. Cette folie d'exquise vanit‚: avoir un prince pour rival, amusa fort la Fausta qui se fit un plaisir de la confirmer par cent d‚tails na‹vement donn‚s.
- Votre race, disait-elle au comte, est aussi ancienne que celle des FarnŠse … laquelle appartient ce jeune homme?
- Que voulez-vous dire? aussi ancienne! Moi je n'ai point de bƒtardise dans ma famille'.
Le hasard voulut que jamais le comte M *** ne put voir … son aise ce rival pr‚tendu; ce qui le confirma dans l'id‚e flatteuse d'avoir un prince pour antagoniste. En effet, quand les int‚rˆts de son entreprise n'appelaient point Fabrice … Parme, il se tenait dans les bois vers Sacca et les bords du P“. Le comte M *** ‚tait bien plus fier, mais aussi plus prudent depuis qu'il se croyait en passe de disputer le coeur de la Fausta … un prince; il la pria fort s‚rieusement de mettre la plus grande retenue dans toutes ses d‚marches. AprŠs s'ˆtre jet‚ … ses genoux en amant jaloux et passionn‚, il lui d‚clara fort net que son honneur ‚tait int‚ress‚ … ce qu'elle ne f–t pas la dupe du jeune prince.
- Permettez, je ne serais pas sa dupe si je l'aimais; moi, je n'ai jamais vu de prince … mes pieds.
- Si vous c‚dez, reprit-il avec un regard hautain, peut-ˆtre ne pourrai-je pas me venger du prince mais certes, je me vengerai.
Et il sortit en fermant les portes … tour de bras.
Si Fabrice se f–t pr‚sent‚ en ce moment, il gagnait son procŠs.
- Si vous tenez … la vie lui dit-il le soir, en prenant cong‚ d'elle aprŠs l‚ spectacle, faites que je ne sache jamais que le jeune prince a p‚n‚tr‚ dans votre maison. Je ne puis rien sur lui, morbleu! mais ne me faites pas souvenir que je puis tout sur vous!
- Ah! mon petit Fabrice, s'‚cria la Fausta; si je savais o— te prendre!
La vanit‚ piqu‚e peut mener loin un jeune homme riche et dŠs le berceau toujours environn‚ de flatteurs. La passion trŠs v‚ritable que le comte M *** avait eue pour la Fausta se r‚veilla avec fureur: il ne fut point arrˆt‚ par la perspective dangereuse de lutter avec le fils unique du souverain chez lequel il se trouvait; de mˆme qu'il n'eut point l'esprit de chercher … voir ce prince, ou du moins … le faire suivre. Ne pouvant autrement l'attaquer, M *** osa songer … lui donner un ridicule."Je serai banni pour toujours des Etats de Parme, se dit-il, eh! que m'importe?"S'il e–t cherch‚ … reconnaŒtre la position de l'ennemi, le comte M *** e–t appris que le pauvre jeune prince ne sortait jamais sans ˆtre suivi par trois ou quatre vieillards, ennuyeux gardiens de l'‚tiquette, et que le seul plaisir de son choix qu'on lui permŒt au monde , ‚tait la min‚ralogie. De jour comme de nuit, le petit palais occup‚ par la Fausta et o— la bonne compagnie de Parme faisait foule, ‚tait environn‚ d'observateurs; M *** savait heure par heure ce qu'elle faisait et surtout ce qu'on faisait autour d'elle. L'on peut louer ceci dans les pr‚cautions de ce jaloux, cette femme si capricieuse n'eut d'abord aucune id‚e de ce redoublement de surveillance. Les rapports de tous ses agents disaient au comte M *** qu'un homme fort jeune, portant une perruque de cheveux rouges, paraissait fort souvent sous les fenˆtres de la Fausta, mais toujours avec un d‚guisement nouveau."Evidemment c'est le jeune prince, se dit M ***, autrement pourquoi se d‚guiser? et parbleu! un homme comme moi n'est pas fait pour lui c‚der. Sans les usurpations de la r‚publique de Venise, je serais prince souverain, moi aussi."
Le jour de San Stefano les rapports des espions prirent une couleur plus sombre; ils semblaient indiquer que la Fausta commen‡ait … r‚pondre aux empressements de l'inconnu."Je puis partir … l'instant avec cette femme! se dit M ***. Mais quoi! … Bologne, j'ai fui devant del Dongo; ici je fuirais devant un prince! Mais que dirait ce jeune homme? Il pourrait penser qu'il a r‚ussi … me faire peur! Et pardieu! je suis d'aussi bonne maison que lui."M *** ‚tait furieux, mais, pour comble de misŠre, tenait avant tout … ne point se donner, aux yeux de la Fausta qu'il savait moqueuse, le ridicule d'ˆtre jaloux. Le jour de San Stefano donc, aprŠs avoir pass‚ une heure avec elle, et en avoir ‚t‚ accueilli avec un empressement qui lui sembla le comble de la fausset‚, il la laissa sur les onze heures, s'habillant pour aller entendre la messe … l'‚glise de Saint-Jean. Le comte M *** revint chez lui, prit l'habit noir rƒp‚ d'un jeune ‚lŠve en th‚ologie, et courut … Saint-Jean il choisit sa place derriŠre un des tombeaux qui ornent la troisiŠme chapelle … droite; il voyait tout ce qui se passait dans l'‚glise par-dessous le bras d'un cardinal que l'on a repr‚sent‚ … genoux sur sa tombe; cette statue “tait la lumiŠre au fond de la chapelle et le cachait suffisamment. Bient“t il vit arriver la Fausta plus belle que jamais; elle ‚tait en grande toilette, et vingt adorateurs appartenant … la plus haute soci‚t‚ lui faisaient cortŠge. Le sourire et la joie ‚clataient dans ses yeux et sur ses lŠvres."Il est ‚vident, se dit le malheureux jaloux, qu'elle compte rencontrer ici l'homme qu'elle aime, et que depuis longtemps peut-ˆtre, grƒce … moi, elle n'a pu voir."Tout … coup, le bonheur le plus vif sembla redoubler dans les yeux de la Fausta."Mon rival est pr‚sent, se dit M ***, et sa fureur de vanit‚ n'eut plus de bornes. Quelle figure est-ce que je fais ici, servant de pendant … un jeune prince qui se d‚guise?"Mais quelques efforts qu'il p–t faire, jamais il ne parvint … d‚couvrir ce rival que ses regards affam‚s cherchaient de toutes parts.
A chaque instant, la Fausta, aprŠs avoir promen‚ les yeux dans toutes les parties de l'‚glise finissait par arrˆter des regards charg‚s d'amour et de bonheur, sur le coin obscur o— M *** s'‚tait cach‚. Dans un coeur passionn‚, l'amour est sujet … exag‚rer les nuances les plus l‚gŠres, il en tire les cons‚quences les plus ridicules, le pauvre M *** ne finit-il pas par se persuader que la Fausta l'avait vu, que malgr‚ ses efforts, s'‚tant aper‡ue de sa mortelle jalousie, elle voulait la lui reprocher et en mˆme temps l'en consoler par ces regards si tendres.
Le tombeau du cardinal, derriŠre lequel M *** s'‚tait plac‚ en observation, ‚tait ‚lev‚ de quatre ou cinq pieds sur le pav‚ de marbre de Saint-Jean. La messe … la mode finie vers les une heure, la plupart des fidŠles s'en allŠrent, et la Fausta cong‚dia les beaux de la ville, sous un pr‚texte de d‚votion, rest‚e agenouill‚e sur sa chaise, ses yeux, devenus plus tendres et plus brillants, ‚taient fix‚s sur M ***; depuis qu'il n'y avait plus que peu de personnes dans l'‚glise, ses regards ne se donnaient plus la peine de la parcourir tout entiŠre avant de s'arrˆter avec bonheur sur la statue du cardinal."Que de d‚licatesses!"se disait le comte M *** se croyant regard‚. Enfin la Fausta se leva et sortit brusquement, aprŠs avoir fait, avec les mains, quelques mouvements singuliers.
M *** ivre d'amour et presque tout … fait d‚sabus‚ d‚ sa folle jalousie, quittait sa place pour voler au palais de sa maŒtresse et la remercier mille et mille fois, lorsqu'en passant devant le tombeau du cardinal il aper‡ut un jeune homme tout en noir; cet ˆtre funeste s'‚tait tenu jusque-l… agenouill‚ tout contre l'‚pitaphe du tombeau, et de fa‡on … ce que les regards de l'amant jaloux qui le cherchaient pussent passer par-dessus sa tˆte et ne point le voir.
Ce jeune homme se leva, marcha vite et fut … l'instant mˆme environn‚ par sept ou huit personnages assez gauches, d'un aspect singulier et qui semblaient lui appartenir. M *** se pr‚cipita sur ses pas, mais, sans qu'il y e–t rien de trop marqu‚, il fut arrˆt‚ dans le d‚fil‚ que forme le tambour de bois de la porte d'entr‚e, par ces hommes gauches qui prot‚geaient son rival; enfin, lorsque aprŠs eux il arriva … la rue, il ne put que voir fermer la portiŠre d'une voiture de ch‚tive apparence, laquelle, par un contraste bizarre, ‚tait attel‚e de deux excellents chevaux, et en un moment fut hors de sa vue.
Il rentra chez lui haletant de fureur; bient“t arrivŠrent ses observateurs, qui lui rapportŠrent froidement que ce jour-l…, l'amant myst‚rieux, d‚guis‚ en prˆtre, s'‚tait agenouill‚ fort d‚votement, tout contre un tombeau plac‚ … l'entr‚e d'une chapelle obscure de l'‚glise de Saint-Jean. La Fausta ‚tait rest‚e dans l'‚glise jusqu'… ce qu'elle f–t … peu prŠs d‚serte, et alors elle avait ‚chang‚ rapidement certains signes avec cet inconnu, avec les mains, elle faisait comme des croix. M *** courut chez l'infidŠle; pour la premiŠre fois elle ne put cacher son trouble; elle raconta avec la na‹vet‚ menteuse d'une femme passionn‚e, que comme de coutume elle ‚tait all‚e … Saint-Jean, mais qu'elle n'y avait pas aper‡u cet homme qui la pers‚cutait. A ces mots, M ***, hors de lui, la traita comme la derniŠre des cr‚atures, lui dit tout ce qu'il avait vu lui-mˆme, et la hardiesse des mensonges croissant avec la vivacit‚ des accusations, il prit son poignard et se pr‚cipita sur elle. D'un grand sang-froid la Fausta lui dit:
- Eh bien! tout ce dont vous vous plaignez est la pure v‚rit‚, mais j'ai essay‚ de vous la cacher afin de ne pas jeter votre audace dans des projets de vengeance insens‚s et qui peuvent nous perdre tous les deux; car, sachez-le une bonne fois, suivant mes conjonctures, l'homme qui me pers‚cute de ses soins est fait pour ne pas trouver d'obstacles … ses volont‚s, du moins en ce pays.
AprŠs avoir rappel‚ fort adroitement qu'aprŠs tout M *** n'avait aucun droit sur elle, la Fausta finit par dire que probablement elle n'irait plus … l'‚glise de Saint-Jean. M *** ‚tait ‚perdument amoureux, un peu de coquetterie avait pu se joindre … la prudence dans le coeur de cette jeune femme, il se sentit d‚sarmer. Il eut l'id‚e de quitter Parme; le jeune prince, si puissant qu'il f–t, ne pourrait le suivre, ou s'il le suivait ne serait plus que son ‚gal. Mais l'orgueil repr‚senta de nouveau que ce d‚part aurait toujours l'air d'une fuite, et le comte M *** se d‚fendit d'y songer.
"Il ne se doute pas de la pr‚sence de mon petit Fabrice, se dit la cantatrice ravie, et maintenant nous pourrons nous moquer de lui d'une fa‡on pr‚cieuse!"
Fabrice ne devina point son bonheur, trouvant le lendemain les fenˆtres de la cantatrice soigneusement ferm‚es, et ne la voyant nulle part, la plaisanterie commen‡a … lui sembler longue. Il avait des remords."Dans quelle situation est-ce que je mets ce pauvre comte Mosca, lui ministre de la Police! on le croira mon complice, je serai venu dans ce pays pour casser le cou … sa fortune! Mais si j'abandonne un projet si longtemps suivi, que dira la duchesse quand je lui conterai mes essais d'amour?"
Un soir que prˆt … quitter la partie il se faisait ainsi la morale, en r“dant sous les grands arbres qui s‚parent le palais de la Fausta de la citadelle, il remarqua qu'il ‚tait suivi par un espion de fort petite taille; ce fut en vain que pour s'en d‚barrasser il alla passer par plusieurs rues, toujours cet ˆtre microscopique semblait attach‚ … ses pas. Impatient‚, il courut dans une rue solitaire situ‚e le long de la Parma, et o— ses gens ‚taient en embuscade; sur un signe qu'il fit ils sautŠrent sur le pauvre petit espion qui se pr‚cipita … leurs genoux; c'‚tait la Bettina, femme de chambre de la Fausta; aprŠs trois jours d'ennui et de r‚clusion, d‚guis‚e en homme pour ‚chapper au poignard du comte M ***, dont sa maŒtresse et elle avaient grand-peur, elle avait entrepris de venir dire … Fabrice qu'on l'aimait … la passion et qu'on br–lait de le voir; mais on ne pouvait plus paraŒtre … l'‚glise de Saint-Jean!"Il ‚tait temps, se dit Fabrice, vive l'insistance!"
La petite femme de chambre ‚tait fort jolie, ce qui enleva Fabrice … ses rˆveries morales. Elle lui apprit que la promenade et toutes les rues o— il avait pass‚ ce soir-l… ‚taient soigneusement gard‚es, sans qu'il y par–t, par des espions de M ***. Ils avaient lou‚ des chambres au rez-de-chauss‚e ou au premier ‚tage, cach‚s derriŠre les persiennes et gardant un profond silence, ils observaient tout ce qui se passait dans la rue, en apparence la plus solitaire, et entendaient ce qu'on y disait.
- Si ces espions eussent reconnu ma voix, dit la petite Bettina, j'‚tais poignard‚e sans r‚mission … ma rentr‚e au logis, et peut-ˆtre ma pauvre maŒtresse avec moi.
Cette terreur la rendait charmante, aux yeux de Fabrice.
- Le comte M ***, continua-t-elle, est furieux, et Madame sait qu'il est capable de tout... Elle m'a charg‚e de vous dire qu'elle voudrait ˆtre … cent lieues d'ici avec vous!
Alors elle raconta la scŠne du jour de la Saint-Etienne et la fureur de M ***, qui n'avait perdu aucun des regards et des signes d'amour que la Fausta, ce jour-l… folle de Fabrice, lui avait adress‚s. Le comte avait tir‚ son poignard, avait saisi la Fausta par les cheveux, et, sans sa pr‚sence d'esprit, elle ‚tait perdue.
Fabrice fit monter la jolie Bettina dans un petit appartement qu'il avait prŠs de l…. Il lui raconta qu'il ‚tait de Turin, fils d'un grand personnage qui pour le moment se trouvait … Parme, ce qui l'obligeait … garder beaucoup de m‚nagements. La Bettina lui r‚pondit en riant qu'il ‚tait bien plus grand seigneur qu'il ne voulait le paraŒtre. Notre h‚ros eut besoin d'un peu de temps avant de comprendre que la charmante fille le prenait pour un non moindre personnage que le prince h‚r‚ditaire lui-mˆme. La Fausta commen‡ait … avoir peur et … aimer Fabrice; elle avait pris sur elle de ne pas dire ce nom … sa femme de chambre, et de lui parler du prince. Fabrice finit par avouer … la jolie fille qu'elle avait devin‚ juste:
- Mais si mon nom est ‚bruit‚, ajouta-t-il, malgr‚ la grande passion dont j'ai donn‚ tant de preuves … ta maŒtresse, je serai oblig‚ de cesser de la voir, et aussit“t les ministres de mon pŠre, ces m‚chants dr“les que je destituerai un jour, ne manqueront pas de lui envoyer l'ordre de vider le pays, que jusqu'ici elle a embelli de sa pr‚sence.
Vers le matin, Fabrice combina avec la petite cam‚riste plusieurs projets de rendez-vous pour arriver … la Fausta: il fit appeler Ludovic et un autre de ses gens fort adroit, qui s'entendirent avec la Bettina, pendant qu'il ‚crivait … la Fausta la lettre la plus extravagante, la situation comportait toutes les exag‚rations de la trag‚die, et Fabrice ne s'en fit pas faute. Ce ne fut qu'… la pointe du jour qu'il se s‚para de la petite cam‚riste, fort contente des fa‡ons du jeune prince.
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