La Chartreuse de Parme
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Il avait ‚t‚ cent fois r‚p‚t‚ que, maintenant que la Fausta ‚tait d'accord avec son amant, celui-ci ne repasserait plus sous les fenˆtres du petit palais que lorsqu'on pourrait l'y recevoir, et alors il y aurait signal. Mais Fabrice, amoureux de la Bettina, et se croyant prŠs du d‚nouement avec la Fausta, ne put se tenir dans son village … deux lieues de Parme. Le lendemain, vers les minuit, il vint … cheval, et bien accompagn‚, chanter sous les fenˆtres de la Fausta un air alors … la mode, et dont il changeait les paroles."N'est-ce pas ainsi qu'en agissent messieurs les amants?"se disait-il.
Depuis que la Fausta avait t‚moign‚ le d‚sir d'un rendez-vous, toute cette chasse semblait bien longue … Fabrice."Non, je n'aime point, se disait-il en chantant assez mal sous les fenˆtres du petit palais; la Bettina me semble cent fois pr‚f‚rable … la Fausta, et c'est par elle que je voudrais ˆtre re‡u en ce moment."Fabrice, s'ennuyant assez retournait … son village, lorsque … cinq cents pas du palais de la Fausta quinze ou vingt hommes se jetŠrent sur lui, quatre d'entre eux saisirent la bride de son cheval, deux autres s'emparŠrent de ses bras. Ludovic et les bravi de Fabrice furent assaillis, mais purent se sauver; ils tirŠrent quelques coups de pistolet. Tout cela fut l'affaire d'un instant: cinquante flambeaux allum‚s parurent dans la rue en un clin d'oeil et comme par enchantement. Tous ces hommes ‚taient bien arm‚s. Fabrice avait saut‚ … bas de son cheval, malgr‚ les gens qui le retenaient; il chercha … se faire jour; il blessa mˆme un des hommes qui lui serrait les bras avec des mains semblables … des ‚taux; mais il fut bien ‚tonn‚ d'entendre cet homme lui dire du ton le plus respectueux:
- Votre Altesse me fera une bonne pension pour cette blessure, ce qui vaudra mieux pour moi que de tomber dans le crime de lŠse-majest‚, en tirant l'‚p‚e contre mon prince.
"Voici justement le chƒtiment de ma sottise, se dit Fabrice, je me serai damn‚ pour un p‚ch‚ qui ne me semblait point aimable."
A peine la petite tentative de combat fut-elle termin‚e, que plusieurs laquais en grande livr‚e parurent avec une chaise … porteurs dor‚e et peinte d'une fa‡on bizarre: c'‚tait une de ces chaises grotesques dont les masques se servent pendant le carnaval. Six hommes, le poignard … la main, priŠrent Son Altesse d'y entrer, lui disant que l'air frais de la nuit pourrait nuire … sa voix on affectait les formes les plus respectueuses, l‚ nom de prince ‚tait r‚p‚t‚ … chaque instant, et presque en criant. Le cortŠge commen‡a … d‚filer. Fabrice compta dans la rue plus de cinquante hommes portant des torches allum‚es. Il pouvait ˆtre une heure du matin, tout le monde s'‚tait mis aux fenˆtres, la chose se passait avec une certaine gravit‚."Je craignais des coups de poignard de la part du comte M ***, se dit Fabrice, il se contente de se moquer de moi, je ne lui croyais pas tant de go–t. Mais pense-t-il r‚ellement avoir affaire au prince? s'il sait que je ne suis que Fabrice, gare les coups de dague!"
Ces cinquante hommes portant des torches et les vingt hommes arm‚s, aprŠs s'ˆtre longtemps arrˆt‚s sous les fenˆtres de la Fausta, allŠrent parader devant les plus beaux palais de la ville. Des majordomes plac‚s aux deux c“t‚s de la chaise … porteurs demandaient de temps … autre … Son Altesse si elle avait quelque ordre … leur donner. Fabrice ne perdit point la tˆte; … l'aide de la clart‚ que r‚pandaient les torches, il voyait que Ludovic et ses hommes suivaient le cortŠge autant que possible. Fabrice se disait: "Ludovic n'a que huit ou dix hommes et n'ose attaquer."De l'Int‚rieur de sa chaise … porteurs, Fabrice voyait fort bien que les gens charg‚s de la mauvaise plaisanterie ‚taient arm‚s jusqu'aux dents. Il affectait de rire avec les majordomes charg‚s de le soigner. AprŠs plus de deux heures de marche triomphale il vit que l'on allait passer … l'extr‚mit‚ de la ru‚ o— ‚tait situ‚ le palais Sanseverina.
Comme on tournait la rue qui y conduit, il ouvre avec rapidit‚ la porte de la chaise pratiqu‚e sur le devant, saute par-dessus l'un des bƒtons, renverse d'un coup de poignard l'un des estafiers qui lui portait sa torche au visage; il re‡oit un coup de dague dans l'‚paule; un second estafier lui br–le la barbe avec sa torche allum‚e, et enfin Fabrice arrive … Ludovic auquel il crie:
- Tue! tue tout ce qui porte des torches!
Ludovic donne des coups d'‚p‚e et le d‚livre de deux hommes qui s'attachaient … le poursuivre. Fabrice arrive en courant jusqu'… la porte du palais Sanseverina; par curiosit‚, le portier avait ouvert la petite porte haute de trois pieds pratiqu‚e dans la grande, et regardait tout ‚bahi ce grand nombre de flambeaux. Fabrice entre d'un saut et ferme derriŠre lui cette porte en miniature; il court au jardin et s'‚chappe par une porte qui donnait sur une rue solitaire. Une heure aprŠs, il ‚tait hors de la ville, au jour il passait la frontiŠre des Etats de ModŠne et se trouvait en s–ret‚. Le soir il entra dans Bologne."Voici une belle exp‚dition, se dit-il; je n'ai pas mˆme pu parler … ma belle."Il se hƒta d'‚crire des lettres d'excuse au comte et … la duchesse, lettres prudentes, et qui, en peignant ce qui se passait dans son coeur, ne pouvaient rien apprendre … un ennemi."J'‚tais amoureux de l'amour, disait-il … la duchesse; j'ai fait tout au monde pour le connaŒtre, mais il paraŒt que la nature m'a refus‚ un coeur pour aimer et ˆtre m‚lancolique; je ne puis m'‚lever plus haut que le vulgaire plaisir, etc."
On ne saurait donner l'id‚e du bruit que cette aventure fit dans Parme. Le mystŠre excitait la curiosit‚: une infinit‚ de gens avaient vu les flambeaux et la chaise … porteurs. Mais quel ‚tait cet homme enlev‚ et envers lequel on affectait toutes les formes du respect? Le lendemain aucun personnage connu ne manqua dans la ville.
Le petit peuple qui habitait la rue d'o— le prisonnier s'‚tait ‚chapp‚ disait bien avoir vu un cadavre, mais au grand jour, lorsque les habitants osŠrent sortir de leurs maisons, ils ne trouvŠrent d'autres traces du combat que beaucoup de sang r‚pandu sur le pav‚. Plus de vingt mille curieux' vinrent visiter la rue dans la journ‚e. Les villes d'Italie sont accoutum‚es … des spectacles singuliers, mais toujours elles savent le pourquoi et le comment. Ce qui choqua Parme dans cette occurrence, ce fut que mˆme un mois aprŠs, quand on cessa de parler uniquement de la promenade aux flambeaux, personne, grƒce … la prudence du comte Mosca n'avait pu deviner le nom du rival qui avait voulu enlever la Fausta au comte M ***. Cet amant jaloux et vindicatif avait pris la fuite dŠs le commencement de la promenade. Par ordre du comte, la Fausta fut mise … la citadelle. La duchesse rit beaucoup d'une petite injustice que le comte dut se permettre pour arrˆter tout … fait la curiosit‚ du prince, qui autrement e–t pu arriver jusqu'au nom de Fabrice.
On voyait … Parme un savant homme arriv‚ du nord pour ‚crire une histoire du moyen ƒge; il cherchait des manuscrits dans les bibliothŠques, et le comte lui avait donn‚ toutes les autorisations possibles. Mais ce savant, fort jeune encore, se montrait irascible; il croyait, par exemple, que tout le monde … Parme cherchait … se moquer de lui. Il est vrai que les gamins des rues le suivaient quelquefois … cause d'une immense chevelure rouge clair ‚tal‚e avec orgueil. Ce savant croyait qu'… l'auberge on lui demanderait des prix exag‚r‚s de toutes choses, et il ne payait pas la moindre bagatelle sans en chercher le prix dans le voyage d'une Mme Starke qui est arriv‚ … une vingtiŠme ‚dition', parce qu'il indique … l'Anglais prudent le prix d'un dindon, d'une pomme, d'un verre de lait, etc.
Le savant … la criniŠre rouge, le soir mˆme du jour o— Fabrice fit cette promenade forc‚e, devint furieux … son auberge, et sortit de sa poche de petits pistolets pour se venger du cameriere qui lui demandait deux sous d'une pˆche m‚diocre. On l'arrˆta, car porter de petits pistolets est un grand crime!
Comme ce savant irascible ‚tait long et maigre, le comte eut l'id‚e, le lendemain matin, de le faire passer aux yeux du prince pour le t‚m‚raire qui, ayant pr‚tendu enlever la Fausta au comte M ***, avait ‚t‚ mystifi‚. Le port des pistolets de poche est puni de trois ans de galŠre … Parme; mais cette peine n'est jamais appliqu‚e. AprŠs quinze jours de prison, pendant lesquels le savant n'avait vu qu'un avocat qui lui avait fait une peur horrible des lois atroces dirig‚es par la pusillanimit‚ des gens au pouvoir contre les porteurs d'armes cach‚es, un autre avocat visita la prison et lui raconta la promenade inflig‚e par le comte M *** … un rival qui ‚tait rest‚ inconnu.
- La police ne veut pas avouer au prince qu'elle n'a pu savoir quel est ce rival: Avouez que vous vouliez plaire … la Fausta, que cinquante brigands vous ont enlev‚ comme vous chantiez sous sa fenˆtre, que pendant une heure on vous a promen‚ en chaise … porteurs sans vous adresser autre chose que des honnˆtet‚s. Cet aveu n'a rien d'humiliant, on ne vous demande qu'un mot. Aussit“t aprŠs qu'en le pronon‡ant vous aurez tir‚ la police d'embarras, elle vous embarque dans une chaise de poste et vous conduit … la frontiŠre o— l'on vous souhaite le bonsoir.
Le savant r‚sista pendant un mois: deux ou trois fois le prince fut sur le point de le faire amener au MinistŠre de l'int‚rieur, et de se trouver pr‚sent … l'interrogatoire. Mais enfin il n'y songeait plus quand l'historien, ennuy‚, se d‚termina … tout avouer et fut conduit … la frontiŠre. Le prince resta convaincu que le rival du comte M *** avait une forˆt de cheveux rouges.
Trois jours aprŠs la promenade, comme Fabrice qui se cachait … Bologne organisait avec le fidŠle Ludovic les moyens de trouver le comte M ***, il apprit que, lui aussi, se cachait dans un village de la montagne sur la route de Florence. Le comte n'avait que trois de ses buli avec lui; le lendemain au moment o— il rentrait de la promenade, il fut enlev‚ par huit hommes masqu‚s qui se donnŠrent … lui pour des sbires de Parme. On le conduisit, aprŠs lui avoir band‚ les yeux, dans une auberge deux lieues plus avant dans la montagne, o— il trouva tous les ‚gards possibles et un souper fort abondant. On lui servit les meilleurs vins d'Italie et d'Espagne.
- Suis-je donc prisonnier d'Etat? dit le comte.
- Pas le moins du monde! lui r‚pondit fort poliment Ludovic masqu‚. Vous avez offens‚ un simple particulier, en vous chargeant de le faire promener en chaise … porteurs; demain matin, il veut se battre en duel avec vous. Si vous le tuez, vous trouverez deux bons chevaux, de l'argent et des relais pr‚par‚s sur la route de Gˆnes.
- Quel est le nom du fier-…-bras? dit le comte irrit‚.
- Il se nomme Bombace. Vous aurez le choix des armes et de bons t‚moins, bien loyaux, mais il faut que l'un des deux meure!
- C'est donc un assassinat! dit le comte M ***, effray‚.
- A Dieu ne plaise! c'est tout simplement un duel … mort avec le jeune homme que vous avez promen‚ dans les rues de Parme au milieu de la nuit et qui resterait d‚shonor‚ si vous restiez en vie. L'un de vous deux est de trop sur la terre, ainsi tƒchez de le tuer, vous aurez des ‚p‚es, des pistolets, des sabres, toutes les armes qu'on a pu se procurer en quelques heures, car il a fallu se presser; la police de Bologne est fort diligente, comme vous pouvez le savoir, et il ne faut pas qu'elle empˆche ce duel n‚cessaire … l'honneur du jeune homme dont vous vous ˆtes moqu‚.
- Mais si ce jeune homme est un prince...
- C'est un simple particulier comme vous, et mˆme beaucoup moins riche que vous, mais il veut se battre … mort, et il vous forcera … vous battre, je vous en avertis.
- Je ne crains rien au monde! s'‚cria M ***.
- C'est ce que votre adversaire d‚sire avec le plus de passion, r‚pliqua Ludovic. Demain, de grand matin, pr‚parez-vous … d‚fendre votre vie; elle sera attaqu‚e par un homme qui a raison d'ˆtre fort en colŠre et qui ne vous m‚nagera pas; je vous r‚pŠte que vous aurez le choix des armes; et faites votre testament.
Vers les six heures du matin, le lendemain, on servit … d‚jeuner au comte M ***, puis on ouvrit une porte de la chambre o— il ‚tait gard‚, et on l'engagea … passer dans la cour d'une auberge de campagne; cette cour ‚tait environn‚e de haies et de murs assez hauts, et les portes en ‚taient soigneusement ferm‚es.
Dans un angle, sur une table de laquelle on invita le comte M *** … s'approcher, il trouva quelques bouteilles de vin et d'eau-de-vie, deux pistolets, deux ‚p‚es, deux sabres, du papier et de l'encre; une vingtaine de paysans ‚taient aux fenˆtres de l'auberge qui donnaient sur la cour. Le comte implora leur piti‚.
- On veut m'assassiner! s'‚criait-il, sauvez-moi la vie!
- Vous vous trompez! ou vous voulez tromper, lui cria Fabrice qui ‚tait … l'angle oppos‚ de la cour, … c“t‚ d'une table charg‚e d'armes.
Il avait mis habit bas, et sa figure ‚tait cach‚e par un de ces masques en fil de fer qu'on trouve dans les salles d'armes.
- Je vous engage, ajouta Fabrice, … prendre le masque en fil de fer qui est prŠs de vous, ensuite avancez vers moi avec une ‚p‚e ou des pistolets; comme on vous l'a dit hier soir, vous avez le choix des armes.
Le comte M *** ‚levait des difficult‚s sans nombre, et semblait fort contrari‚ de se battre Fabrice, de son c“t‚, redoutait l'arriv‚e de l… police, quoique l'on f–t dans la montagne … cinq grandes lieues de Bologne; il finit par adresser … son rival les injures les plus atroces; enfin, il eut le bonheur de mettre en colŠre le comte M ***, qui saisit une ‚p‚e et marcha sur Fabrice; le combat s'engagea assez mollement.
AprŠs quelques minutes, il fut interrompu par un grand bruit. Notre h‚ros avait bien senti qu'il se jetait dans une action, qui, pendant toute sa vie, pourrait ˆtre pour lui un sujet de reproches ou du moins d'imputations calomnieuses. Il avait exp‚di‚ Ludovic dans la campagne pour lui recruter des t‚moins. Ludovic donna de l'argent … des ‚trangers qui travaillaient dans un bois voisin; ils accoururent en poussant des cris, pensant qu'il s'agissait de tuer un ennemi de l'homme qui payait. Arriv‚s … l'auberge, Ludovic les pria de regarder de tous leurs yeux, et de voir si l'un de ces deux jeunes gens qui se battaient agissait en traŒtre et prenait sur l'autre des avantages illicites.
Le combat un instant interrompu par les cris de mort des paysans tardait … recommencer; Fabrice insulta de nouveau la fatuit‚ du comte.
- Monsieur le comte, lui criait-il, quand on est insolent, il faut ˆtre brave. Je sens que la condition est dure pour vous, vous aimez mieux payer des gens qui sont braves.
Le comte, de nouveau piqu‚, se mit … lui crier qu'il avait longtemps fr‚quent‚ la salle d'armes du fameux Battistin … Naples, et qu'il allait chƒtier son insolence; la colŠre du comte M *** ayant enfin reparu, il se battit avec assez de fermet‚, ce qui n'empˆcha point Fabrice de lui donner un fort beaucoup d'‚p‚e dans la poitrine, qui le retint au lit plusieurs mois. Ludovic, en donnant les premiers soins au bless‚, lui dit … l'oreille:
- Si vous d‚noncez ce duel … la police, je vous ferai poignarder dans votre lit.
Fabrice se sauva dans Florence; comme il s'‚tait tenu cach‚ … Bologne, ce fut … Florence seulement qu'il re‡ut toutes les lettres de reproches de la duchesse; elle ne pouvait lui pardonner d'ˆtre venu … son concert et de ne pas avoir cherch‚ … lui parler. Fabrice fut ravi des lettres du comte Mosca, elles respiraient une franche amiti‚ et les sentiments les plus nobles. Il devina que le comte avait ‚crit … Bologne, de fa‡on … ‚carter les soup‡ons qui pouvaient peser sur lui relativement au duel; la police fut d'une justice parfaite: elle constata que deux ‚trangers, dont l'un seulement, le bless‚, ‚tait connu (le comte M ***), s'‚taient battus … l'‚p‚e, devant plus de trente paysans, au milieu desquels se trouvait vers la fin du combat le cur‚ du village qui avait fait de vains efforts pour s‚parer les duellistes. Comme le nom de Joseph Bossi n'avait point ‚t‚ prononc‚, moins de deux mois aprŠs, Fabrice osa revenir … Bologne, plus convaincu que jamais que sa destin‚e le condamnait … ne jamais connaŒtre la partie noble et intellectuelle de l'amour. C'est ce qu'il se donna le plaisir d'expliquer fort au long … la duchesse; il ‚tait bien las de sa vie solitaire et d‚sirait passionn‚ment alors retrouver les charmantes soir‚es qu'il passait entre le comte et sa tante. Il n'avait pas revu depuis eux les douceurs de la bonne compagne.
Je me suis tant ennuy‚ … propos de l'amour que je voulais me donner et de la Fausta, ‚crivait-il … la duchesse, que maintenant son caprice me f–t-il encore favorable, je ne ferais pas vingt lieues pour aller la sommer de sa parole; ainsi ne crains pas, comme tu me le dis, que j'aille jusqu'… Paris o— je vois qu'elle d‚bute avec un succŠs fou. Je ferais toutes les lieues possibles pour passer une soir‚e avec toi et avec ce comte si bon pour ses amis.
LIVRE SECONDE
Par ses cris continuels, cette r‚publique nous empˆcherait de jouir de la meilleure des monarchies.
(Chap. xxiii.)
CHAPITRE XIV
Pendant que Fabrice ‚tait … la chasse de l'amour dans un village voisin de Parme, le fiscal g‚n‚ral Rassi, qui ne le savait pas si prŠs de lui, continuait … traiter son affaire comme s'il e–t ‚t‚ un lib‚ral: il feignit de ne pouvoir trouver, ou plut“t intimida les t‚moins … d‚charge; et enfin, aprŠs un travail fort savant de prŠs d'une ann‚e, et environ deux mois aprŠs le dernier retour de Fabrice … Bologne, un certain vendredi, la marquise Raversi, ivre de joie, dit publiquement dans son salon que, le lendemain, la sentence qui venait d'ˆtre rendue depuis une heure contre le petit del Dongo serait pr‚sent‚e … la signature du prince et approuv‚e par lui. Quelques minutes plus tard la duchesse sut ce propos de son ennemie."Il faut que le comte soit bien mal servi par ses agents! se dit-elle; encore ce matin il croyait que la sentence ne pouvait ˆtre rendue avant huit jours. Peut-ˆtre ne serait-il pas fƒch‚ d'‚loigner de Parme mon jeune grand vicaire; mais, ajouta-t-elle en chantant, nous le verrons revenir, et un jour il sera notre archevˆque."La duchesse sonna:
- R‚unissez tous les domestiques dans la salle d'attente, dit-elle … son valet de chambre, mˆme les cuisiniers; allez prendre chez le commandant de la place le permis n‚cessaire pour avoir quatre chevaux de poste, et enfin qu'avant une demi-heure ces chevaux soient attel‚s … mon landau. Toutes les femmes de la maison furent occup‚es … faire des malles, la duchesse prit … la hƒte un habit de voyage, le tout sans rien faire dire au comte; l'id‚e de se moquer un peu de lui la transportait de joie.
- Mes amis, dit-elle aux domestiques rassembl‚s, j'apprends que mon pauvre neveu va ˆtre condamn‚ par contumace pour avoir eu l'audace de d‚fendre sa vie contre un furieux; c'est Giletti qui voulait le tuer. Chacun de vous a pu voir combien le caractŠre de Fabrice est doux et inoffensif. Justement indign‚e de cette injure atroce, je pars pour Florence: je laisse … chacun de vous ses gages pendant dix ans. Si vous ˆtes malheureux, ‚crivez-moi, et tant que j'aurai un sequin, il y aura quelque chose pour vous.
La duchesse pensait exactement ce qu'elle disait, et, … ses derniers mots, les domestiques fondirent en larmes; elle aussi avait les yeux humides; elle ajouta d'une voix ‚mue:
- Priez Dieu pour moi et pour Mgr Fabrice del Dongo, premier grand vicaire du diocŠse, qui demain matin va ˆtre condamn‚ aux galŠres, ou, ce qui serait moins bˆte, … la peine de mort.
Les larmes des domestiques redoublŠrent et peu … peu se changŠrent en cris … peu prŠs s‚ditieux; la duchesse monta dans son carrosse et se fit conduire au palais du prince. Malgr‚ l'heure indue, elle fit solliciter une audience par le g‚n‚ral Fontana, aide de camp de service; elle n'‚tait point en grand habit de cour, ce qui jeta cet aide de camp dans une stupeur profonde. Quant au prince, il ne fut point surpris, et encore moins fƒch‚ de cette demande d'audience."Nous allons voir des larmes r‚pandues par de beaux yeux, se dit-il en se frottant les mains. Elle vient demander grƒce; enfin cette fiŠre beaut‚ va s'humilier! elle ‚tait aussi trop insupportable avec ses petits airs d'ind‚pendance! Ces yeux si parlants semblaient toujours me dire … la moindre chose qui la choquait: Naples et Milan seraient un s‚jour bien autrement aimable que votre petite ville de Parme. A la v‚rit‚ je ne rŠgne pas sur Naples ou sur Milan, mais enfin cette grande dame vient me demander quelque chose qui d‚pend de moi uniquement et qu'elle br–le d'obtenir; j'ai toujours pens‚ que l'arriv‚e de ce neveu m'en ferait tirer pied ou aile."
Pendant que le prince souriait … ces pens‚es et se livrait … toutes ces pr‚visions agr‚ables, il se promenait dans son grand cabinet, … la porte duquel le g‚n‚ral Fontana ‚tait rest‚ debout et raide comme un soldat au port d'armes. Voyant les yeux brillants du prince, et se rappelant l'habit de voyage de la duchesse, il crut … la dissolution de la monarchie. Son ‚bahissement n'eut plus de bornes quand il entendit le prince lui dire:
- Priez Mme la duchesse d'attendre un petit quart d'heure.
Le g‚n‚ral aide de camp fit son demi-tour comme un soldat … la parade; le prince sourit encore: "Fontana n'est pas accoutum‚ se dit-il, … voir attendre cette fiŠre duchesse: la figure ‚tonn‚e avec laquelle il va lui parler du petit quart d'heure d'attente pr‚parera le passage aux larmes touchantes que ce cabinet va voir r‚pandre."Ce petit quart d'heure fut d‚licieux pour le prince, il se promenait d'un pas ferme et ‚gal, il r‚gnait."Il s'agit ici de ne rien dire qui ne soit parfaitement … sa place; quels que soient mes sentiments envers la duchesse, il ne faut point oublier que c'est une des plus grandes dames de ma cour. Comment Louis XIV parlait-il aux princesses ses filles quand il avait lieu d'en ˆtre m‚content?"et ses yeux s'arrˆtŠrent sur le portrait du grand roi.
Le plaisant de la chose c'est que le prince ne songea point … se demander s'il ferait grƒce … Fabrice et quelle serait cette grƒce. Enfin, au bout de vingt minutes, le fidŠle Fontana se pr‚senta de nouveau … la porte, mais sans rien dire.
- La duchesse Sanseverina peut entrer, cria le prince d'un air th‚ƒtral.
"Les larmes vont commencer", se dit-il, et, comme pour se pr‚parer … un tel spectacle, il tira son mouchoir.
Jamais la duchesse n'avait ‚t‚ aussi leste et aussi jolie; elle n'avait pas vingt-cinq ans. En voyant son petit pas l‚ger et rapide effleurer … peine les tapis, le pauvre aide de camp fut sur le point de perdre tout … fait la raison.
- J'ai bien des pardons … demander … Votre Altesse S‚r‚nissime, dit la duchesse de sa petite voix l‚gŠre et gaie, j'ai pris la libert‚ de me pr‚senter devant elle avec un habit qui n'est pas pr‚cis‚ment convenable, mais Votre Altesse m'a tellement accoutum‚e … ses bont‚s que j'ai os‚ esp‚rer qu'elle voudrait bien m'accorder encore cette grƒce.
La duchesse parlait assez lentement, afin de se donner le temps de jouir de la figure du prince; elle ‚tait d‚licieuse … cause de l'‚tonnement profond et du reste de grands airs que la position de la tˆte et des bras accusait encore. Le prince ‚tait rest‚ comme frapp‚ par la foudre; de sa petite voix aigre et troubl‚e il s'‚criait de temps … autre en articulant … peine:
- Comment! comment!
La duchesse, comme par respect, aprŠs avoir fini son compliment, lui laissa tout le temps de r‚pondre; puis elle ajouta:
- J'ose esp‚rer que Votre Altesse S‚r‚nissime daigne me pardonner l'incongruit‚ de mon costume.
Mais, en parlant ainsi, ses yeux moqueurs brillaient d'un si vif ‚clat que le prince ne put le supporter; il regarda au plafond, ce qui chez lui ‚tait le dernier signe du plus extrˆme embarras.
- Comment! comment! dit-il encore.
Puis il eut le bonheur de trouver une phrase:
- Madame la duchesse, asseyez-vous donc.
Il avan‡a lui-mˆme un fauteuil et avec assez de grƒce. La duchesse ne fut point insensible … cette politesse, elle mod‚ra la p‚tulance de son regard.
- Comment! comment! r‚p‚ta encore le prince en s'agitant dans son fauteuil, sur lequel on e–t dit qu'il ne pouvait trouver de position solide.
- Je vais profiter de la fraŒcheur de la nuit pour courir la poste, reprit la duchesse, et, comme mon absence peut ˆtre de quelque dur‚e, je n'ai point voulu sortir des Etats de Son Altesse S‚r‚nissime sans la remercier de toutes les bont‚s que depuis cinq ann‚es elle a daign‚ avoir pour moi.
A ces mots le prince comprit enfin; il devint pƒle: c'‚tait l'homme du monde qui souffrait le plus de se voir tromp‚ dans ses pr‚visions; puis il prit un air de grandeur tout … fait digne du portrait de Louis XIV qui ‚tait sous ses yeux."A la bonne heure, se dit la duchesse, voil… un homme."
- Et quel est le motif de ce d‚part subit? dit le prince d'un ton assez ferme.
- J'avais ce projet depuis longtemps, r‚pondit la duchesse. et une petite insulte que l'on a faite … Monsignore del Dongo que demain l'on va condamner … mort ou aux galŠres, me fait hƒter mon d‚part.
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