La Chartreuse de Parme
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- Et dans quelle ville allez-vous?
- A Naples, je pense.
Elle ajouta en se levant:
- Il ne me reste plus qu'… prendre cong‚ de Votre Altesse S‚r‚nissime et … la remercier trŠs humblement de ses anciennes bont‚s.
A son tour, elle parlait d'un air si ferme que le prince vit bien que dans deux secondes tout serait fini; l'‚clat du d‚part ayant eu lieu, il savait que tout arrangement ‚tait impossible; elle n'‚tait pas femme … revenir sur ses d‚marches. Il courut aprŠs elle.
- Mais vous savez bien, madame la duchesse, lui dit-il en lui prenant la main, que toujours je vous ai aim‚e, et d'une amiti‚ … laquelle il ne tenait qu'… vous de donner un autre nom. Un meurtre a ‚t‚ commis, c'est ce qu'on ne saurait nier; j'ai confi‚ l'instruction du procŠs … mes meilleurs juges...
A ces mots, la duchesse se releva de toute sa hauteur; toute apparence de respect et mˆme d'urbanit‚ disparut en un clin d'oeil: la femme outrag‚e parut clairement, et la femme outrag‚e s'adressant … un ˆtre qu'elle sait de mauvaise foi. Ce fut avec l'expression de la colŠre la plus vive et mˆme du m‚pris, qu'elle dit au prince en pesant sur tous les mots:
- Je quitte … jamais les Etats de Votre Altesse S‚r‚nissime, pour ne jamais entendre parler du fiscal Rassi, et des autres infƒmes assassins qui ont condamn‚ … mort mon neveu et tant d'autres; si Votre Altesse S‚r‚nissime ne veut pas mˆler un sentiment d'amertume aux derniers instants que je passe auprŠs d'un prince poli et spirituel quand il n'est pas tromp‚, je la prie trŠs humblement de ne pas me rappeler l'id‚e de ces Juges infƒmes qui se vendent pour mille ‚cus ou une croix.
L'accent admirable et surtout vrai avec lequel furent prononc‚es ces paroles fit tressaillir le prince; il craignit un instant de voir sa dignit‚ compromise par une accusation encore plus directe, mais au total sa sensation finit bient“t par ˆtre de plaisir: il admirait la duchesse; l'ensemble de sa personne atteignit en ce moment une beaut‚ sublime. "Grand Dieu! qu'elle est belle, se dit le prince; on doit passer quelque chose … une femme unique et telle que peut-ˆtre il n'en existe pas une seconde dans toute l'Italie... Eh bien! avec un peu de bonne politique il ne serait peut-ˆtre pas impossible d'en faire un jour ma maŒtresse, il y a loin d'un tel ˆtre … cette poup‚e de marquise Balbi, et qui encore chaque ann‚e vole au moins trois cent mille francs … mes pauvres sujets... Mais l'ai-je bien entendu? pensa-t-il tout … coup; elle a dit: condamn‚ mon neveu et tant d'autres."
Alors la colŠre surnagea, et ce fut avec une hauteur digne du rang suprˆme que le prince dit, aprŠs un silence:
- Et que faudrait-il faire pour que Madame ne partŒt point?
- Quelque chose dont vous n'ˆtes pas capable r‚pliqua la duchesse avec l'accent de l'ironie l… plus amŠre et du m‚pris le moins d‚guis‚.
Le prince ‚tait hors de lui, mais il devait … l'habitude de son m‚tier de souverain absolu la force de r‚sister … un premier mouvement."Il faut avoir cette femme, se dit-il, c'est ce que je me dois, puis il faut la faire mourir par le m‚pris... Si elle sort de ce cabinet, je ne la revois jamais."Mais ivre de colŠre et de haine comme il l'‚tait en ce moment, o— trouver un mot qui p–t satisfaire … la fois … ce qu'il se devait … lui-mˆme et porter la duchesse … ne pas d‚serter sa cour … l'instant?"On ne peut se dit-il, ni r‚p‚ter ni tourner en ridicule un geste", et il alla se placer entre la duchesse et la porte de son cabinet. Peu aprŠs il entendit gratter … cette porte.
- Quel est le jean-sucre, s'‚cria-t-il en jurant de toute la force de ses poumons, quel est le jean-sucre qui vient ici m'apporter sa sotte pr‚sence?
Le pauvre g‚n‚ral Fontana montra sa figure pƒle et totalement renvers‚e, et ce fut avec l'air d'un homme … l'agonie qu'il pronon‡a ces mots mal articul‚s:
- Son Excellence le comte Mosca sollicite l'honneur d'ˆtre introduit.
- Qu'il entre! dit le prince en criant.
Et comme Mosca saluait:
- Eh bien! lui dit-il, voici Mme la duchesse Sanseverina qui pr‚tend quitter Parme … l'instant pour aller s'‚tablir … Naples, et qui par-dessus le march‚ me dit des impertinences.
- Comment! dit Mosca pƒlissant.
- Quoi! vous ne saviez pas ce projet de d‚part?
- Pas la premiŠre parole; j'ai quitt‚ Madame … six heures, joyeuse et contente.
Ce mot produisit sur le prince un effet incroyable. D'abord il regarda Mosca; sa pƒleur croissante lui montra qu'il disait vrai et n'‚tait point complice du coup de tˆte de la duchesse."En ce cas, se dit-il, je la perds pour toujours; plaisir et vengeance, tout s'envole en mˆme temps. A Naples elle fera des ‚pigrammes avec son neveu Fabrice sur la grande colŠre du petit prince de Parme."Il regarda la duchesse; le plus violent m‚pris et la colŠre se disputaient son coeur; ses yeux ‚taient fix‚s en ce moment sur le comte Mosca, et les contours si fins de cette belle bouche exprimaient le d‚dain le plus amer. Toute cette figure disait : vil courtisan!"Ainsi, pensa le prince, aprŠs l'avoir examin‚e, je perds ce moyen de la rappeler en ce pays. Encore en ce moment, si elle sort de ce cabinet elle est perdue pour moi, Dieu sait ce qu'elle dira de mes juges … Naples... Et avec cet esprit et cette force de persuasion divine que le ciel lui a donn‚s, elle se fera croire de tout le monde. Je lui devrai la r‚putation d'un tyran ridicule qui se lŠve la nuit pour regarder sous son lit..."Alors, par une manoeuvre adroite et comme cherchant … se promener pour diminuer son agitation, le prince se pla‡a de nouveau devant la porte du cabinet, le comte ‚tait … sa droite … trois pas de distance, pƒle, d‚fait et tellement tremblant qu'il fut oblig‚ de chercher un appui sur le dos du fauteuil que la duchesse avait occup‚ au commencement de l'audience, et que le prince dans un mouvement de colŠre avait pouss‚ au loin. Le comte ‚tait amoureux."Si la duchesse part je la suis, se disait-il, mais voudra-t-elle de moi … sa suite? voil… la question."
A la gauche du prince, la duchesse debout, les bras crois‚s et serr‚s contre la poitrine, le regardait avec une impertinence admirable; une pƒleur complŠte et profonde avait succ‚d‚ aux vives couleurs qui naguŠre animaient cette tˆte sublime.
Le prince, au contraire des deux autres personnages, avait la figure rouge et l'air inquiet; sa main gauche jouait d'une fa‡on convulsive avec la croix attach‚e au grand cordon de son ordre qu'il portait sous l'habit; de la main droite il se caressait le menton.
- Que faut-il faire? dit-il au comte, sans trop savoir ce qu'il faisait lui-mˆme et entraŒn‚ par l'habitude de le consulter sur tout.
- Je n'en sais rien en v‚rit‚, Altesse S‚r‚nissime, r‚pondit le comte de l'air d'un homme qui rend le dernier soupir.
Il pouvait … peine prononcer les mots de sa r‚ponse. Le ton de cette voix donna au prince la premiŠre consolation que son orgueil bless‚ e–t trouv‚e dans cette audience, et ce petit bonheur lui fournit une phrase heureuse pour son amour-propre.
- Eh bien! dit-il, je suis le plus raisonnable des trois; je veux bien faire abstraction complŠte de ma position dans le monde. Je vais parler comme un ami.
Et il ajouta, avec un beau sourire de condescendance bien imit‚ des temps heureux de Louis XIV.
- Comme un ami parlant … des amis. Madame la duchesse, ajouta-t-il, que faut-il faire pour vous faire oublier une r‚solution intempestive?
- En v‚rit‚, je n'en sais rien, r‚pondit la duchesse avec un grand soupir, en v‚rit‚, je n'en sais rien, tant j'ai Parme en horreur.
Il n'y avait nulle intention d'‚pigramme dans ce mot, on voyait que la sinc‚rit‚ mˆme parlait par sa bouche.
Le comte se tourna vivement de son c“t‚; l'ƒme du courtisan ‚tait scandalis‚e; puis il adressa au prince un regard suppliant. Avec beaucoup de dignit‚ et de sang-froid le prince laissa passer un moment; puis s'adressant au comte:
- Je vois, dit-il, que votre charmante amie est tout … fait hors d'elle-mˆme; c'est tout simple, elle adore son neveu.
Et, se tournant vers la duchesse, il ajouta, avec le regard le plus galant et en mˆme temps de l'air que l'on prend pour citer le mot d'une com‚die:
- Que faut-il faire pour plaire … ces beaux yeux?
La duchesse avait eu le temps de r‚fl‚chir; d'un ton ferme et lent, et comme si elle e–t dict‚ son ultimatum, elle r‚pondit:
- Son Altesse m'‚crirait une lettre gracieuse, comme elle sait si bien les faire; elle me dirait que, n'‚tant point convaincue de la culpabilit‚ de Fabrice del Dongo, premier grand vicaire de l'archevˆque, elle ne signera point la sentence quand on viendra la lui pr‚senter, et que cette proc‚dure injuste n'aura aucune suite … l'avenir.
- Comment injuste! s'‚cria le prince en rougissant jusqu'au blanc des yeux, et reprenant sa colŠre.
- Ce n'est pas tout! r‚pliqua la duchesse avec une fiert‚ romaine; dŠs ce soir, et, ajouta-t-elle en regardant la pendule, il est d‚j… onze heures et un quart, dŠs ce soir Son Altesse S‚r‚nissime enverra dire … la marquise Raversi qu'elle lui conseille d'aller … la campagne pour se d‚lasser des fatigues qu'a d– lui causer un certain procŠs dont elle parlait dans son salon au commencement de la soir‚e.
Le duc se promenait dans son cabinet comme un homme furieux.
- Vit-on jamais une telle femme?... s'‚criait-il; elle me manque de respect.
La duchesse r‚pondit avec une grƒce parfaite:
- De la vie je n'ai eu l'id‚e de manquer de respect … Son Altesse S‚r‚nissime; Son Altesse a eu l'extrˆme condescendance de dire qu'elle parlait comme un ami … des amis. Je n'ai, du reste aucune envie de rester … Parme, ajouta-t-elle en regardant le comte avec le dernier m‚pris.
Ce regard d‚cida le prince, jusqu'ici fort incertain, quoique ces paroles eussent sembl‚ annoncer un engagement; il se moquait fort des paroles.
Il y eut encore quelques mots d'‚chang‚s, mais enfin le comte Mosca re‡ut l'ordre d'‚crire le billet gracieux sollicit‚ par la duchesse. Il omit la phrase: Cette proc‚dure injuste n'aura aucune suite … l'avenir."Il suffit, se dit le comte, que le prince promette de ne point signer la sentence qui lui sera pr‚sent‚e."Le prince le remercia d'un coup d'oeil en signant.
Le comte eut grand tort, le prince ‚tait fatigu‚ et e–t tout sign‚; il croyait se bien tirer de la scŠne et toute l'affaire ‚tait domin‚e … ses yeux par ces mots: "Si la duchesse part, je trouverai ma cour ennuyeuse avant huit jours."Le comte remarqua que le maŒtre corrigeait la date et mettait celle du lendemain. Il regarda la pendule, elle marquait prŠs de minuit. Le ministre ne vit dans cette date corrig‚e que l'envie p‚dantesque de faire preuve d'exactitude et de bon gouvernement. Quant … l'exil de la marquise Raversi, il ne fit pas un pli; le prince avait un plaisir particulier … exiler les gens.
- G‚n‚ral Fontana, s'‚cria-t-il en entrouvrant la porte.
Le g‚n‚ral parut avec une figure tellement ‚tonn‚e et tellement curieuse, qu'il y eut ‚change d'un regard gai entre la duchesse et le comte, et ce regard fit la paix.
- G‚n‚ral Fontana, dit le prince, vous allez monter dans ma voiture qui attend sous la colonnade; vous irez chez la marquise Raversi, vous vous ferez annoncer; si elle est au lit, vous ajouterez que vous venez de ma part, et, arriv‚ dans sa chambre, vous direz ces pr‚cises paroles, et non d'autres: "Madame la marquise Raversi, Son Altesse S‚r‚nissime vous engage … partir demain, avant huit heures du matin, pour votre chƒteau de Velleja; Son Altesse vous fera connaŒtre quand vous pourrez revenir … Parme."
Le prince chercha des yeux ceux de la duchesse, laquelle, sans le remercier comme il s'y attendait, lui fit une r‚v‚rence extrˆmement respectueuse et sortit rapidement.
- Quelle femme! dit le prince en se tournant vers le comte Mosca.
Celui-ci, ravi de l'exil de la marquise Raversi qui facilitait toutes ses actions comme ministre, parla pendant une grosse demi-heure en courtisan consomm‚; il voulait consoler l'amour-propre du souverain, et ne prit cong‚ que lorsqu'il le vit bien convaincu que l'histoire anecdotique de Louis XIV n'avait pas de page plus belle que celle qu'il venait de fournir … ses historiens futurs.
En rentrant chez elle, la duchesse ferma sa porte, et dit qu'on n'admŒt personne, pas mˆme le comte. Elle voulait se trouver seule avec elle-mˆme, et voir un peu quelle id‚e elle devait se former de la scŠne qui venait d'avoir lieu. Elle avait agi au hasard et pour se faire plaisir au moment mˆme; mais … quelque d‚marche qu'elle se f–t laiss‚ entraŒner elle y e–t tenu avec fermet‚. Elle ne se f–t point blƒm‚e en revenant au sang-froid, encore moins repentie: tel ‚tait le caractŠre auquel elle devait d'ˆtre encore … trente-six ans la plus jolie femme de la cour.
Elle rˆvait en ce moment … ce que Parme pouvait offrir d'agr‚able, comme elle e–t fait au retour d'un long voyage, tant de neuf heures … onze elle avait cru fermement quitter ce pays pour toujours.
"Ce pauvre comte a fait une plaisante figure lorsqu'il a connu mon d‚part en pr‚sence du prince... Au fait, c'est un homme aimable et d'un coeur bien rare! Il e–t quitt‚ ses ministŠres pour me suivre... Mais aussi pendant cinq ann‚es entiŠres il n'a pas eu une distraction … me reprocher. Quelles femmes mari‚es … l'autel pourraient en dire autant … leur seigneur et maŒtre? Il faut convenir qu'il n'est point important, point p‚dant; il ne donne nullement l'envie de le tromper; devant moi il semble toujours avoir honte de sa puissance... Il faisait une dr“le de figure en pr‚sence de son seigneur et maŒtre; s'il ‚tait l… je l'embrasserais... Mais pour rien au monde je ne me chargerais d'amuser un ministre qui a perdu son portefeuille, c'est une maladie dont on ne gu‚rit qu'… la mort, et... qui fait mourir. Quel malheur ce serait d'ˆtre ministre jeune! Il faut que je le lui ‚crive, c'est une de ces choses qu'il doit savoir officiellement avant de se brouiller avec son prince... Mais j'oubliais mes bons domestiques."
La duchesse sonna. Ses femmes ‚taient toujours occup‚es … faire des malles; la voiture ‚tait avanc‚e sous le portique et on la chargeait; tous les domestiques qui n'avaient pas de travail … faire entouraient cette voiture, les larmes aux yeux. La Ch‚kina, qui dans les grandes occasions entrait seule chez la duchesse, lui apprit tous ces d‚tails.
- Faites-les monter dit la duchesse.
Un instant aprŠs elle passa dans la salle d'attente.
- On m'a promis, leur dit-elle, que la sentence contre mon neveu ne serait pas sign‚e par le souverain (c'est ainsi qu'on parle en Italie); je suspends mon d‚part, nous verrons si mes ennemis auront le cr‚dit de faire changer cette r‚solution.
AprŠs un petit silence, les domestiques se mirent … crier : "Vive Mme la duchesse!"et applaudirent avec fureur. La duchesse, qui ‚tait d‚j… dans la piŠce voisine, reparut comme une actrice applaudie, fit une petite r‚v‚rence pleine de grƒce … ses gens et leur dit:
- Mes amis, je vous remercie.
Si elle e–t dit un mot, tous, en ce moment, eussent march‚ contre le palais pour l'attaquer. Elle fit un signe … un postillon, ancien contrebandier et homme d‚vou‚, qui la suivit.
- Tu vas t'habiller en paysan ais‚, tu sortiras de Parme comme tu pourras, tu loueras une sediola et tu iras aussi vite que possible … Bologne. Tu entreras … Bologne en promeneur et par la porte de Florence, et tu remettras … Fabrice, qui est au Pelegrino, un paquet que Ch‚kina va te donner. Fabrice se cache et s'appelle l…-bas M. Joseph Bossi; ne va pas le trahir par ‚tourderie, n'aie pas l'air de le connaŒtre; mes ennemis mettront peut-ˆtre des espions … tes trousses. Fabrice te renverra ici au bout de quelques heures ou de quelques jours: c'est surtout en revenant qu'il faut redoubler de pr‚cautions pour ne pas le trahir.
- Ah! les gens de la marquise Raversi! s'‚cria le postillon; nous les attendons, et si Madame voulait ils seraient bient“t extermin‚s.
- Un jour peut-ˆtre! mais gardez-vous sur votre tˆte de rien faire sans mon ordre.
C'‚tait la copie du billet du prince que la duchesse voulait envoyer … Fabrice; elle ne put r‚sister au plaisir de l'amuser, et ajouta un mot sur la scŠne qui avait amen‚ le billet; ce mot devint une lettre de dix pages. Elle fit rappeler le postillon.
- Tu ne peux partir, lui dit-elle, qu'… quatre heures, porte ouvrante.
- Je comptais passer par le grand ‚gout, j'aurais de l'eau jusqu'au menton, mais je passerais...
- Non, dit la duchesse, je ne veux pas exposer … prendre la fiŠvre un de mes plus fidŠles serviteurs. Connais-tu quelqu'un chez Mgr l'archevˆque?
- Le second cocher est mon ami.
- Voici une lettre pour ce saint pr‚lat: introduis-toi sans bruit dans son palais, fais-toi conduire chez le valet de chambre; je ne voudrais pas qu'on r‚veillƒt Monseigneur. S'il est d‚j… renferm‚ dans sa chambre, passe la nuit dans le palais, et, comme il est dans l'usage de se lever avec le jour, demain matin, … quatre heures, fais-toi annoncer de ma part, demande sa b‚n‚diction au saint archevˆque, remets-lui le paquet que voici, et prends les lettres qu'il te donnera peut-ˆtre pour Bologne.
La duchesse adressait … l'archevˆque l'original mˆme du billet du prince, comme ce billet ‚tait relatif … son premier grand vicaire, elle priait de le d‚poser aux archives de l'archevˆch‚, o— elle esp‚rait que MM. les grands vicaires et les chanoines, collŠgues de son neveu, voudraient bien en prendre connaissance; le tout sous la condition du plus profond secret.
La duchesse ‚crivait … Mgr Landriani avec une familiarit‚ qui devait charmer ce bon bourgeois; la signature seule avait trois lignes; la lettre, fort amicale, ‚tait suivie de ces mots: Angelina-Cornelia-Isola Valserra del Dongo, duchesse Sanseverina.
"Je n'en ai pas tant ‚crit, je pense, se dit la duchesse en riant, depuis mon contrat de mariage avec le pauvre duc; mais on ne mŠne ces gens-l… que par ces choses, et aux yeux des bourgeois la caricature fait beaut‚."Elle ne put pas finir la soir‚e sans c‚der … la tentation d'‚crire une lettre de persiflage au pauvre comte; elle lui annon‡ait officiellement, pour sa gouverne, disait-elle, dans ses rapports avec les tˆtes couronn‚es, qu'elle ne se sentait pas capable d'amuser un ministre disgraci‚."Le prince vous fait peur; quand vous ne pourrez plus le voir, ce serait donc … moi … vous faire peur?"Elle fit porter sur-le-champ cette lettre.
De son c“t‚, le lendemain vers sept heures du matin, le prince manda le comte Zurla, ministre de l'Int‚rieur.
- De nouveau, lui dit-il, donnez les ordres les plus s‚vŠres … tous les podestats' pour qu'ils fassent arrˆter le sieur Fabrice del Dongo. On nous annonce que peut-ˆtre il osera reparaŒtre dans nos Etats. Ce fugitif se trouvant … Bologne, o— il semble braver les poursuites de nos tribunaux, placez des sbires qui le connaissent personnellement 1ø dans les villages sur la route de Bologne … Parme; 2ø aux environs du chƒteau de la duchesse Sanseverina, … Sacca, et de sa maison de Castelnovo; 3ø autour du chƒteau du comte Mosca. J'ose esp‚rer de votre haute sagesse, monsieur le comte, que vous saurez d‚rober la connaissance de ces ordres de votre souverain … la p‚n‚tration du comte Mosca. Sachez que je veux que l'on arrˆte le sieur Fabrice del Dongo.
DŠs que ce ministre fut sorti, une porte secrŠte introduisit chez le prince le fiscal g‚n‚ral Rassi, qui s'avan‡a pli‚ en deux et saluant … chaque pas. La mine de ce coquin-l… ‚tait … peindre; elle rendait justice … toute l'infamie de son r“le, et, tandis que les mouvements rapides et d‚sordonn‚s de ses yeux trahissaient la connaissance qu'il avait de ses m‚rites, l'assurance arrogante et grima‡ante de sa bouche montrait qu'il savait lutter contre le m‚pris.
Comme ce personnage va prendre une assez grande influence sur la destin‚e de Fabrice, on peut en dire un mot. Il ‚tait grand, il avait de beaux yeux fort intelligents, mais un visage abŒm‚ par la petite v‚role; pour de l'esprit, il en avait, et beaucoup et du plus fin; on lui accordait de poss‚der parfaitement la science du droit, mais c'‚tait surtout par l'esprit de ressource qu'il brillait. De quelque sens que p–t se pr‚senter une affaire, il trouvait facilement, et en peu d'instants les moyens fort bien fond‚s en droit d'arriver … une condamnation ou … un acquittement; il ‚tait surtout le roi des finesses de procureur.
A cet homme, que de grandes monarchies eussent envi‚ au prince de Parme, on ne connaissait qu'une passion: ˆtre en conversation intime avec de grands personnages et leur plaire par des bouffonneries. Peu lui importait que l'homme puissant rŒt de ce qu'il disait, ou de sa propre personne, ou fŒt des plaisanteries r‚voltantes sur Mme Rassi; pourvu qu'il vŒt rire et qu'on le traitƒt avec familiarit‚, il ‚tait content. Quelquefois le prince, ne sachant plus comment abuser de la dignit‚ de ce grand juge, lui donnait des coups de pied; si les coups de pied lui faisaient mal, il se mettait … pleurer. Mais l'instinct de bouffonnerie ‚tait si puissant chez lui, qu'on le voyait tous les jours pr‚f‚rer le salon d'un ministre qui le bafouait, … son propre salon o— il r‚gnait despotiquement sur toutes les robes noires du pays. Le Rassi s'‚tait surtout fait une position … part, en ce qu'il ‚tait impossible au noble le plus insolent de pouvoir l'humilier; sa fa‡on de se venger des injures qu'il essuyait toute la journ‚e ‚tait de les raconter au prince, auquel il s'‚tait acquis le privilŠge de tout dire; il est vrai que souvent la r‚ponse ‚tait un soufflet bien appliqu‚ et qui faisait mal, mais il ne s'en formalisait aucunement. La pr‚sence de ce grand juge distrayait le prince dans ses moments de mauvaise humeur, alors il s'amusait … l'outrager. On voit que Rassi ‚tait … peu prŠs l'homme parfait … la cour: sans honneur et sans humeur.
- Il faut du secret avant tout, lui cria le prince sans le saluer, et le traitant tout … fait comme un cuistre, lui qui ‚tait si poli avec tout le monde. De quand votre sentence est-elle dat‚e?
- Altesse S‚r‚nissime, d'hier matin.
- De combien de juges est-elle sign‚e?
- De tous les cinq.
- Et la peine?
- Vingt ans de forteresse, comme Votre Altesse S‚r‚nissime me l'avait dit.
- La peine de mort e–t r‚volt‚, dit le prince comme se parlant … soi-mˆme, c'est dommage! Quel effet sur cette femme! Mais c'est un del Dongo, et ce nom est r‚v‚r‚ dans Parme, … cause des trois archevˆques presque successifs... Vous me dites vingt ans de forteresse?
- Oui, Altesse S‚r‚nissime, reprit le fiscal Rassi toujours debout et pli‚ en deux, avec, au pr‚alable, excuse publique devant le portrait de Son Altesse S‚r‚nissime; de plus, je–ne au pain et … l'eau tous les vendredis et toutes les veilles des fˆtes principales, le sujet ‚tant d'une impi‚t‚ notoire. Ceci pour l'avenir et pour casser le cou … sa fortune.
- Ecrivez, dit le prince:
Son Altesse S‚r‚nissime ayant daign‚ ‚couter avec bon t‚ les trŠs humbles supplications de la marquise del Dongo, mŠre du coupable, et de la duchesse Sanseverina, sa tante lesquelles ont repr‚sent‚ qu'… l'‚poque du crime leur fils et neveu ‚tait fort jeune et d'ailleurs ‚gar‚ par une folle passion con‡ue pour la femme du malheureux Giletti, a bien voulu, malgr‚ l'horreur inspir‚e par un tel meurtre, commuer la peine … laquelle Fabrice del Dongo a ‚t‚ condamn‚, en celle de douze ann‚es de forteresse.
"Donnez que je signe."
Le prince signa et data de la veille, puis, rendant la sentence … Rassi il lui dit:
- Ecrivez imm‚diatement au-dessous de ma signature:
La duchesse Sanseverina s'‚tant derechef jet‚e aux genoux de Son Altesse le prince a permis que tous les jeudis le coupable ait une heure de promenade sur la plate-forme de la tour carr‚e vulgairement appel‚e tour FarnŠse.
"Signez cela, dit le prince, et surtout bouche close, quoi que vous puissiez entendre annoncer par la ville. Vous direz au conseiller De Capitani qui a vot‚ pour deux ans de forteresse et qui … mˆme p‚ror‚ en faveur de cette opinion ridicule, que je l'engage … relire les lois et rŠglements. Derechef, silence, et bonsoir."
Le fiscal Rassi fit, avec beaucoup de lenteur, trois profondes r‚v‚rences que le prince ne regarda pas.
Ceci se passait … sept heures du matin. Quelques heures plus tard, la nouvelle de l'exil de la marquise Raversi se r‚pandait dans la ville et dans les caf‚s, tout le monde parlait … la fois de ce grand ‚v‚nement. L'exil de la marquise chassa pour quelque temps de Parme cet implacable ennemi des petites villes et des petites cours, l'ennui. Le g‚n‚ral Fabio Conti, qui s'‚tait cru ministre, pr‚texta une attaque de goutte, et pendant plusieurs jours ne sortit point de sa forteresse. La bourgeoisie et par la suite le petit peuple conclurent, de ce qui se passait, qu'il ‚tait clair que le prince avait r‚solu de donner l'archevˆch‚ de Parme … Monsignore del Dongo. Les fins politiques de caf‚ allŠrent mˆme jusqu'… pr‚tendre qu'on avait engag‚ le pŠre Landriani, l'archevˆque actuel, … feindre une maladie et … pr‚senter sa d‚mission; on lui accorderait une grosse pension sur la ferme du tabac ils en ‚taient s–rs: ce bruit vint jusqu'… l'archevˆque qui s'en alarma fort, et pendant quelques jours son zŠle pour notre h‚ros en fut grandement paralys‚. Deux mois aprŠs cette belle nouvelle se trouvait dans les journaux de Paris, avec ce petit changement, que c'‚tait le comte de Mosca, neveu de la duchesse de Sanseverina, qui allait ˆtre fait archevˆque.
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