La Chartreuse de Parme
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- Je vous vois peut-ˆtre pour la derniŠre fois, dit Cl‚lia au prisonnier: une mesure qui est dans l'int‚rˆt de la cabale Raversi peut vous fournir une cruelle fa‡on de prouver que vous n'ˆtes pas inconstant.
Cl‚lia quitta Fabrice ‚touff‚e par ses sanglots, et mourant de honte de ne pouvoir les d‚rober entiŠrement … sa femme de chambre ni surtout au ge“lier Grillo. Une seconde conversation n'‚tait possible que lorsque le g‚n‚ral annoncerait devoir passer la soir‚e dans le monde, et comme depuis la prison de Fabrice, et l'int‚rˆt qu'elle inspirait … la curiosit‚ du courtisan, il avait trouv‚ prudent de se donner un accŠs de goutte presque continuel, ses courses … la ville, soumises aux exigences d'une politique savante, ne se d‚cidaient souvent qu'au moment de monter en voiture.
Depuis cette soir‚e dans la chapelle de marbre, la vie de Fabrice fut une suite de transports de joie. De grands obstacles, il est vrai, semblaient encore s'opposer … son bonheur mais enfin il avait cette joie suprˆme et peu esp‚r‚e d'ˆtre aim‚ par l'ˆtre divin qui occupait toutes ses pens‚es.
La troisiŠme journ‚e aprŠs cette entrevue, les signaux de la lampe finirent de fort bonne heure, … peu prŠs sur le minuit; … l'instant o— ils se terminaient, Fabrice eut presque la tˆte cass‚e par une grosse balle de plomb qui, lanc‚e dans la partie sup‚rieure de l'abat-jour de sa fenˆtre, vint briser ses vitres de papier et tomba dans sa chambre.
Cette fort grosse balle n'‚tait point aussi pesante … beaucoup prŠs que l'annon‡ait son volume; Fabrice r‚ussit facilement … l'ouvrir et trouva une lettre de la duchesse. Par l'entremise de l'archevˆque qu'elle flattait avec soin, elle avait gagn‚ un soldat de la garnison de la citadelle. Cet homme, frondeur adroit, trompait les soldats plac‚s en sentinelle aux angles et … la porte du palais du gouverneur ou s'arrangeait avec eux.
Il faut te sauver avec des cordes: je fr‚mis en te donnant cet avis ‚trange, j'h‚site depuis plus de deux mois entiers … te dire cette parole; mais l'avenir officiel se rembrunit chaque jour, et l'on peut s'attendre … ce qu'il v a de pis. A propos, recommence … l'instant les signaux avec ta lampe, pour nous prouver que tu as re‡u cette lettre dangereuse; marque P, B et G … la monaca, c'est-…-dire, quatre, douze et deux; je ne respirerai pas jusqu'… ce que j'aie vu ce signal; je suis … la tour, on r‚pondra par N et O, sept et cinq. La r‚ponse re‡ue, ne fais plus aucun signal, et occupe-toi uniquement … comprendre ma lettre.
Fabrice se hƒta d'ob‚ir, et fit les signaux convenus qui furent suivis des r‚ponses annonc‚es, puis il continua la lecture de la lettre.
On peut s'attendre … ce qu'il y a de pis; c'est ce que m'ont d‚clar‚ les trois hommes dans lesquels j'ai le plus de confiance, aprŠs que je leur ai lait jurer sur l'Evangile de me dire la v‚rit‚, quelque cruelle qu'elle p–t ˆtre pour moi. Le premier de ces hommes mena‡a le chirurgien d‚nonciateur … Ferrare de tomber sur lui avec un couteau ouvert … la main; le second te dit … ton retour de Belgirate, qu'il aurait ‚t‚ plus strictement prudent de donner un coup de pistolet au valet de chambre qui arrivait en chantant dans le bois et conduisant en laisse un beau cheval un peu maigre; tu ne connais pas le troisiŠme, c'est un voleur de grand chemin de mes amis, homme d'ex‚cution s'il en fut, et qui a autant de courage que toi; c'est pourquoi surtout je lui ai demand‚ de me d‚clarer ce que tu devais faire. Tous les trois m'ont dit, sans savoir chacun que j'eusse consult‚ les deux autres, qu'il vaut mieux s'exposer … se casser le cou que de passer encore onze ann‚es et quatre mois dans la crainte continuelle d'un poison fort probable.
Il faut pendant un mois t'exercer dans ta chambre … monter et descendre au moyen d'une corde nou‚e. Ensuite, un jour de fˆte o— la garnison de la citadelle aura re‡u une gratification de vin, tu tenteras la grande entreprise. Tu auras trois cordes en soie et en chanvre, de la grosseur d'une plume de cygne, la premiŠre de quatre-vingts pieds pour descendre les trente-cinq pieds qu'il y a de ta fenˆtre au bois d'orangers, la seconde de trois cents pieds, et c'est l… la difficult‚ … cause du poids, pour descendre les cent quatre-vingts pieds qu'a de hauteur le mur de la grosse tour; une troisiŠme de trente pieds te servira … descendre le rempart. Je passe ma vie … ‚tudier le grand mur … l'orient, c'est-…-dire du c“t‚ de Ferrare: une fente caus‚e par un tremblement de terre a ‚t‚ remplie au moyen d'un contrefort qui forme plan inclin‚. Mon voleur de grand chemin m'assure qu'il se ferait fort de descendre de ce c“t‚-l… sans trop de difficult‚ et sous peine seulement de quelques ‚corchures, en se laissant glisser sur le plan inclin‚ form‚ par ce contrefort. L'espace vertical n'est que de vingt-huit pieds tout … fait au bas; ce c“t‚ est le moins bien gard‚.
Cependant, … tout prendre, mon voleur, qui trois fois s'est sauv‚ de prison, et que tu aimerais si tu le connaissais, quoiqu'il exŠcre les gens de ta caste, mon voleur de grand chemin, dis-je, agile et leste comme toi, pense qu'il aimerait mieux descendre par le c“t‚ du couchant, exactement vis-…-vis le petit palais occup‚ jadis par la Fausta, de vous bien connu. Ce qui le d‚ciderait pour ce c“t‚ c'est que la muraille, quoique trŠs peu inclin‚e, est presque constamment garnie de broussailles; il y a des brins de bois, gros comme le petit doigt, qui peuvent fort bien ‚corcher si l'on n'y prend garde, mais qui, aussi, sont excellents pour se retenir. Encore ce matin, je regardais ce c“t‚ du couchant avec une excellente lunette, la place … choisir c'est pr‚cis‚ment au-dessous d'une pierre neuve que l'on a plac‚e … la balustrade d 'en haut, il y a deux ou trois ans. Verticalement au-dessous de cette pierre, tu trouveras d'abord un espace nu d'une vingtaine de pieds; il faut aller l… trŠs lentement (tu sens si mon coeur fr‚mit en te donnant ces instructions terribles, mais le courage consiste … savoir choisir le moindre mal, si affreux qu'il soit encore); aprŠs l'espace nu, tu trouveras quatre-vingts ou quatre-vingt-dix pieds de broussailles fort grandes, o— l'on voit voler des oiseaux, puis un espace de trente pieds qui n'a que des herbes, des violiers et des pari‚taires. Ensuite, en approchant de terre, vingt pieds de broussailles, et enfin vingt-cinq ou trente pieds r‚cemment ‚parv‚r‚s.
Ce qui me d‚ciderait pour ce c“t‚, c'est que l… se trouve verticalement, au-dessous de la pierre neuve de la balustrade d'en haut, une cabane en bois bƒtie par un soldat dans son Jardin, et que le capitaine du g‚nie employ‚ … la forteresse veut le forcer … d‚molir; elle a dix-sept pieds de haut, elle est couverte en chaume, et le toit touche au grand mur de la citadelle. C'est ce toit qui me tente; dans le cas affreux d'un accident, il amortirait la chute. Une fois arriv‚ l…, tu es dans l'enceinte des remparts assez n‚gligemment gard‚s; si l'on t'arrˆtait l…, rire des coups de pistolet et d‚fends-toi quelques minutes. Ton ami de Ferrare et un autre homme de coeur, celui que j'appelle le voleur de grand chemin, auront des ‚chelles, et n'h‚siteront pas … escalader ce rempart assez bas, et … voler … ton secours.
Le rempart n'a que vingt-trois pieds de haut, et un fort grand talus. Je serai au pied de ce dernier mur avec bon nombre de gens arm‚s.
J'ai l'espoir de te faire parvenir cinq ou six lettres par la mˆme voie que celle-ci. Je r‚p‚terai sans cesse les mˆmes choses en d'autres termes, afin que nous soyons bien d'accord. Tu devines de quel coeur je te dis que l'homme du coup de pistolet au valet de chambre, qui, aprŠs tout, est le meilleur des ˆtres et se meurt de repentir, pense que tu en seras quitte pour un bras cass‚. Le voleur de grand chemin, qui a plus d'exp‚rience de ces sortes d'exp‚ditions, pense que, si tu veux descendre fort lentement, et surtout sans te presser, ta libert‚ ne te co–tera que des ‚corchures. La grande difficult‚, c'est d'avoir des cordes; c'est … quoi aussi je pense uniquement depuis quinze jours que cette grande id‚e occupe tous mes instants.
Je ne r‚ponds pas … cette folie, la seule chose sans esprit que tu aies dite de ta vie: "Je ne veux pas me sauver!"L'homme du coup de pistolet au valet de chambre s'‚cria que l'ennui t'avait rendu fou. Je ne te cacherai point que nous redoutons un fort imminent danger qui peut-ˆtre fera hƒter le jour de ta faite. Pour t'annoncer ce danger, la lampe te dira plusieurs fois de suite: Le feu a pris au chƒteau! Tu r‚pondras : Mes livres sont-ils br–l‚s?
Cette lettre contenait encore cinq ou six pages de d‚tails, elle ‚tait ‚crite en caractŠres microscopiques sur du papier trŠs fin.
"Tout cela est fort beau et fort bien invent‚, se dit Fabrice; je dois une reconnaissance ‚ternelle au comte et … la duchesse; ils croiront peut-ˆtre que j'ai eu peur, mais je ne me sauverai point. Est-ce que jamais l'on se sauva d'un lieu o— l'on est au comble du bonheur, pour aller se jeter dans un exil affreux o— tout manquera, jusqu'… l'air pour respirer? Que ferais-je au bout d'un mois que je serais … Florence? je prendrais un d‚guisement pour venir r“der auprŠs de la porte de cette forteresse, et tƒcher d'‚pier un regard!"
Le lendemain, Fabrice eut peur; il ‚tait … sa fenˆtre, vers les onze heures, regardant le magnifique paysage et attendant l'instant heureux o— il pourrait voir Cl‚lia, lorsque Grillo entra hors d'haleine dans sa chambre:
- Et vite! vite! monseigneur, jetez-vous sur votre lit, faites semblant d'ˆtre malade; voici trois juges qui montent! Ils vont vous interroger: r‚fl‚chissez bien avant de parler; ils viennent pour vous entortiller.
En disant ces paroles Grillo se hƒtait de fermer la petite trappe de l'abat-jour, poussait Fabrice sur son lit, et jetait sur lui deux ou trois manteaux.
- Dites que vous souffrez beaucoup et parlez peu, surtout faites r‚p‚ter les questions pour r‚fl‚chir.
Les trois juges entrŠrent."Trois ‚chapp‚s des galŠres, se dit Fabrice en voyant ces physionomies basses, et non pas trois juges"; ils avaient de longues robes noires. Ils saluŠrent gravement, et occupŠrent, sans mot dire, les trois chaises qui ‚taient dans la chambre.
- Monsieur Fabrice del Dongo, dit le plus ƒg‚, nous sommes pein‚s de la triste mission que nous venons remplir auprŠs de vous. Nous sommes ici pour vous annoncer le d‚cŠs de Son Excellence M. le marquis del Dongo, votre pŠre, second grand majordome major du royaume lombardo-v‚nitien, chevalier grand-croix des ordres de, etc., etc., etc.
Fabrice fondit en larmes; le juge continua.
- Mme la marquise del Dongo, votre mŠre, vous fait part de cette nouvelle par une lettre missive; mais comme elle a joint au fait des r‚flexions inconvenantes, par un arrˆt d'hier, la cour de justice a d‚cid‚ que sa lettre vous serait communiqu‚e seulement par extrait, et c'est cet extrait que M. le greffier Bona va vous lire.
Cette lecture termin‚e, le juge s'approcha de Fabrice toujours couch‚, et lui fit suivre sur la lettre de sa mŠre les passages dont on venait de lire les copies. Fabrice vit dans la lettre les mots emprisonnement injuste, punition cruelle pour un crime qui n'en est pas un, et comprit ce qui avait motiv‚ la visite des juges. Du reste dans son m‚pris pour des magistrats sans probit‚, il ne leur dit exactement que ces paroles:
- Je suis malade, messieurs, je me meurs de langueur, et vous m'excuserez si je ne puis me lever.
Les juges sortis, Fabrice pleura encore beaucoup, puis il se dit: "Suis-je hypocrite? il me semblait que je ne l'aimais point."
Ce jour-l… et les suivants, Cl‚lia fut fort triste; elle l'appela plusieurs fois, mais eut … peine le courage de lui dire quelques paroles. Le matin du cinquiŠme jour qui suivit la premiŠre entrevue, elle lui dit que dans la soir‚e elle viendrait … la chapelle de marbre.
- Je ne puis vous adresser que peu de mots, lui dit-elle en entrant.
Elle ‚tait tellement tremblante qu'elle avait besoin de s'appuyer sur sa femme de chambre. AprŠs l'avoir renvoy‚e … l'entr‚e de la chapelle:
- Vous allez me donner votre parole d'honneur, ajouta-t-elle d'une voix … peine intelligible, vous allez me donner votre parole d'honneur d'ob‚ir … la duchesse, et de tenter de fuir le jour qu'elle vous l'ordonnera de la fa‡on qu'elle vous l'indiquera, ou demain matin je me r‚fugie dans un couvent, et je vous jure ici que de la vie je ne vous adresserai la parole.
Fabrice resta muet.
- Promettez, dit Cl‚lia les larmes aux yeux et comme hors d'elle-mˆme, ou bien nous nous parlons ici pour la derniŠre fois. La vie que vous m'avez faite est affreuse: vous ˆtes ici … cause de moi et chaque jour peut ˆtre le dernier de votre existence.
En ce moment, Cl‚lia ‚tait si faible qu'elle fut oblig‚e de chercher un appui sur un ‚norme fauteuil plac‚ jadis au milieu de la chapelle, pour l'usage du prince prisonnier; elle ‚tait sur le point de se trouver mal.
- Que faut-il promettre? dit Fabrice d'un air accabl‚.
- Vous le savez.
- Je jure donc de me pr‚cipiter sciemment dans un malheur affreux, et de me condamner … vivre loin de tout ce que j'aime au monde.
- Promettez des choses pr‚cises.
- Je jure d'ob‚ir … la duchesse, et de prendre la fuite le jour qu'elle le voudra et comme elle le voudra. Et que deviendrai-je une fois loin de vous?
- Jurez de vous sauver, quoi qu'il puisse arriver.
- Comment! ˆtes-vous d‚cid‚e … ‚pouser le marquis Crescenzi dŠs que je n'y serai plus?
- O Dieu! quelle ƒme me croyez-vous?... Mais jurez, ou je n'aurai plus un seul instant la paix de l'ƒme.
- Eh bien! je jure de me sauver d'ici le jour que Mme Sanseverina l'ordonnera, et quoi qu'il puisse arriver d'ici l….
Ce serment obtenu, Cl‚lia ‚tait si faible qu'elle fut oblig‚e de se retirer aprŠs avoir remerci‚ Fabrice.
- Tout ‚tait prˆt pour ma faite demain matin, lui dit-elle, si vous vous ‚tiez obstine … rester. Je vous aurais vu en cet instant pour la premiŠre fois de ma vie, j'en avais fait le voeu … la Madone. Maintenant, dŠs que je pourrai sortir de ma chambre, j'irai examiner le mur terrible au-dessous de la pierre neuve de la balustrade.
Le lendemain, il la trouva pƒle au point de lui faire une vive peine. Elle lui dit de la fenˆtre de la voliŠre:
- Ne nous faisons point illusion, cher ami; comme il y a du p‚ch‚ dans notre amiti‚, je ne doute pas qu'il ne nous arrive malheur. Vous serez d‚couvert en cherchant … prendre la faite, et perdu … jamais, si ce n'est pis; toutefois il faut satisfaire … la prudence humaine, elle nous ordonne de tout tenter. Il vous faut pour descendre en dehors de la grosse tour une corde solide de plus de deux cents pieds de longueur. Quelques soins que je me donne depuis que je sais le projet de la duchesse, je n'ai pu me procurer que des cordes formant … peine ensemble une cinquantaine de pieds. Par un ordre du jour du gouverneur, toutes les cordes que l'on voit dans la forteresse sont br–l‚es, et tous les soirs on enlŠve les cordes des puits, si faibles d'ailleurs que souvent elles cassent en remontant leur l‚ger fardeau. Mais priez Dieu qu'il me pardonne, je trahis mon pŠre et je travaille, fille d‚natur‚e, … lui donner un chagrin mortel. Priez Dieu pour moi, et si votre vie est sauv‚e, faites le voeu d'en consacrer tous les instants … sa gloire.
"Voici une id‚e qui m'est venue: dans huit jours je sortirai de la citadelle pour assister aux noces d'une des soeurs du marquis Crescenzi. Je rentrerai le soir comme il est convenable, mais je ferai tout au monde pour ne rentrer que fort tard et peut-ˆtre Barbone n'osera-t-il pas m'examiner de trop prŠs. A cette noce de la soeur du marquis se trouveront les plus grandes dames de la cour, et sans doute Mme Sanseverina. Au nom de Dieu! faites qu'une de ces dames me remette un paquet de cordes bien serr‚es, pas trop grosses, et r‚duites au plus petit volume. Duss‚-je m'exposer … mille morts, j'emploierai les moyens mˆme les plus dangereux pour introduire ce paquet de cordes dans la citadelle, au m‚pris, h‚las! de tous mes devoirs. Si mon pŠre en a connaissance je ne vous reverrai jamais; mais quelle que soit la destin‚e qui m'attend, je serai heureuse dans les bornes d'une amiti‚ de soeur si je puis contribuer … vous sauver."
Le soir mˆme, par la correspondance de nuit au moyen de la lampe, Fabrice donna avis … la duchesse de l'occasion unique qu'il y aurait de faire entrer dans la citadelle une quantit‚ de cordes suffisante. Mais il la suppliait de garder le secret mˆme envers le comte, ce qui parut bizarre."Il est fou, pensa la duchesse, la prison l'a chang‚, il prend les choses au tragique."Le lendemain, une balle de plomb, lanc‚e par le frondeur, apporta au prisonnier l'annonce du plus grand p‚ril possible; la personne qui se chargerait de faire entrer les cordes, lui disait-on, lui sauvait positivement et exactement la vie. Fabrice se hƒta de donner cette nouvelle … Cl‚lia. Celle balle de plomb apportait aussi … Fabrice une vue fort exacte du mur du couchant par lequel il devait descendre du haut de la grosse tour dans l'espace compris entre les bastions; de ce lieu, il ‚tait assez facile ensuite de se sauver, les remparts n'ayant que vingt-trois pieds de haut et ‚tant assez n‚gligemment gard‚s. Sur le revers du plan ‚tait ‚crit d'une petite ‚criture fine un sonnet magnifique; une ƒme g‚n‚reuse exhortait Fabrice … prendre la fuite, et … ne pas laisser avilir son ƒme et d‚p‚rir son corps par les onze ann‚es de captivit‚ qu'il avait encore … subir.
Ici un d‚tail n‚cessaire et qui explique en partie le courage qu'eut la duchesse de conseiller … Fabrice une fuite si dangereuse, nous oblige d'interrompre pour un instant l'histoire de cette entreprise hardie.
Comme tous les partis qui ne sont point au pouvoir, le parti Raversi n'‚tait pas fort uni. Le chevalier Riscara d‚testait le fiscal Rassi qu'il accusait de lui avoir fait perdre un procŠs important dans lequel, … la v‚rit‚, lui Riscara avait tort. Par Riscara, le prince re‡ut un avis anonyme qui l'avertissait qu'une exp‚dition de la sentence de Fabrice avait ‚t‚ adress‚e officiellement au gouverneur de la citadelle. La marquise Raversi, cet habile chef de parti fut excessivement contrari‚e de cette fausse d‚marche, et en fit aussit“t donner avis … son ami, le fiscal g‚n‚ral; elle trouvait fort simple qu'il voul–t tirer quelque chose du ministre Mosca, tant que Mosca ‚tait au pouvoir. Rassi se pr‚senta intr‚pidement au palais, pensant bien qu'il en serait quitte pour quelques coups de pied; le prince ne pouvait se passer d'un jurisconsulte habile, et Rassi avait fait exiler comme lib‚raux un juge et un avocat, les seuls hommes du pays qui eussent pu prendre sa place.
Le prince hors de lui le chargea d'injures et avan‡ait sur lui pour le battre.
- Eh bien! c'est une distraction de commis r‚pondit Rassi du plus grand sang-froid; la chose est prescrite par la loi, elle aurait d– ˆtre faite le lendemain de l'‚crou du sieur del Dongo … la citadelle. Le commis plein de zŠle a cru avoir fait un oubli, et m'aura fait signer la lettre d'envoi comme une chose de forme.
- Et tu pr‚tends me faire croire des mensonges aussi mal bƒtis? s'‚cria le prince furieux; dis plut“t que tu t'es vendu … ce fripon de Mosca, et c'est pour cela qu'il t'a donn‚ la croix. Mais parbleu, tu n'en seras pas quitte pour des coups: je te ferai mettre en jugement, je te r‚voquerai honteusement.
- Je vous d‚fie de me faire mettre en jugement! r‚pondit Rassi avec assurance (il savait que c'‚tait un s–r moyen de calmer le prince); la loi est pour moi, et vous n'avez pas un second Rassi pour savoir l'‚luder. Vous ne me r‚voquerez pas, parce qu'il est des moments o— votre caractŠre est s‚vŠre; vous avez soif de sang alors, mais en mˆme temps vous tenez … conserver l'estime des Italiens raisonnables; cette estime est un sine qua non pour votre ambition. Enfin, vous me rappellerez au premier acte de s‚v‚rit‚ dont votre caractŠre vous fera un besoin, et, comme … l'ordinaire, je vous procurerai une sentence bien r‚guliŠre rendue par des juges timides et assez honnˆtes gens, et qui satisfera vos passions. Trouvez un autre homme dans vos Etats aussi utile que moi!
Cela dit, Rassi s'enfuit; il en avait ‚t‚ quitte pour un coup de rŠgle bien appliqu‚ et cinq ou six coups de pied. En sortant du palais, il partit pour sa terre de Riva; il avait quelque crainte d'un coup de poignard dans le premier mouvement de colŠre, mais il ne doutait pas non plus qu'avant quinze jours un courrier ne le rappelƒt dans la capitale. Il employa le temps qu'il passa … la campagne a organiser un moyen de correspondance s–r avec le comte Mosca, il ‚tait amoureux fou du titre de baron, et pensait que le prince faisait trop de cas de cette chose jadis sublime, la noblesse pour la lui conf‚rer jamais; tandis que le comte, trŠs fier de sa naissance, n'estimait que la noblesse prouv‚e par des titres avant l'an 1400.
Le fiscal g‚n‚ral ne s'‚tait point tromp‚ dans ses pr‚visions; il y avait … peine huit jours qu'il ‚tait … sa terre, lorsqu'un ami du prince, qui y vint par hasard lui conseilla de retourner … Parme sans d‚lai; le prince le re‡ut en riant, prit ensuite un air fort s‚rieux, et lui fit jurer sur l'Evangile qu'il garderait le secret sur ce qu'il allait lui confier; Rassi jura d'un grand s‚rieux, et le prince, l'oeil enflamm‚ de haine, s'‚cria qu'il ne serait pas le maŒtre chez lui tant que Fabrice del Dongo serait en vie.
- Je ne puis, ajouta-t-il, ni chasser la duchesse ni souffrir sa pr‚sence; ses regards me bravent et m'empˆchent de vivre.
AprŠs avoir laiss‚ le prince s'expliquer bien au long, lui, Rassi, jouant l'extrˆme embarras, s'‚cria enfin:
- Votre Altesse sera ob‚ie, sans doute, mais la chose est d'une horrible difficult‚: il n'y a pas d'apparence de condamner un del Dongo … mort pour le meurtre d'un Giletti; c'est d‚j… un tour de force ‚tonnant que d'avoir tir‚ de cela douze ann‚es de citadelle. De plus, je soup‡onne la duchesse d'avoir d‚couvert trois des paysans qui travaillaient … la fouille de Sanguigna, et qui se trouvaient hors du foss‚ au moment o— ce brigand de Giletti attaqua del Dongo.
- Et o— sont ces t‚moins? dit le prince irrit‚.
- Cach‚s en Pi‚mont, je suppose. Il faudrait une conspiration contre la vie de Votre Altesse...
- Ce moyen a ses dangers, dit le prince, cela fait songer … la chose.
- Mais pourtant, dit Rassi avec une feinte innocence, voil… tout mon arsenal officiel.
- Reste le poison...
- Mais qui le donnera? Sera-ce cet imb‚cile de Conti?
- Mais, … ce qu'on dit, ce ne serait pas son coup d'essai...
- Il faudrait le mettre en colŠre, reprit Rassi; et d'ailleurs, lorsqu'il exp‚dia le capitaine, il n'avait pas trente ans, et il ‚tait amoureux et infiniment moins pusillanime que de nos jours. Sans doute, tout doit c‚der … la raison d'Etat; mais, ainsi pris au d‚pourvu et … la premiŠre vue, je ne vois, pour ex‚cuter les ordres du souverain qu'un nomm‚ Barbone, commis greffier de la prison, et que le sieur del Dongo renversa d'un soufflet le jour qu'il y entra.
Une fois le prince mis … son aise, la conversation fut infinie, il la termina en accordant … son fiscal g‚n‚ral un d‚lai d'un mois; le Rassi en voulait deux. Le lendemain, il re‡ut une gratification secrŠte de mille sequins. Pendant trois jours il r‚fl‚chit, le quatriŠme il revint … son raisonnement qui lui semblait ‚vident: "Le seul comte Mosca aura le coeur de me tenir parole, parce que, en me faisant baron, il ne me donne pas ce qu'il estime; secundo, en l'avertissant, Je me sauve probablement d'un crime pour lequel je suis … peu prŠs pay‚ d'avance; tercio, je venge les premiers coups humiliants qu'ait re‡us le chevalier Rassi."La nuit suivante, il communiqua au comte toute sa conversation avec le prince.
Le comte faisait en secret la cour … la duchesse; il est bien vrai qu'il ne la voyait toujours chez elle qu'une ou deux fois par mois, mais presque toutes les semaines, et quand il savait faire naŒtre les occasions de parler de Fabrice, la duchesse, accompagn‚e de Ch‚kina, venait, dans la soir‚e avanc‚e, passer quelques instants dans le jardin du comte. Elle savait tromper mˆme son cocher, qui lui ‚tait d‚vou‚ et qui la croyait en visite dans une maison voisine.
On peut penser si le comte, ayant re‡u la terrible confidence du fiscal, fit aussit“t … la duchesse le signal convenu. Quoique l'on f–t au milieu de la nuit, elle le fit prier par la Ch‚kina de passer … l'instant chez elle. Le comte, ravi comme un amoureux de cette apparence d'intimit‚, h‚sitait cependant … tout dire … la duchesse, il craignait de la voir devenir folle de douleur.
AprŠs avoir cherch‚ des demi-mots pour mitiger l'annonce fatale, il finit cependant par lui tout dire; il n'‚tait pas en son pouvoir de garder un secret qu'elle lui demandait. Depuis neuf mois le malheur extrˆme avait eu une grande influence sur cette ƒme ardente, il l'avait fortifi‚e, et la duchesse ne s'emporta point en sanglots ou en plaintes.
Le lendemain soir elle fit faire … Fabrice le signal du grand p‚ril.
- Le feu a pris au chƒteau.
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