La Chartreuse de Parme
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Il r‚pondit fort bien:
- Mes livres sont-ils br–l‚s?
La mˆme nuit elle eut le bonheur de lui faire parvenir une lettre dans une balle de plomb. Ce fut huit jours aprŠs qu'eut lieu le mariage de la soeur du marquis Crescenzi, o— la duchesse commit une ‚norme imprudence dont nous rendrons compte en son lieu.
CHAPITRE XXI
A l'‚poque de ses malheurs il y avait d‚j… prŠs d'une ann‚e que la duchesse avait fait une rencontre singuliŠre: un jour qu'elle avait la luna comme on dit dans le pays, elle ‚tait all‚e … l'improviste, sur le soir, … son chƒteau de Sacca, situ‚ au-del… de Colorno, sur la colline qui domine le P“. Elle se plaisait … embellir cette terre; elle aimait la vaste forˆt qui couronne la colline et touche au chƒteau, elle s'occupait … y faire tracer des sentiers dans des directions pittoresques.
- Vous vous ferez enlever par les brigands, belle duchesse, lui disait un jour le prince; il est impossible qu'une forˆt o— l'on sait que vous vous promenez, reste d‚serte.
Le prince jetait un regard sur le comte dont il pr‚tendait ‚moustiller la jalousie.
- Je n'ai pas de craintes, Altesse S‚r‚nissime r‚pondit la duchesse d'un air ing‚nu, quand je me promŠne dans mes bois; je me rassure par cette pens‚e; je n'ai fait de mal … personne, qui pourrait me ha‹r?
Ce propos fut trouv‚ hardi, il rappelait les injures prof‚r‚es par les lib‚raux du pays, gens fort insolents.
Le jour de la promenade dont nous parlons, le propos du prince revint … l'esprit de la duchesse, en remarquant un homme fort mal vˆtu qui la suivait de loin … travers le bois. A un d‚tour impr‚vu que fit la duchesse en continuant sa promenade, cet inconnu se trouva tellement prŠs d'elle qu'elle eut peur. Dans le premier mouvement elle appela son garde-chasse qu'elle avait laiss‚ … mille pas de l…, dans le parterre de fleurs tout prŠs du chƒteau. L'inconnu eut le temps de s'approcher d'elle et se jeta … ses pieds. Il ‚tait jeune, fort bel homme, mais horriblement mal mis; ses habits avaient des d‚chirures d'un pied de long, mais ses yeux respiraient le feu d'une ƒme ardente.
- Je suis condamn‚ … mort, je suis le m‚decin Ferrante Palla, je meurs de faim ainsi que mes cinq enfants.
La duchesse avait remarqu‚ qu'il ‚tait horriblement maigre; mais ses yeux ‚taient tellement beaux et remplis d'une exaltation si tendre, qu'ils lui “tŠrent l'id‚e du crime."Pallagi, pensa-t-elle, aurait bien d– donner de tels yeux au Saint Jean dans le D‚sert qu'il vient de placer … la cath‚drale."L'id‚e de saint Jean lui ‚tait sugg‚r‚e par l'incroyable maigreur de Ferrante. La duchesse lui donna trois sequins qu'elle avait dans sa bourse, s'excusant de lui offrir si peu sur ce qu'elle venait de payer un compte … son jardinier. Ferrante la remercia avec effusion.
- H‚las, lui dit-il, autrefois j'habitais les villes, je voyais des femmes ‚l‚gantes; depuis qu'en remplissant mes devoirs de citoyen je me suis fait condamner … mort, je vis dans les bois, et je vous suivais, non pour vous demander l'aum“ne ou vous voler, mais comme un sauvage fascin‚ par une ang‚lique beaut‚. Il y a si longtemps que je n'ai vu deux belles mains blanches!
- Levez-vous donc, lui dit la duchesse, car il ‚tait rest‚ … genoux.
- Permettez que je reste ainsi, lui dit Ferrante; cette position me prouve que je ne suis pas occup‚ actuellement … voler, et elle me tranquillise; car vous saurez que je vole pour vivre depuis que l'on m'empˆche d'exercer ma profession. Mais dans ce moment-ci je ne suis qu'un simple mortel qui adore la sublime beaut‚.
La duchesse comprit qu'il ‚tait un peu fou, mais elle n'eut point peur; elle voyait dans les veux de cet homme qu'il avait une ƒme ardente et bonne, et d'ailleurs elle ne ha‹ssait pas les physionomies extraordinaires.
- Je suis donc m‚decin, et je faisais la cour … la femme de l'apothicaire Sarasine de Parme; il nous a surpris et l'a chass‚e, ainsi que trois enfants qu'il soup‡onnait avec raison ˆtre de moi et non de lui. J'en ai eu deux depuis. La mŠre et les cinq enfants vivent dans la derniŠre misŠre, au fond d'une sorte de cabane construite de mes mains … une lieue d'ici, dans le bois. Car je dois me pr‚server des gendarmes, et la pauvre femme ne veut pas se s‚parer de moi. Je fus condamn‚ … mort; et fort justement: je conspirais. J'exŠcre le prince, qui est un tyran. Je ne pris pas la fuite faute d'argent. Mes malheurs sont bien plus grands, et j'aurais d– mille fois me tuer; je n'aime plus la malheureuse femme qui m'a donn‚ ces cinq enfants et s'est perdue pour moi: j'en aime une autre. Mais si je me tue, les cinq enfants et la mŠre mourront litt‚ralement de faim.
Cet homme avait l'accent de la sinc‚rit‚.
- Mais comment vivez-vous? lui dit la duchesse attendrie.
- La mŠre des enfants file: la fille aŒn‚e est nourrie dans une ferme de lib‚raux, o— elle garde les moutons; moi, je vole sur la route de Plaisance … Gˆnes.`
- Comment accordez-vous le vol avec vos principes lib‚raux?
- Je tiens note des gens que je vole, et si jamais j'ai quelque chose, je leur rendrai les sommes vol‚es. J'estime qu'un tribun du peuple tel que moi ex‚cute un travail qui, … raison de son danger, vaut bien cent francs par mois; ainsi je me garde bien de prendre plus de douze cents francs par an.
"Je me trompe, je vole quelque petite somme au-del…, car Je fais face par ce moyen aux frais d'impression de mes ouvrages.
- Quels ouvrages?
- La... aura-t-elle jamais une chambre et un budget?
- Quoi! dit la duchesse ‚tonn‚e, c'est vous, monsieur, qui ˆtes l'un des plus grands poŠtes du siŠcle, le fameux Ferrante Palla!
- Fameux peut-ˆtre, mais fort malheureux, c'est s–r.
- Et un homme de votre talent, monsieur, est oblig‚ de voler pour vivre!
- C'est peut-ˆtre pour cela que j'ai quelque talent. Jusqu'ici tous nos auteurs qui se sont fait connaŒtre ‚taient des gens pay‚s par le gouvernement ou par le culte qu'ils voulaient saper. Moi, primo, j'expose ma vie; secundo, songez, madame, aux r‚flexions qui m'agitent lorsque je vais voler! Suis-je dans le vrai me dis-je? La place de tribun rend-elle des services valant, r‚ellement cent francs par mois? J'ai deux chemises, l'habit que vous voyez, quelques mauvaises armes, et je suis s–r de finir par la corde: j'ose croire que je suis d‚sint‚ress‚. Je serais heureux sans ce fatal amour qui ne me laisse plus trouver que malheur auprŠs de la mŠre de mes enfants. La pauvret‚ me pŠse comme laide: j'aime les beaux habits, les mains blanches...
Il regardait celles de la duchesse de telle sorte que la peur la saisit.
- Adieu, monsieur, lui dit-elle, puis-je vous ˆtre bonne … quelque chose … Parme?
- Pensez quelquefois … cette question: son emploi est de r‚veiller les cours et de les empˆcher de s'endormir dans ce faux bonheur tout mat‚riel que donnent les monarchies. Le service qu'il rend … ses concitoyens vaut-il cent francs par mois?... Mon malheur est d'aimer, dit-il d'un air fort doux, et depuis prŠs de deux ans mon ƒme n'est occup‚e que de vous, mais jusqu'ici je vous avais vue sans vous faire peur.
Et il prit la faite avec une rapidit‚ prodigieuse qui ‚tonna la duchesse et la rassura."Les gendarmes auraient de la peine … l'atteindre, pensa-t-elle en effet il est fou."
- Il est fou, lui dirent ses gens, nous savons tous depuis longtemps que le pauvre homme est amoureux de Madame, quand Madame est ici nous le voyons errer dans les parties les plus ‚lev‚es du bois, et dŠs que Madame est partie, il ne manque pas de venir s'asseoir aux mˆmes endroits o— elle s'est arrˆt‚e, il ramasse curieusement les fleurs qui ont pu tomber de son bouquet et les conserve longtemps attach‚es … son mauvais chapeau.
- Et vous ne m'avez jamais parl‚ de ces folies, dit la duchesse presque du ton du reproche.
- Nous craignions que Madame ne le dŒt au ministre Mosca. Le pauvre Ferrante est si bon enfant! ‡a n'a jamais fait de mal … personne, et parce qu'il aime notre Napol‚on, on l'a condamn‚ a mort.
Elle ne dit mot au ministre de cette rencontre, et comme depuis quatre ans c'‚tait le premier secret qu'elle lui faisait, dix fois elle fut oblig‚e de s'arrˆter court au milieu d'une phrase. Elle revint … Sacca avec de l'or, Ferrante ne se montra point. Elle revint quinze jours plus tard: Ferrante, aprŠs l'avoir suivie quelque temps en gambadant dans le bois … cent pas de distance, fondit sur elle avec la rapidit‚ de l'‚pervier, et se pr‚cipita … ses genoux comme la premiŠre fois.
- O— ‚tiez-vous il y a quinze jours?
- Dans la montagne au-del… de Novi, pour voler des muletiers qui revenaient de Milan o— ils avaient vendu de l'huile.
- Acceptez cette bourse.
Ferrante ouvrit la bourse, y prit un sequin qu'il baisa et qu'il mit dans son sein, puis la rendit.
- Vous me rendez cette bourse et vous volez! _ Sans doute; mon institution est telle, jamais je ne dois avoir plus de cent francs; or maintenant, la mŠre de mes enfants a quatre-vingts francs et moi j 'en ai vingt-cinq, je suis en faute de cinq francs, et si l'on me pendait en ce moment j'aurais des remords. J'ai pris ce sequin parce qu'il vient de vous et que je vous aime.
L'intonation de ce mot fort simple fut parfaite."Il aime r‚ellement", se dit la duchesse.
Ce jour-l… il avait l'air tout … fait ‚gar‚. Il dit qu'il y avait … Parme des gens qui lui devaient six cents francs, et qu'avec cette somme il r‚parerait sa cabane o— maintenant ses pauvres petits enfants s'enrhumaient.
- Mais je vous ferai l'avance de ces six cents francs, dit la duchesse tout ‚mue.
- Mais alors, moi, homme public, le parti contraire ne pourra-t-il pas me calomnier, et dire que je me vends?
La duchesse attendrie lui offrit une cachette … Parme s'il voulait lui jurer que pour le moment il n'exercerait point sa magistrature dans cette ville, que surtout il n'ex‚cuterait aucun des arrˆts de mort que, disait-il, il avait in petto.
- Et si l'on me pend par suite de mon imprudence, dit gravement Ferrante, tous ces coquins, si nuisibles au peuple, vivront de longues ann‚es, et … qui la faute? Que me dira mon pŠre en me recevant l…-haut?
La duchesse lui parla beaucoup de ses petits enfants … qui l'humidit‚ pouvait causer des maladies mortelles; il finit par accepter l'offre de la cachette … Parme.
Le duc Sanseverina, dans la seule demi-journ‚e qu'il e–t pass‚e … Parme depuis son mariage, avait montr‚ … la duchesse une cachette fort singuliŠre qui existe … l'angle m‚ridional du palais de ce nom. Le mur de fa‡ade, qui date du Moyen Age, a huit pieds d'‚paisseur on l'a creus‚ en dedans, et l… se trouve une cachette de vingt pieds de haut, mais de deux seulement de largeur. C'est tout … c“t‚ que l'on admire ce r‚servoir d'eau cit‚ dans tous les voyages, fameux ouvrage du XIIe siŠcle, pratiqu‚ lors du siŠge de Parme par l'empereur Sigismond, et qui plus tard fut compris dans l'enceinte du palais Sanseverina.
On entre dans la cachette en faisant mouvoir une ‚norme pierre sur un axe de fer plac‚ vers le centre du bloc. La duchesse ‚tait si profond‚ment touch‚ de la folie de Ferrante et du sort de ses enfants, pour lesquels il refusait obstin‚ment tout cadeau ayant une valeur, qu'elle lui permit de faire usage de cette cachette pendant assez longtemps. Elle le revit un mois aprŠs, toujours dans les bois de Sacca, et comme ce jour-l…, il ‚tait un peu plus calme, il lui r‚cita un de ses sonnets qui lui sembla ‚gal ou sup‚rieur … tout ce qu'on a fait de plus beau en Italie depuis deux siŠcles. Ferrante obtint plusieurs entrevues; mais son amour s'exalta, devint importun, et la duchesse s'aper‡ut que cette passion suivait les lois de tous les amours que l'on met dans la possibilit‚ de concevoir une lueur d'esp‚rance. Elle le renvoya dans ses bois, lui d‚fendit de lui adresser la parole: il ob‚it … l'instant et avec une douceur parfaite. Trois jours aprŠs, … la tomb‚e de la nuit, un capucin se pr‚senta … la porte du palais Sanseverina; il avait, disait-il, un secret important … communiquer … la maŒtresse du logis. Elle ‚tait si malheureuse qu'elle fit entrer: c'‚tait Ferrante.
- Il se passe ici une nouvelle iniquit‚ dont le tribun du peuple doit prendre connaissance, lui dit cet homme fou d'amour. D'autre part, agissant comme simple particulier, ajouta-t-il, je ne puis donner … Mme la duchesse Sanseverina que ma vie, et je la lui apporte.
Ce d‚vouement si sincŠre de la part d'un voleur et d'un fou toucha vivement la duchesse. Elle parla longtemps … cet homme qui passait pour le plus grand poŠte du nord de l'Italie, et pleura beaucoup."Voil… un homme qui comprend mon coeur", se disait-elle. Le lendemain il reparut toujours … l'Ave Maria, d‚guis‚ en domestique et portant livr‚e.
- Je n'ai point quitt‚ Parme, j'ai entendu dire une horreur que ma bouche ne r‚p‚tera point; mais me voici. Songez, madame, … ce que vous refusez! L'ˆtre que vous voyez n'est pas une poup‚e de cour, c'est un homme!
Il ‚tait … genoux en pronon‡ant ces paroles d'un air … leur donner de la valeur.
- Hier, je me suis dit, ajouta-t-il: "Elle a pleur‚ en ma pr‚sence; donc elle est un peu moins malheureuse!"
- Mais, monsieur, songez donc quels dangers vous environnent, on vous arrˆtera dans cette ville!
- Le tribun vous dira: Madame, qu'est-ce que la vie quand le devoir parle? L'homme malheureux, et qui a la douleur de ne plus sentir de passion pour la vertu depuis qu'il est br–l‚ par l'amour, ajoutera: Madame la duchesse, Fabrice, un homme de coeur, va p‚rir peut-ˆtre; ne repoussez pas un autre homme de coeur qui s'offre … vous! Voici un corps de fer et une ƒme qui ne craint au monde que de vous d‚plaire.
- Si vous me parlez encore de vos sentiments, je vous ferme ma porte … jamais.
La duchesse eut bien l'id‚e, ce soir-l…, d'annoncer … Ferrante qu'elle ferait une petite pension … ses enfants, mais elle eut peur qu'il ne partŒt de l… pour se tuer.
A peine fut-il sorti que, remplie de pressentiments funestes, elle se dit: "Moi aussi je puis mourir, et pl–t … Dieu qu'il en f–t ainsi, et bient“t! si je trouvais un homme digne de ce nom … qui recommander mon pauvre Fabrice."
Une id‚e saisit la duchesse: elle prit un morceau de papier et reconnut, par un ‚crit auquel elle mˆla le peu de mots de droit qu'elle savait, qu'elle avait re‡u du sieur Ferrante Palla la somme de 25000 francs, sous l'expresse condition de payer chaque ann‚e une rente viagŠre de 1500 francs … la dame Sarasine et … ses cinq enfants. La duchesse ajouta: "De plus je lŠgue une rente viagŠre de 300 francs … chacun de ses cinq enfants, sous la condition que Ferrante Palla donnera des soins comme m‚decin … mon neveu Fabrice del Dongo, et sera pour lui un frŠre. Je l'en prie."Elle signa, antidata d'un an et serra ce papier.
Deux jours aprŠs, Ferrante reparut. C'‚tait au moment o— toute la ville ‚tait agit‚e par le bruit de la prochaine ex‚cution de Fabrice. Cette triste c‚r‚monie aurait-elle lieu dans la citadelle ou sous les arbres de la promenade publique? Plusieurs hommes du peuple allŠrent se promener ce soir-l… devant la porte de la citadelle, pour tƒcher de voir si l'on dressait l'‚chafaud: ce spectacle avait ‚mu Ferrante. Il trouva la duchesse noy‚e dans les larmes, et hors d'‚tat de parler; elle le salua de la main et lui montra un siŠge. Ferrante d‚guis‚ ce jour-l… en capucin, ‚tait superbe; au lieu de s'asseoir il se mit … genoux et pria Dieu d‚votement … demi-voix. Dans un moment o— la duchesse semblait un peu plus calme, sans se d‚ranger de sa position, il interrompit un instant sa priŠre pour dire ces mots:
- De nouveau il offre sa vie.
- Songez … ce que vous dites, s'‚cria la duchesse, avec cet oeil hagard qui, aprŠs les sanglots, annonce que la colŠre prend le dessus sur l'attendrissement.
- Il offre sa vie pour mettre obstacle au sort de Fabrice, ou pour le venger.
- Il y a telle occurrence, r‚pliqua la duchesse, o— je pourrais accepter le sacrifice de votre vie.
Elle le regardait avec une attention s‚vŠre. Un ‚clair de joie brilla dans son regard; il se leva rapidement et tendit les bras vers le ciel. La duchesse alla se munir d'un papier cach‚ dans le secret d'une grande armoire de noyer.
- Lisez, dit-elle … Ferrante.
C'‚tait la donation en faveur de ses enfants dont nous avons parl‚.
Les larmes et les sanglots empˆchaient Ferrante de lire la fin; il tomba … genoux.
- Rendez-moi ce papier, dit la duchesse, et, devant lui, elle le br–la … la bougie.
"Il ne faut pas, ajouta-t-elle, que mon nom paraisse si vous ˆtes pris et ex‚cut‚, car il y va de votre tˆte.
- Ma joie est de mourir en nuisant au tyran, une bien plus grande joie de mourir pour vous. Cela pos‚ et bien compris, daignez ne plus faire mention de ce d‚tail d'argent, j'y verrais un doute injurieux.
- Si vous ˆtes compromis, je puis l'ˆtre aussi repartit la duchesse, et Fabrice aprŠs moi: c'est pour cela, et non pas parce que je doute de votre bravoure, que j'exige que l'homme qui me perce le coeur soit empoisonn‚ et non tu‚. Par la mˆme raison importante pour moi, je vous ordonne de faire tout au monde pour vous sauver.
- J'ex‚cuterai fidŠlement, ponctuellement et prudemment. Je pr‚vois, madame la duchesse, que ma vengeance sera mˆl‚e … la v“tre: il en serait autrement, que j'ob‚irais encore fidŠlement, ponctuellement et prudemment. Je puis ne pas r‚ussir, mais j'emploierai toute ma force d'homme.
- Il s'agit d'empoisonner le meurtrier de Fabrice.
- Je l'avais devin‚, et depuis vingt-sept mois que je mŠne cette vie errante et abominable, j'ai souvent song‚ … une pareille action pour mon compte.
- Si je suis d‚couverte et condamn‚e, comme complice, poursuivit la duchesse d'un ton de fiert‚, je ne veux point que l'on puisse m'imputer de vous avoir s‚duit. Je vous ordonne de ne plus chercher … me voir avant l'‚poque de notre vengeance: il ne s'agit point de le mettre … mort avant que je vous en aie donn‚ le signal. Sa mort en cet instant, par exemple, me serait funeste, loin de m'ˆtre utile. Probablement sa mort ne devra avoir lieu que dans plusieurs mois, mais elle aura lieu. J'exige qu'il meure par le poison, et j'aimerais mieux le laisser vivre que de le voir atteint d'un coup de feu. Pour des int‚rˆts que je ne veux pas vous expliquer, j'exige que votre vie soit sauv‚e.
Ferrante ‚tait ravi de ce ton d'autorit‚ que la duchesse prenait avec lui: ses yeux brillaient d'une profonde joie. Ainsi que nous l'avons dit, il ‚tait horriblement maigre, mais on voyait qu'il avait ‚t‚ fort beau dans sa premiŠre jeunesse, et il croyait ˆtre encore ce qu'il avait ‚t‚ jadis."Suis-je fou, se dit-il, ou bien la duchesse veut-elle un jour, quand je lui aurai donn‚ cette preuve de d‚vouement, faire de moi l'homme le plus heureux? Et dans le fait, pourquoi pas? Est-ce que je ne vaux point cette poup‚e de comte Mosca qui, dans l'occasion, n'a rien pu pour elle, pas mˆme faire ‚vader monsignore Fabrice?"
- Je puis vouloir sa mort dŠs demain, continua la duchesse, toujours du mˆme air d'autorit‚. Vous connaissez cet immense r‚servoir d'eau qui est au coin du palais, tout prŠs de la cachette que vous avez occup‚e quelquefois; il est un moyen secret de faire couler toute cette eau dans la rue: h‚ bien! ce sera l… le signal de ma vengeance. Vous verrez si vous ˆtes … Parme, ou vous entendrez dire, si vous habitez les bois, que le grand r‚servoir du palais Sanseverina a crev‚. Agissez aussit“t, mais par le poison, et surtout n'exposez votre vie que le moins possible. Que jamais personne ne sache que j'ai tremp‚ dans cette affaire.
- Les paroles sont inutiles, r‚pondit Ferrante avec un enthousiasme mal contenu: je suis d‚j… fix‚ sur les moyens que j'emploierai. La vie de cet homme me devient plus odieuse qu'elle n'‚tait, puisque je n'oserai vous revoir tant qu'il vivra. J'attendrai le signal du r‚servoir crev‚ dans la rue.
Il salua brusquement et partit. La duchesse le regardait marcher.
Quand il fut dans l'autre chambre, elle le rappela.
- Ferrante! s'‚cria-t-elle, homme sublime!
Il rentra, comme impatient d'ˆtre retenu; sa figure ‚tait superbe en cet instant.
- Et vos enfants?
- Madame, ils seront plus riches que moi; vous leur accorderez peut-ˆtre quelque petite pension.
- Tenez, lui dit la duchesse en lui remettant une sorte de gros ‚tui en bois d'olivier, voici tous les diamants qui me restent; ils valent cinquante mille francs.
- Ah! madame! vous m'humiliez!... dit Ferrante avec un mouvement d'horreur, et sa figure changea du tout au tout.
- Je ne vous reverrai jamais avant l'action: prenez, je le veux, ajouta la duchesse avec un air de hauteur qui atterra Ferrante.
Il mit l'‚tui dans sa poche et sortit.
La porte avait ‚t‚ referm‚e par lui. La duchesse le rappela de nouveau; il rentra d'un air inquiet: la duchesse ‚tait debout au milieu du salon; elle se jeta dans ses bras. Au bout d'un instant, Ferrante s'‚vanouit presque de bonheur; la duchesse se d‚gagea de ses embrassements, et des yeux lui montra la porte.
"Voil… le seul homme qui m'ait comprise, se dit-elle, c'est ainsi qu'en e–t agi Fabrice, s'il e–t pu m'entendre."
Il y avait deux choses dans le caractŠre de la duchesse, elle voulait toujours ce qu'elle avait voulu une fois, elle ne remettait jamais en d‚lib‚ration ce qui avait ‚t‚ une fois d‚cid‚. Elle citait … ce propos un mot de son premier mari, l'aimable g‚n‚ral Pietranera: "Quelle insolence envers moi-mˆme! disait-il; pourquoi croirai-je avoir plus d'esprit aujourd'hui que lorsque je pris ce parti?"
De ce moment, une sorte de gaiet‚ reparut dans le caractŠre de la duchesse. Avant la fatale r‚solution, … chaque pas que faisait son esprit, … chaque chose nouvelle qu'elle voyait, elle avait le sentiment de son inf‚riorit‚ envers le prince, de sa faiblesse et de sa duperie; le prince, suivant elle, l'avait lƒchement tromp‚e, et le comte Mosca, par suite de son g‚nie courtisanesque, quoique innocemment, avait second‚ le prince. DŠs que la vengeance fut r‚solue, elle sentit sa force, chaque pas de son esprit lui donnait du bonheur. Je croirais assez que le bonheur immoral qu'on trouve … se venger en Italie tient … la force d'imagination de ce peuple; les gens des autres pays ne pardonnent pas … proprement parler, ils oublient.
La duchesse ne revit Palla que vers les derniers temps de la prison de Fabrice. Comme on l'a devin‚ peut-ˆtre, ce fut lui qui donna l'id‚e de l'‚vasion: il existait dans les bois, … deux lieues de Sacca, une tour du Moyen Age, … demi ruin‚e, et haute de plus de cent pieds'; avant de parler une seconde fois de fuite … la duchesse, Ferrante la supplia d'envoyer Ludovic, avec des hommes s–rs disposer une suite d'‚chelles auprŠs de cette tour. En pr‚sence de la duchesse il y monta avec les ‚chelles, et en descendit avec une simple corde nou‚e; il renouvela trois fois l'exp‚rience, puis il expliqua de nouveau son id‚e. Huit jours aprŠs, Ludovic voulut aussi descendre de cette vieille tour avec une corde nou‚e: ce fut alors que la duchesse communiqua cette id‚e … Fabrice.
Dans les derniers jours qui pr‚c‚dŠrent cette tentative, qui pouvait amener la mort du prisonnier et de plus d'une fa‡on, la duchesse ne pouvait trouver un instant de repos qu'autant qu'elle avait Ferrante … ses c“t‚s, le courage de cet homme ‚lectrisait le sien; mais l'on sentait bien qu'elle devait cacher au comte ce voisinage singulier. Elle craignait, non pas qu'il se r‚voltƒt, mais elle e–t ‚t‚ afflig‚e de ses objections, qui eussent redoubl‚ ses inqui‚tudes. Quoi! prendre pour conseiller intime un fou reconnu comme tel, et condamn‚ … mort!"Et, ajoutait la duchesse, se parlant … elle-mˆme, un homme qui, par la suite, pouvait faire de si ‚tranges choses!"Ferrante se trouvait dans le salon de la duchesse au moment o— le comte vint lui donner connaissance de la conversation que le prince avait eue avec Rassi; et, lorsque le comte fut sorti, elle eut beaucoup … faire pour empˆcher Ferrante de marcher sur-le-champ … l'ex‚cution d'un affreux dessein!
- Je suis fort maintenant! s'‚criait ce fou; je n'ai plus de doute sur la l‚gitimit‚ de l'action!
- Mais, dans le moment de colŠre qui suivra in‚vitablement, Fabrice sera mis … mort
- Mais ainsi on lui ‚pargnerait le p‚ril de cette descente: elle est possible, facile mˆme, ajoutait-il; mais l'exp‚rience manque … ce jeune homme.
On c‚l‚bra le mariage de la soeur du marquis Crescenzi, et ce fut … la fˆte donn‚e dans cette occasion que la duchesse rencontra Cl‚lia, et put lui parler sans donner de soup‡ons aux observateurs de bonne compagnie. La duchesse elle-mˆme remit … Cl‚lia le paquet de cordes dans le jardin, o— ces dames ‚taient all‚es respirer un instant. Ces cordes, fabriqu‚es avec le plus grand soin, mi-parties de chanvre et de soie, avec des noeuds, ‚taient fort menues et assez flexibles; Ludovic avait ‚prouv‚ leur solidit‚, et, dans toutes leurs parties, elles pouvaient porter sans se rompre un poids de huit quintaux. On les avait comprim‚es de fa‡on … en former plusieurs paquets de la forme d'un volume in-quarto; Cl‚lia s'en empara, et promit … la duchesse que tout ce qui ‚tait humainement possible serait accompli pour faire arriver ces paquets jusqu'… la tour FarnŠse.
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