La Chartreuse de Parme
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Stendhal >> La Chartreuse de Parme
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- Mais je crains la timidit‚ de votre caractŠre; et d'ailleurs, ajouta poliment la duchesse, quel int‚rˆt peut vous inspirer un inconnu?
- M. del Dongo est malheureux, et je vous promets que par moi il sera sauv‚!
Mais la duchesse, ne comptant que fort m‚diocrement sur la pr‚sence d'esprit d'une jeune personne de vingt ans, avait pris d'autres pr‚cautions dont elle se garda bien de faire part … la fille du gouverneur. Comme il ‚tait naturel de le supposer, ce gouverneur se trouvait … la fˆte donn‚e pour le mariage de la soeur du marquis Crescenzi. La duchesse se dit que, si elle lui faisait donner un fort narcotique, on pourrait croire dans le premier moment qu'il s'agissait d'une attaque d'apoplexie, et alors, au lieu de le placer dans sa voiture pour le ramener … la citadelle, on pourrait, avec un peu d'adresse, faire pr‚valoir l'avis de se servir d'une litiŠre, qui se trouverait par hasard dans la maison o— se donnait la fˆte. L… se rencontreraient aussi des hommes intelligents, vˆtus en ouvriers employ‚s pour la fˆte, et qui, dans le trouble g‚n‚ral, s'offriraient obligeamment pour transporter le malade jusqu'… son palais si ‚lev‚. Ces hommes, dirig‚s par Ludovic, portaient une assez grande quantit‚ de cordes, adroitement cach‚es sous leurs habits. On voit que la duchesse avait r‚ellement l'esprit ‚gar‚ depuis qu'elle songeait s‚rieusement … la fuite de Fabrice. Le p‚ril de cet ˆtre ch‚ri ‚tait trop fort pour son ƒme, et surtout durait trop longtemps. Par excŠs de pr‚cautions, elle faillit faire manquer cette fuite ainsi qu'on va le voir. Tout s'ex‚cuta comme elle l'avait projet‚, avec cette seule diff‚rence que le narcotique produisit un effet trop puissant; tout le monde crut, et mˆme les gens de l'art, que le g‚n‚ral avait une attaque d'apoplexie.
Par bonheur, Cl‚lia, au d‚sespoir ne se douta en aucune fa‡on de la tentative si criminelle de la duchesse. Le d‚sordre fut tel au moment de l'entr‚e … la citadelle de la litiŠre o— le g‚n‚ral, … demi mort, ‚tait enferm‚, que Ludovic et ses gens passŠrent sans objection; ils ne furent fouill‚s que pour la forme au pont de l'Esclave. Quand ils eurent transport‚ le g‚n‚ral jusqu'… son lit, on les conduisit … l'office, o— les domestiques les traitŠrent fort bien; mais aprŠs ce repas qui ne finit que fort prŠs du matin, on leur expliqua que l'usage de la prison exigeait que, pour le reste de la nuit, ils fussent enferm‚s … clef dans les salles basses du palais; le lendemain au jour ils seraient mis en libert‚ par le lieutenant du gouverneur.
Ces hommes avaient trouv‚ le moyen de remettre … Ludovic les cordes dont ils s'‚taient charg‚s, mais Ludovic eut beaucoup de peine … obtenir un instant d'attention de Cl‚lia. A la fin, dans un moment o— elle passait d'une chambre … une autre, il lui fit voir qu'il d‚posait des paquets de corde dans l'angle obscur d'un des salons du premier ‚tage. Cl‚lia fut profond‚ment frapp‚e de cette circonstance ‚trange: aussit“t elle con‡ut d'atroces soup‡ons.
- Qui ˆtes-vous? dit-elle … Ludovic.
Et sur la r‚ponse fort ambigu‰ de celui-ci, elle ajouta:
- Je devrais vous faire arrˆter; vous ou les v“tres vous avez empoisonn‚ mon pŠre!... Avouez … l'instant quelle est la nature du poison dont vous avez fait usage, afin que le m‚decin de la citadelle puisse administrer les remŠdes convenables; avouez … l'instant, ou bien, vous et vos complices, jamais vous ne sortirez de cette citadelle!
- Mademoiselle a tort de s'alarmer, r‚pondit Ludovic, avec une grƒce et une politesse parfaites; il ne s'agit nullement de poison; on a eu l'imprudence d'administrer au g‚n‚ral une dose de laudanum, et il paraŒt que le domestique charg‚ de ce crime a mis dans le verre quelques gouttes de trop; nous en aurons un remords ‚ternel; mais Mademoiselle peut croire que, grƒce au ciel, il n'existe aucune sorte de danger: M. le gouverneur doit ˆtre trait‚ pour avoir pris, par erreur, une trop forte dose de laudanum; mais, j'ai l'honneur de le r‚p‚ter … Mademoiselle, le laquais charg‚ du crime ne faisait point usage de poisons v‚ritables, comme Barbone, lorsqu'il voulut empoisonner Mgr Fabrice. On n'a point pr‚tendu se venger du p‚ril qu'a couru Mgr Fabrice; on n'a confi‚ … ce laquais maladroit qu'une fiole o— il y avait du laudanum, j'en fais le serment … Mademoiselle! Mais il est bien entendu que, si j'‚tais interrog‚ officiellement, je nierais tout.
"D'ailleurs, si Mademoiselle parle … qui que ce soit de laudanum et de poison, f–t-ce … l'excellent don Cesare, Fabrice est tu‚ de la main de Mademoiselle. Elle rend … jamais impossibles tous les projets de fuite; et Mademoiselle sait mieux que moi que ce n'est pas avec du simple laudanum que l'on veut empoisonner Monseigneur; elle sait aussi que quelqu'un n'a accord‚ qu'un mois de d‚lai pour ce crime, et qu'il y a d‚j… plus d'une semaine que l'ordre fatal a ‚t‚ re‡u. Ainsi, si elle me fait arrˆter, ou si seulement elle dit un mot … don Cesare ou … tout autre, elle retarde toutes nos entreprises de bien plus d'un mois, et j'ai raison de dire qu'elle tue de sa main Mgr Fabrice."
Cl‚lia ‚tait ‚pouvant‚e de l'‚trange tranquillit‚ de Ludovic.
"Ainsi, me voil… en dialogue r‚gl‚, se dit-elle, avec l'empoisonneur de mon pŠre, et qui emploie des tournures polies pour me parler! Et c'est l'amour qui m'a conduite … tous ces crimes!..."
Le remords lui laissait … peine la force de parler; elle dit … Ludovic:
- Je vais vous enfermer … clef dans ce salon. Je cours apprendre au m‚decin qu'il ne s'agit que de laudanum; mais, grand Dieu! comment lui dirai-je que je l'ai appris moi-mˆme? Je reviens ensuite vous d‚livrer.
"Mais, dit Cl‚lia, revenant en courant d'auprŠs de la porte, Fabrice savait-il quelque chose du laudanum?"
- Mon Dieu non, Mademoiselle, il n'y e–t jamais consenti. Et puis, … quoi bon faire une confidence inutile? nous agissons avec la prudence la plus stricte. Il s'agit de sauver la vie de Monseigneur, qui sera empoisonn‚ d'ici … trois semaines; l'ordre en a ‚t‚ donn‚ par quelqu'un qui d'ordinaire ne trouve point d'obstacle … ses volont‚s; et, pour tout dire … Mademoiselle, on pr‚tend que c'est le terrible fiscal g‚n‚ral Rassi qui a re‡u cette commission.
Cl‚lia s'enfuit ‚pouvant‚e: elle comptait tellement sur la parfaite probit‚ de don Cesare, qu'en employant certaine pr‚caution, elle osa lui dire qu'on avait administr‚ au g‚n‚ral du laudanum, et pas autre chose. Sans r‚pondre, sans questionner, don Cesare courut au m‚decin.
Cl‚lia revint au salon, o— elle avait enferm‚ Ludovic dans l'intention de le presser de questions sur le laudanum. Elle ne l'y trouva plus: il avait r‚ussi … s'‚chapper. Elle vit sur une table une bourse remplie de sequins, et une petite boŒte renfermant diverses sortes de poisons. La vue de ces poisons la fit fr‚mir."Qui me dit, pensa-t-elle, que l'on n'a donn‚ que du laudanum … mon pŠre et que la duchesse n'a pas voulu se venger de l… tentative de Barbone?
"Grand Dieu! s'‚cria-t-elle, me voici en rapport avec les empoisonneurs de mon pŠre! Et je les laisse s'‚chapper! Et peut-ˆtre cet homme, mis … la question, e–t avou‚ autre chose que du laudanum!"
Aussit“t Cl‚lia tomba … genoux, fondant en larmes, et pria la Madone avec ferveur.
Pendant ce temps, le m‚decin de la citadelle, fort ‚tonn‚ de l'avis qu'il recevait de don Cesare, et d'aprŠs lequel il n'avait affaire qu'… du laudanum, donna les remŠdes convenables qui bient“t firent disparaŒtre les sympt“mes les plus alarmants. Le g‚n‚ral revint un peu … lui comme le jour commen‡ait … paraŒtre. Sa premiŠre action marquant de la connaissance fut de charger d'injures le colonel commandant en second la citadelle, et qui s'‚tait avis‚ de donner quelques ordres les plus simples du monde pendant que le g‚n‚ral n'avait pas sa connaissance.
Le gouverneur se mit ensuite dans une fort grande colŠre contre une fille de cuisine qui, en lui apportant un bouillon, s'avisa de prononcer le mot d'apoplexie.
- Est-ce que je suis d'ƒge, s'‚cria-t-il, … avoir des apoplexies? Il n'y a que mes ennemis acharn‚s qui puissent se plaire … r‚pandre de tels bruits. Et d'ailleurs, est-ce que j'ai ‚t‚ saign‚, pour que la calomnie elle-mˆme ose parler d'apoplexie?
Fabrice, tout occup‚ des pr‚paratifs de sa faite, ne put concevoir les bruits ‚tranges qui remplissaient la citadelle au moment o— l'on y rapportait le gouverneur … demi mort. D'abord il eut quelque id‚e que sa sentence ‚tait chang‚e, et qu'on venait le mettre … mort. Voyant ensuite que personne ne se pr‚sentait dans sa chambre, il pensa que Cl‚lia avait ‚t‚ trahie, qu'… sa rentr‚e dans la forteresse on lui avait enlev‚ les cordes que probablement elle rapportait, et qu'enfin ses projets de fuite ‚taient d‚sormais impossibles. Le lendemain, … l'aube du jour, il vit entrer dans sa chambre un homme … lui inconnu, qui, sans mot dire, v d‚posa un panier de fruits: sous les fruits ‚tait cach‚e la lettre suivante:
P‚n‚tr‚e des remords les plus vifs par ce qui a ‚t‚ fait, non pas, grƒce au ciel, de mon consentement, mais … l'occasion d'une id‚e que j'avais eue, j'ai fait voeu … la trŠs sainte Vierge que si, par l'effet de sa sainte intercession, mon pŠre est sauv‚, jamais je n'opposerai un refus … ses ordres; j'‚pouserai le marquis aussit“t que j 'en serai requise par lui, et jamais je ne vous reverrai. Toutefois, je crois qu'il est de mon devoir d'achever ce qui a ‚t‚ commenc‚. Dimanche prochain, au retour de la messe o— l'on vous conduira … ma demande (songez … pr‚parer votre ƒme, vous pourrez vous tuer dans la difficile entreprise), au retour de la messe, dis-je, retardez le plus possible votre rentr‚e dans votre chambre; vous y trouverez ce qui vous est n‚cessaire pour l'entreprise m‚dit‚e. Si vous p‚rissez, j'aurai l'ƒme navr‚e! Pourrez-vous m'accuser d'avoir contribu‚ … votre mort? La duchesse elle-mˆme ne m'a-t-elle pas r‚p‚t‚ … diverses reprises que la faction Raversi l'emporte? On veut lier le prince par une cruaut‚ qui le s‚pare … jamais du comte Mosca. La duchesse, fondant en larmes, m'a jur‚ qu'il ne reste que cette ressource: vous p‚rissez si vous ne tentez rien. Je ne puis plus vous regarder, j 'en ai fait le voeu; mais si dimanche, vers le soir, vous me voyez entiŠrement vˆtue de noir, … la fenˆtre accoutum‚e, ce sera le signal que la nuit suivante tout sera dispos‚ autant qu'il est possible … mes faibles moyens. AprŠs onze heures, peut-ˆtre seulement … minuit ou une heure, une petite lampe paraŒtra … ma fenˆtre, ce sera l'instant d‚cisif; recommandez-vous … votre saint patron, prenez en hƒte les habits de prˆtre dont vous ˆtes pourvu, et marchez.
Adieu, Fabrice, je serai en priŠre, et r‚pandant les larmes les plus amŠres, vous pouvez le croire, pendant que vous courrez de si grands dangers. Si vous p‚rissez, Je ne vous survivrai point; grand Dieu! qu'est-ce que je dis? mais si vous r‚ussissez, je ne vous reverrai jamais. -Dimanche, aprŠs la messe, vous trouverez dans votre prison l'argent, les poisons, les cordes, envoy‚s par cette femme terrible qui vous aime avec passion, et qui m'a r‚p‚t‚ jusqu'… trois fois qu'il fallait prendre ce parti. Dieu vous sauve et la sainte Madone!
Fabio Conti ‚tait un ge“lier toujours inquiet, toujours malheureux, voyant toujours en songe quelqu'un de ses prisonniers lui ‚chapper: il ‚tait abhorr‚ de tout ce qui ‚tait dans la citadelle; mais le malheur inspirant les mˆmes r‚solutions … tous les hommes, les pauvres prisonniers, ceux-l… mˆme qui ‚taient enchaŒn‚s dans des cachots hauts de trois pieds, larges de trois pieds et de huit pieds de longueur et o— ils ne pouvaient se tenir debout ou assis, tous les prisonniers, mˆme ceux-l…, dis-je, eurent l'id‚e de faire chanter … leurs frais un Te Deum lorsqu'ils surent que leur gouverneur ‚tait hors de danger. Deux ou trois de ces malheureux firent des sonnets en l'honneur de Fabio Conti. O effet du malheur sur ces hommes! Que celui qui les blƒme soit conduit par sa destin‚e … passer un an dans un cachot haut de trois pieds, avec huit onces de pain par jour et je–nant les vendredis.
Cl‚lia, qui ne quittait la chambre de son pŠre que pour aller prier dans la chapelle, dit que le gouverneur avait d‚cid‚ que les r‚jouissances n'auraient lieu que le dimanche. Le matin de ce dimanche, Fabrice assista … la messe et au Te Deum; le soir il y eut feu d'artifice, et dans les salles basses du chƒteau l'on distribua aux soldats une quantit‚ de vin quadruple de celle que le gouverneur avait accord‚e; une main inconnue avait mˆme envoy‚ plusieurs tonneaux d'eau-de-vie que les soldats d‚foncŠrent. La g‚n‚rosit‚ des soldats qui s'enivrŠrent ne voulut pas que les cinq soldats qui faisaient faction comme sentinelles autour du palais souffrissent de leur position; … mesure qu'ils arrivaient … leurs gu‚rites, un domestique affid‚ leur donnait du vin, et l'on ne sait par quelle main ceux qui furent plac‚s en sentinelle … minuit et pendant le reste de la nuit re‡urent aussi un verre d'eau-de-vie, et l'on oubliait … chaque fois la bouteille auprŠs de la gu‚rite (comme il a ‚t‚ prouv‚ au procŠs qui suivit).
Le d‚sordre dura plus longtemps que Cl‚lia ne l'avait pens‚, et ce ne fut que vers une heure que Fabrice, qui, depuis plus de huit jours, avait sci‚ deux barreaux de sa fenˆtre, celle qui ne donnait pas vers la voliŠre, commen‡a … d‚monter l'abat-jour; il travaillait presque sur la tˆte des sentinelles qui gardaient le palais du gouverneur, ils n'entendirent rien. Il avait fait quelques nouveaux noeuds seulement … l'immense corde n‚cessaire pour descendre de cette terrible hauteur de cent quatre-vingts pieds. Il arrangea cette corde en bandouliŠre autour de son corps: elle le gˆnait beaucoup, son volume ‚tant ‚norme; les noeuds l'empˆchaient de former masse, et elle s'‚cartait … plus de dix-huit pouces du corps."Voil… le grand obstacle", se dit Fabrice.
Cette corde arrang‚e tant bien que mal, Fabrice prit celle avec laquelle il comptait descendre les trente-cinq pieds qui s‚paraient sa fenˆtre de l'esplanade o— ‚tait le palais du gouverneur. Mais comme pourtant, quelque enivr‚es que fussent les sentinelles, il ne pouvait pas descendre exactement sur leurs tˆtes, il sortit, comme nous l'avons dit, par la seconde fenˆtre de sa chambre, celle qui avait jour sur le toit d'une sorte de vaste corps de garde. Par une bizarrerie de malade, dŠs que le g‚n‚ral Fabio Conti avait pu parler, il avait fait monter deux cents soldats dans cet ancien corps de garde abandonn‚ depuis un siŠcle. Il disait qu'aprŠs l'avoir empoisonn‚ on voulait l'assassiner dans son lit, et ces deux cents soldats devaient le garder. On peut juger de l'effet que cette mesure impr‚vue produisit sur le coeur de Cl‚lia: cette fille pieuse sentait fort bien jusqu'… quel point elle trahissait son pŠre, et un pŠre qui venait d'ˆtre presque empoisonn‚ dans l'int‚rˆt du prisonnier qu'elle aimait. Elle vit presque dans l'arriv‚e impr‚vue de ces deux cents hommes un arrˆt de la Providence qui lui d‚fendait d'aller plus avant et de rendre la libert‚ … Fabrice.
Mais tout le monde dans Parme parlait de la mort prochaine du prisonnier. On avait encore trait‚ ce triste sujet … la fˆte mˆme donn‚e … l'occasion du mariage de la signora Giulia Crescenzi. Puisque pour une pareille v‚tille, un coup d'‚p‚e maladroit donn‚ … un com‚dien, un homme de la naissance de Fabrice n'‚tait pas mis en libert‚ au bout de neuf mois de prison et avec la protection du premier ministre, c'est qu'il y avait de la politique dans son affaire. Alors, inutile de s'occuper davantage de lui, avait-on dit; s'il ne convenait pas au pouvoir de le faire mourir en place publique, il mourrait bient“t de maladie. Un ouvrier serrurier qui avait ‚t‚ appel‚ au palais du g‚n‚ral Fabio Conti parla de Fabrice comme d'un prisonnier exp‚di‚ depuis longtemps et dont on taisait la mort par politique. Le mot de cet homme d‚cida Cl‚lia.
CHAPITRE XXII
Dans la journ‚e Fabrice fut attaqu‚ par quelques r‚flexions s‚rieuses et d‚sagr‚ables, mais … mesure qu'il entendait sonner les heures qui le rapprochaient du moment de l'action, il se sentait allŠgre et dispos. La duchesse lui avait ‚crit qu'il serait surpris par le grand air, et qu'… peine hors de sa prison il se trouverait dans l'impossibilit‚ de marcher; dans ce cas il valait mieux pourtant s'exposer … ˆtre repris que se pr‚cipiter du haut d'un mur de cent quatre-vingts pieds."Si ce malheur m'arrive, disait Fabrice, je me coucherai contre le parapet, je dormirai une heure, puis je recommencerai; puisque je l'ai jur‚ … Cl‚lia, j'aime mieux tomber du haut d'un rempart, si ‚lev‚ qu'il soit que d'ˆtre toujours … faire des r‚flexions sur l‚ go–t du pain que je mange. Quelles horribles douleurs ne doit-on pas ‚prouver avant la fin, quand on meurt empoisonn‚! Fabio Conti n'y cherchera pas de fa‡ons, il me fera donner de l'arsenic avec lequel il tue les rats de sa citadelle."
Vers le minuit un de ces brouillards ‚pais et blancs que le P“ jette quelquefois sur ses rives s'‚tendit d'abord sur la ville, et en sui te gagna l'esplanade et les bastions au milieu desquels s'‚lŠve la grosse tour de la citadelle. Fabrice crut voir que du parapet de la plate-forme, on n'apercevait plus les petits acacias qui environnaient les jardins ‚tablis par les soldats au pied du mur de cent quatre-vingts pieds."Voil… qui est excellent", pensat-il.
Un peu aprŠs que minuit et demi eut sonn‚, le signal de la petite lampe parut … la fenˆtre de la voliŠre. Fabrice ‚tait prˆt … agir; il fit un signe de croix, puis attacha … son lit la petite corde destin‚e … lui faire descendre les trente-cinq pieds qui le s‚paraient de la plate-forme o— ‚tait le palais. Il arriva sans encombre sur le toit du corps de garde occup‚ depuis la veille par les deux cents hommes de renfort dont nous avons parl‚. Par malheur les soldats, … minuit trois quarts qu'il ‚tait alors, n'‚taient pas encore endormis; pendant qu'il marchait … pas de loup sur le toit de grosses tuiles creuses, Fabrice les entendait qui disaient que le diable ‚tait sur le toit, et qu'il fallait essayer de le tuer d'un coup de fusil. Quelques voix pr‚tendaient que ce souhait ‚tait d'une grande impi‚t‚, d'autres disaient que si l'on tirait un coup de fusil sans tuer quelque chose, le gouverneur les mettrait tous en prison pour avoir alarm‚ la garnison inutilement. Toute cette belle discussion faisait que Fabrice se hƒtait le plus possible en marchant sur le toit et qu'il faisait beaucoup plus de bruit. Le fait est qu'au moment o—, pendu … sa corde, il passa devant les fenˆtres, par bonheur … quatre ou cinq pieds de distance … cause de l'avance du toit elles ‚taient h‚riss‚es de ba‹onnettes. Quelques-uns ont pr‚tendu que Fabrice toujours fou eut l'id‚e de jouer le r“le du diable, et qu'il jeta … ces soldats une poign‚e de sequins. Ce qui est s–r, c'est qu'il avait sem‚ des sequins sur le plancher de sa chambre, et il en sema aussi sur la plate-forme dans son trajet de la tour FarnŠse au parapet, afin de se donner la chance de distraire les soldats qui auraient pu se mettre … le poursuivre.
Arriv‚ sur la plate-forme et entour‚ de sentinelles qui ordinairement criaient tous les quarts d'heure une phrase entiŠre: Tout est bien autour de mon poste, il dirigea ses pas vers le parapet du couchant et chercha la pierre neuve.
Ce qui paraŒt incroyable et pourrait faire douter du fait si le r‚sultat n'avait pas eu pour t‚moin une ville entiŠre, c'est que les sentinelles plac‚es le long du parapet n'aient pas vu et arrˆt‚ Fabrice, … la v‚rit‚, le brouillard dont nous avons parl‚ commen‡ait … monter, et Fabrice a dit que lorsqu'il ‚tait sur la plate-forme, le brouillard lui semblait arriv‚ d‚j… jusqu'… la moiti‚ de la tour FarnŠse. Mais ce brouillard n'‚tait point ‚pais, et il apercevait fort bien les sentinelles dont quelques-unes se promenaient. Il ajoutait que, pouss‚ comme par une force surnaturelle, il alla se placer hardiment entre deux sentinelles assez voisines. Il d‚fit tranquillement la grande corde qu'il avait autour du corps et qui s'embrouilla deux fois il lui fallut beaucoup de temps pour la d‚brouiller et l'‚tendre sur le parapet. Il entendait les soldats parler de tous les c“t‚s, bien r‚solu … poignarder le premier qui s'avancerait vers lui."Je n'‚tais nullement troubl‚, ajoutait-il, il me semblait que j'accomplissais une c‚r‚monie."
Il attacha sa corde enfin d‚brouill‚e … une ouverture pratiqu‚e dans le parapet pour l'‚coulement des eaux, il monta sur ce mˆme parapet, et pria Dieu avec ferveur, puis, comme un h‚ros des temps de chevalerie, il pensa un instant … Cl‚lia."Combien je suis diff‚rent, se dit-il. du Fabrice l‚ger et libertin qui entra ici il y a neuf mois!"Enfin il se mit … descendre cette ‚tonnante hauteur. Il agissait m‚caniquement, dit-il, et comme il e–t fait en plein jour, descendant devant des amis, pour gagner un pari. Vers le milieu de la hauteur, il sentit tout … coup ses bras perdre leur force; il croit mˆme qu'il lƒcha la corde un instant; mais bient“t il la reprit; peut-ˆtre, dit-il, il se retint aux broussailles sur lesquelles il glissait et qui l'‚corchaient. Il ‚prouvait de temps … autre une douleur atroce entre les ‚paules, elle allait jusqu'… lui “ter la respiration. Il y avait un mouvement d'ondulation fort incommode; il ‚tait renvoy‚ sans cesse de la corde aux broussailles. Il fut touch‚ par plusieurs oiseaux assez gros qu'il r‚veillait et qui se jetaient sur lui en s'envolant. Les premiŠres fois il crut ˆtre atteint par des gens descendant de la citadelle par la mˆme voie que lui pour le poursuivre, et il s'apprˆtait … se d‚fendre. Enfin il arriva au bas de la grosse tour sans autre inconv‚nient que d'avoir les mains en sang. Il raconte que depuis le milieu de la tour, le talus qu'elle forme lui fut fort utile; il frottait le mur en descendant, et les plantes qui croissaient entre les pierres le retenaient beaucoup. En arrivant en bas dans les jardins des soldats, il tomba sur un acacia qui, vu d'en haut, lui semblait avoir quatre ou cinq pieds de hauteur, et qui en avait r‚ellement quinze ou vingt. Un ivrogne qui se trouvait l… endormi le prit pour un voleur. En tombant de cet arbre, Fabrice se d‚mit presque le bras gauche. Il se mit … fuir vers le rempart, mais, … ce qu'il dit, ses jambes lui semblaient comme du coton, il n'avait plus aucune force. Malgr‚ le p‚ril, il s'assit et but un peu d'eau-de-vie qui lui restait. Il s'endormit quelques minutes au point de ne plus savoir o— il ‚tait; en se r‚veillant il ne pouvait comprendre comment, se trouvant dans sa chambre, il voyait des arbres. Enfin la terrible v‚rit‚ revint … sa m‚moire. Aussit“t il marcha vers le rempart; il y monta par un grand escalier. La sentinelle, qui ‚tait plac‚e tout prŠs, ronflait dans sa gu‚rite. Il trouva une piŠce de canon gisant dans l'herbe; il y attacha sa troisiŠme corde; elle se trouva un peu trop courte, et il tomba dans un foss‚ bourbeux o— il pouvait y avoir un pied d'eau. Pendant qu'il se relevait et cherchait … se reconnaŒtre, il se sentit saisi par deux hommes: il eut peur un instant; mais bient“t il entendit prononcer prŠs de son oreille et … voix basse:
- Ah! monsignore! monsignore!
Il comprit vaguement que ces hommes appartenaient … la duchesse; aussit“t il s'‚vanouit profond‚ment. Quelque temps aprŠs il sentit qu'il ‚tait port‚ par des hommes qui marchaient en silence et fort vite; puis on s'arrˆta, ce qui lui donna beaucoup d'inqui‚tude. Mais il n'avait ni la force de parler ni celle d'ouvrir les yeux; il sentit qu'on le serrait; tout … coup il reconnut le parfum des vˆtements de la duchesse. Ce parfum le ranima; il ouvrit les yeux; il put prononcer les mots:
- Ah! chŠre amie!
Puis il s'‚vanouit de nouveau profond‚ment.
Le fidŠle Bruno, avec une escouade de gens de police d‚vou‚s au comte, ‚tait en r‚serve … deux cents pas; le comte lui-mˆme ‚tait cach‚ dans une petite maison tout prŠs du lieu o— la duchesse attendait. Il n'e–t pas h‚sit‚, s'il l'e–t fallu, … mettre l'‚p‚e … la main avec quelques officiers … demi-solde, ses amis intimes; il se regardait comme oblig‚ de sauver la vie … Fabrice, qui lui semblait grandement expos‚, et qui jadis e–t sa grƒce sign‚e du prince, si lui Mosca n'e–t eu la sottise de vouloir ‚viter une sottise ‚crite au souverain.
Depuis minuit la duchesse, entour‚e d'hommes arm‚s jusqu'aux dents, errait dans un profond silence devant les remparts de la citadelle; elle ne pouvait rester en place, elle pensait qu'elle aurait … combattre pour enlever Fabrice … des gens qui le poursuivraient. Cette imagination ardente avait pris cent pr‚cautions, trop longues … d‚tailler ici, et d'une imprudence incroyable. On a calcul‚ que plus de quatre-vingts agents ‚taient sur pied cette nuit-l…, s'attendant … se battre pour quelque chose d'extraordinaire. Par bonheur Ferrante et Ludovic ‚taient … la tˆte de tout cela, et le ministre de la police n'‚tait pas hostile; mais le comte lui-mˆme remarqua que la duchesse ne fut trahie par personne, et qu'il ne sut rien comme ministre.
La duchesse perdit la tˆte absolument en revoyant Fabrice; elle le serrait convulsivement dans ses bras, puis fut au d‚sespoir en se voyant couverte de sang: c'‚tait celui des mains de Fabrice; elle le crut dangereusement bless‚. Aid‚e d'un de ses gens, elle lui “tait son habit pour le panser, lorsque Ludovic qui, par bonheur, se trouvait l…, mit d'autorit‚ la duchesse et Fabrice dans une des petites voitures qui ‚taient cach‚es dans un jardin prŠs de la porte de la ville et l'on partit ventre … terre pour aller passer l‚ P“ prŠs de Sacca. Ferrante, avec vingt hommes bien arm‚s faisait l'arriŠre-garde, et avait promis sur sa tˆte d'arrˆter la poursuite. Le comte seul et … pied, ne quitta les environs de la citadelle que deux heures plus tard, quand il vit que rien ne bougeait."Me voici en haute trahison!"se disait-il ivre de joie.
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