La Chartreuse de Parme
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Stendhal >> La Chartreuse de Parme
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AprŠs la douleur morale d'avoir ‚t‚ si indignement trahi et vol‚, il en ‚tait une autre qui, … chaque instant, se faisait sentir plus vivement: il mourait de faim. Ce fut donc avec une joie extrˆme qu'aprŠs avoir march‚, ou plut“t couru pendant dix minutes, il s'aper‡ut que le corps d'infanterie, qui allait trŠs vite aussi, s'arrˆtait comme pour prendre position. Quelques minutes plus tard, il se trouvait au milieu des premiers soldats.
- Camarades, pourriez-vous me vendre un morceau de pain?
- Tiens, cet autre qui nous prend pour des boulangers!
Ce mot dur et le ricanement g‚n‚ral qui le suivit accablŠrent Fabrice. La guerre n'‚tait donc plus ce noble et commun ‚lan d'ƒmes amantes de la gloire qu'il s'‚tait figur‚ d'aprŠs les proclamations de Napol‚on! Il s'assit, ou plut“t se laissa tomber sur le gazon; il devint trŠs pƒle. Le soldat qui lui avait parl‚, et qui s'‚tait arrˆt‚ … dix pas pour nettoyer la batterie de son fusil avec son mouchoir, s'approcha et lui jeta un morceau de pain; puis, voyant qu'il ne le ramassait pas, le soldat lui mit un morceau de ce pain dans la bouche. Fabrice ouvrit les yeux, et mangea ce pain sans avoir la force de parler. Quand enfin il chercha des yeux le soldat pour le payer, il se trouva seul, les soldats les plus voisins de lui ‚taient ‚loign‚s de cent pas et marchaient. Il se leva machinalement et les suivit. Il entra dans un bois; il allait tomber de fatigue, et cherchait d‚j… de l'oeil une place commode; mais quelle ne fut pas sa joie en reconnaissant d'abord le cheval, puis la voiture, et enfin la cantiniŠre du matin! Elle accourut … lui et fut effray‚e de sa mine.
- Marche encore, mon petit, lui dit-elle; tu es donc bless‚? et ton beau cheval?
En parlant ainsi elle le conduisait vers sa voiture, o— elle le fit monter, en le soutenant par-dessous les bras. A peine dans la voiture, notre h‚ros, exc‚d‚ de fatigue, s'endormit profond‚ment.
CHAPITRE IV
Rien ne put le r‚veiller, ni les coups de fusil tir‚s fort prŠs de la petite charrette, ni le trot du cheval que la cantiniŠre fouettait … tour de bras. Le r‚giment, attaqu‚ … l'improviste par des nu‚es de cavalerie prussienne, aprŠs avoir cru … la victoire toute la journ‚e, battait en retraite, ou plut“t s'enfuyait du c“t‚ de la France.
Le colonel, beau jeune homme, bien ficel‚, qui venait de succ‚der … Macon, fut sabr‚, le chef de bataillon qui le rempla‡a dans le commandement vieillard … cheveux blancs, fit faire halte au r‚giment.
- F...! dit-il aux soldats, du temps de la r‚publique on attendait pour filer d'y ˆtre forc‚ par l'ennemi... D‚fendez chaque pouce de terrain et faites-vous tuer, s'‚criait-il en jurant; c'est maintenant le sol de la patrie que ces Prussiens veulent envahir!
La petite charrette s'arrˆta, Fabrice se r‚veilla tout … coup. Le soleil ‚tait couch‚ depuis longtemps; il fut tout ‚tonn‚ de voir qu'il ‚tait presque nuit. Les soldats couraient de c“t‚ et d'autre dans une confusion qui surprit fort notre h‚ros; il trouva qu'ils avaient l'air penaud.
- Qu'est-ce donc? dit-il … la cantiniŠre.
- Rien du tout. C'est que nous sommes flamb‚s, mon petit; c'est la cavalerie des Prussiens qui nous sabre, rien que ‡a. Le bˆta de g‚n‚ral a d'abord cru que c'‚tait la n“tre. Allons, vivement, aide-moi … r‚parer le trait de Cocotte qui s'est cass‚.
Quelques coups de fusil partirent … dix pas de distance: notre h‚ros, frais et dispos, se dit: "Mais r‚ellement, pendant toute la journ‚e, je ne me suis pas battu, j'ai seulement escort‚ un g‚n‚ral."
- Il faut que je me batte, dit-il … la cantiniŠre.
- Sois tranquille, tu te battras, et plus que tu ne voudras! Nous sommes perdus.
"Aubry, mon gar‡on, cria-t-elle … un caporal qui passait, regarde toujours de temps en temps o— en est la petite voiture."
- Vous allez vous battre? dit Fabrice … Aubry.
- Non, je vais mettre mes escarpins pour aller … la danse!
- Je vous suis.
- Je te recommande le petit hussard, cria la cantiniŠre, le jeune bourgeois a du coeur.
Le caporal Aubry marchait sans dire mot. Huit ou dix soldats le rejoignirent en courant, il les conduisit derriŠre un gros chˆne entour‚ de ronces. Arriv‚ l…, il les pla‡a au bord du bois, toujours sans mot dire, sur une ligne fort ‚tendue; chacun ‚tait au moins … dix pas de son voisin.
- Ah ‡…! vous autres, dit le caporal, et c'‚tait la premiŠre fois qu'il parlait, n'allez pas faire feu avant l'ordre, songez que vous n'avez plus que trois cartouches.
"Mais que se passe-t-il donc?"se demandait Fabrice. Enfin, quand il se trouva seul avec le caporal, il lui dit:
- Je n'ai pas de fusil.
- Tais-toi d'abord! Avance-toi l…, … cinquante pas en avant du bois, tu trouveras quelqu'un des pauvres soldats du r‚giment qui viennent d'ˆtre sabr‚s; tu lui prendras sa giberne et son fusil. Ne va pas d‚pouiller un bless‚, au moins; prends le fusil et la giberne d'un qui soit bien mort, et d‚pˆche-toi, pour ne pas recevoir les coups de fusil de nos gens.
Fabrice partit en courant et revint bien vite avec un fusil et une giberne.
- Charge ton fusil et mets-toi l… derriŠre cet arbre, et surtout ne va pas tirer avant l'ordre que je t'en donnerai... Dieu de Dieu! dit le caporal en s'interrompant, il ne sait pas mˆme charger son arme!... (Il aida Fabrice en continuant son discours.) Si un cavalier ennemi galope sur toi pour te sabrer, tourne autour de ton arbre et ne lƒche ton coup qu'… bout portant, quand ton cavalier sera … trois pas de toi; il faut presque que ta ba‹onnette touche son uniforme.
"Jette donc ton grand sabre, s'‚cria le caporal, veux-tu qu'il te fasse tomber, nom de D...! Quels soldats on nous donne maintenant!"
En parlant ainsi, il prit lui-mˆme le sabre qu'il jeta au loin avec colŠre.
- Toi, essuie la pierre de ton fusil avec ton mouchoir. Mais as-tu jamais tir‚ un coup de fusil?
- Je suis chasseur.
- Dieu soit lou‚! reprit le caporal avec un gros soupir. Surtout ne tire pas avant l'ordre que je te donnerai.
Et il s'en alla.
Fabrice ‚tait tout joyeux."Enfin je vais me battre r‚ellement, se disait-il, tuer un ennemi! Ce matin ils nous envoyaient des boulets, et moi je ne faisais rien que m'exposer … ˆtre tu‚; m‚tier de dupe."Il regardait de tous c“t‚s avec une extrˆme curiosit‚. Au bout d'un moment, il entendit partir sept … huit coups de fusil tout prŠs de lui. Mais, ne recevant point l'ordre de tirer, il se tenait tranquille derriŠre son arbre. Il ‚tait presque nuit; il lui semblait ˆtre … l'espŠre, … la chasse … l'ours, dans la montagne de la Tramezzina, au-dessus de Grianta. Il lui vint une id‚e de chasseur; il prit une cartouche dans sa giberne et en d‚tacha la balle: a si je le vois, dit-il, il ne faut pas que je le manque >>, et il fit couler cette seconde balle dans le canon de son fusil. Il entendit tirer deux coups de feu tout … c“t‚ de son arbre; en mˆme temps il vit un cavalier vˆtu de bleu qui passait au galop devant lui, se dirigeant de sa droite … sa gauche."Il n'est pas … trois pas, se dit-il, mais … cette distance je suis s–r de mon coup", il suivit bien le cavalier du bout de son fusil et enfin pressa la d‚tente; le cavalier tomba avec son cheval."Notre h‚ros se croyait … la chasse: il courut tout joyeux sur la piŠce qu'il venait d'abattre. Il touchait d‚j… l'homme qui lui semblait mourant, lorsque, avec une rapidit‚ incroyable deux cavaliers prussiens arrivŠrent sur lui pour l‚ sabrer. Fabrice se sauva … toutes jambes vers le bois; pour mieux courir il jeta son fusil. Les cavaliers prussiens n'‚taient plus qu'… trois pas de lui lorsqu'il atteignit une nouvelle plantation de petits chˆnes gros comme le bras et bien droits qui bordaient le bois. Ces petits chˆnes arrˆtŠrent un instant les cavaliers, mais ils passŠrent et se remirent … poursuivre Fabrice dans une clairiŠre. De nouveau ils ‚taient prŠs de l'atteindre, lorsqu'il se glissa entre sept … huit gros arbres. A ce moment, il eut presque la figure br–l‚e par la flamme de cinq ou six coups de fusil qui partirent en avant de lui. Il baissa la tˆte; comme il la relevait, il se trouva vis-…-vis du caporal.
- Tu as tu‚ le tien? lui demanda le caporal Aubry.
- Oui, mais j'ai perdu mon fusil.
- Ce n'est pas les fusils qui nous manquent; tu es un bon b...; malgr‚ ton air cornichon, tu as bien gagn‚ ta journ‚e, et ces soldats-ci viennent de manquer ces deux qui te poursuivaient et venaient droit … eux; moi, je ne les voyais pas. Il s'agit maintenant de filer rondement; le r‚giment doit ˆtre … un demi-quart de lieue, et, de plus, il y a un petit bout de prairie o— nous pouvons ˆtre ramass‚s au demi-cercle.
Tout en parlant, le caporal marchait rapidement … la tˆte de ses dix hommes. A deux cents pas de l…, en entrant dans la petite prairie dont il avait parl‚, on rencontra un g‚n‚ral bless‚ qui ‚tait port‚ par son aide de camp et par un domestique.
- Vous allez me donner quatre hommes, dit-il au caporal d'une voix ‚teinte, il s'agit de me transporter … l'ambulance j'ai la jambe fracass‚e.
- Va te faire f..., r‚pondit le caporal toi et tous les g‚n‚raux. Vous avez tous trahi l'Empereur aujourd'hui.
- Comment, dit le g‚n‚ral en fureur, vous m‚connaissez mes ordres! Savez-vous que je suis le g‚n‚ral comte B***, commandant votre division, etc.
Il fit des phrases. L'aide de camp se jeta sur les soldats. Le caporal lui lan‡a un coup de ba‹onnette dans le bras, puis fila avec ses hommes en doublant le pas.
- Puissent-ils ˆtre tous comme toi, r‚p‚tait le caporal en jurant, les bras et les jambes fracass‚s! Tas de freluquets! Tous vendus aux Bourbons, et trahissant l'Empereur!
Fabrice ‚coutait avec saisissement cette affreuse accusation.
Vers les dix heures du soir, la petite troupe rejoignit le r‚giment … l'entr‚e d'un gros village qui formait plusieurs rues fort ‚troites', mais Fabrice remarqua que le caporal Aubry ‚vitait de parler … aucun des officiers.
- Impossible d'avancer! s'‚cria le caporal.
Toutes ces rues ‚taient encombr‚es d'infanterie, de cavaliers et surtout de caissons d'artillerie et de fourgons. Le caporal se pr‚senta … l'issue de trois de ces rues; aprŠs avoir fait vingt pas il fallait s'arrˆter: tout le monde jurait et se fƒchait.
- Encore quelque traŒtre qui commande! s'‚cria le caporal; si l'ennemi a l'esprit de tourner le village nous sommes tous prisonniers comme des chiens. Suivez-moi, vous autres.
Fabrice regarda; il n'y avait plus que six soldats avec le caporal. Par une grande porte ouverte ils entrŠrent dans une vaste basse-cour, de la basse-cour ils passŠrent dans une ‚curie, dont la petite porte leur donna entr‚e dans un jardin. Ils s'y perdirent un moment, errant de c“t‚ et d'autre. Mais enfin, en passant une haie, ils se trouvŠrent dans une vaste piŠce de bl‚ noir. En moins d'une demi-heure, guid‚s par les cris et le bruit confus, ils eurent regagn‚ la grande route au-del… du village. Les foss‚s de cette route ‚taient remplis de fusils abandonn‚s; Fabrice en choisit un, mais la route, quoique fort large, ‚tait tellement encombr‚e de fuyards et de charrettes, qu'en une demi-heure de temps, … peine si le caporal et Fabrice avaient avanc‚ de cinq cents pas; on disait que cette route conduisait … Charleroi. Comme onze heures sonnaient … l'horloge du village: _ Prenons de nouveau … travers champs, s'‚cria le caporal.
La petite troupe n'‚tait plus compos‚e que de trois soldats, le caporal et Fabrice. Quand on fut … un quart de lieue de la grande route:
- Je n'en puis plus, dit un des soldats.
- Et moi itou, dit un autre.
- Belle nouvelle! Nous en sommes tous log‚s l…, dit le caporal; mais ob‚issez-moi, et vous vous en trouverez bien.
Il vit cinq ou six arbres le long d'un petit foss‚ au milieu d'une immense piŠce de bl‚.
- Aux arbres! dit-il … ses hommes; couchez-vous l…, ajouta-t-il quand on y fut arriv‚, et surtout pas de bruit. Mais, avant de s'endormir, qui est-ce qui a du pain?
- Moi, dit un des soldats.
- Donne, dit le caporal, d'un air magistral.
Il divisa le pain en cinq morceaux et prit le plus petit.
- Un quart d'heure avant le point du jour, dit-il en mangeant, vous allez avoir sur le dos la cavalerie ennemie. Il s'agit de ne pas se laisser sabrer. Un seul est flamb‚ avec de la cavalerie sur le dos, dans ces grandes plaines, cinq au contraire peuvent se sauver: restez avec moi bien unis, ne tirez qu'… bout portant, et demain soir je me fais fort de vous rendre … Charleroi.
Le caporal les ‚veilla une heure avant le jour; il leur fit renouveler la charge de leurs armes, le tapage sur la grande route continuait, et avait dur‚ toute la nuit: c'‚tait comme le bruit d'un torrent entendu dans le lointain.
- Ce sont comme des moutons qui se sauvent, dit Fabrice au caporal, d'un air na‹f.
- Veux-tu bien te taire, blanc-bec! dit le caporal indign‚.
Et les trois soldats qui composaient toute son arm‚e avec Fabrice regardŠrent celui-ci d'un air de colŠre, comme s'il e–t blasph‚m‚. Il avait insult‚ la nation.
"Voil… qui est fort! pensa notre h‚ros; j'ai d‚j… remarqu‚ cela chez le vice-roi … Milan; ils ne fuient pas, non! Avec ces Fran‡ais il n'est pas permis de dire la v‚rit‚ quand elle choque leur vanit‚. Mais quant … leur air m‚chant je m'en moque, il faut que je le leur fasse comprendre."On marchait toujours … cinq cents pas de ce torrent de fuyards qui couvraient la grande route. A une lieue de l…, le caporal et sa troupe traversŠrent un chemin qui allait rejoindre la route et o— beaucoup de soldats ‚taient couch‚s. Fabrice acheta un cheval assez bon qui lui co–ta quarante francs, et parmi tous les sabres jet‚s de c“t‚ et d'autre, il choisit avec soin un grand sabre droit."Puisqu'on dit qu'il faut piquer, pensa-t-il, celui-ci est le meilleur."Ainsi ‚quip‚, il mit son cheval au galop et rejoignit bient“t le caporal qui avait pris les devants. Il s'affermit sur ses ‚triers, prit de la main gauche le fourreau de son sabre droit, et dit aux quatre Fran‡ais:
- Ces gens qui se sauvent sur la grande route ont l'air d'un troupeau de moutons... Ils marchent comme des moutons effray‚s...
Fabrice avait beau appuyer sur le mot mouton, ses camarades ne se souvenaient plus d'avoir ‚t‚ fƒch‚s par ce mot une heure auparavant. Ici se trahit un des contrastes des caractŠres italien et fran‡ais; le Fran‡ais est sans doute le plus heureux, il glisse sur les ‚v‚nements de la vie et ne garde pas rancune.
Nous ne cacherons point que Fabrice fut trŠs satisfait de sa personne aprŠs avoir parl‚ des moutons. On marchait en faisant la petite conversation. A deux lieues de l… le caporal, toujours fort ‚tonn‚ de ne point voir la cavalerie ennemie, dit … Fabrice:
- Vous ˆtes notre cavalerie, galopez vers cette ferme sur ce petit tertre, demandez au paysan s'il veut nous vendre … d‚jeuner dites bien que nous ne sommes que cinq. S'il h‚site donnez-lui cinq francs d'avance de votre argent mais soyez tranquille, nous reprendrons la piŠce blanche aprŠs le d‚jeuner.
Fabrice regarda le caporal, il vit en lui une gravit‚ imperturbable, et vraiment l'air de la sup‚riorit‚ morale; il ob‚it. Tout se passa comme l'avait pr‚vu le commandant en chef, seulement Fabrice insista pour qu'on ne reprŒt pas de vive force les cinq francs qu'il avait donn‚s au paysan.
- L'argent est … moi, dit-il … ses camarades, je ne paie pas pour vous, je paie pour l'avoine qu'il a donn‚e … mon cheval.
Fabrice pronon‡ait si mal le fran‡ais, que ses camarades crurent voir dans ses paroles un ton de sup‚riorit‚; ils furent vivement choqu‚s, et dŠs lors dans leur esprit, un duel se pr‚para pour la fin de la journ‚e. Ils le trouvaient fort diff‚rent d'eux-mˆmes, ce qui les choquait, Fabrice au contraire commen‡ait … se sentir beaucoup d'amiti‚ pour eux.
On marchait sans rien dire depuis deux heures lorsque le caporal, regardant la grande route s'‚cria avec un transport de joie:
- Voici le r‚giment!
On fut bient“t sur la route; mais, h‚las! autour de l'aigle il n'y avait pas deux cents hommes. L'oeil de Fabrice eut bient“t aper‡u la vivandiŠre: elle marchait … pied, avait les yeux rouges et pleurait de temps … autre. Ce fut en vain que Fabrice chercha la petite charrette et Cocotte.
- Pill‚s, perdus, vol‚s, s'‚cria la vivandiŠre r‚pondant aux regards de notre h‚ros.
Celui-ci, sans mot dire, descendit de son cheval, le prit par la bride, et dit … la vivandiŠre:
- Montez.
Elle ne se le fit pas dire deux fois.
- Raccourcis-moi les ‚triers, fit-elle.
Une fois bien ‚tablie … cheval, elle se mit … raconter … Fabrice tous les d‚sastres de la nuit. AprŠs un r‚cit d'une longueur infinie, mais avidement ‚cout‚ par notre h‚ros qui, … vrai dire, ne comprenait rien … rien, mais avait une tendre amiti‚ pour la vivandiŠre, celle-ci ajouta:
- Et dire que ce sont des Fran‡ais qui m'ont pill‚e, battue, abŒm‚e...
- Comment! ce ne sont pas les ennemis? dit Fabrice d'un air na‹f qui rendait charmante sa belle figure grave et pƒle.
- Que tu es bˆte, mon pauvre petit! dit la vivandiŠre, souriant au milieu de ses larmes; et quoique ‡a, tu es bien gentil.
- Et tel que vous le voyez, il a fort bien descendu son Prussien, dit le caporal Aubry qui, au milieu de la cohue g‚n‚rale, se trouvait par hasard de l'autre c“t‚ du cheval mont‚ par la cantiniŠre. Mais il est fier, continua le caporal...
Fabrice fit un mouvement.
- Et comment t'appelles-tu? continua le caporal, car enfin, s'il y a un rapport, je veux te nommer.
- Je m'appelle Vasi, r‚pondit Fabrice, faisant une mine singuliŠre, c'est-…-dire Boulot, ajouta-t-il se reprenant vivement.
Boulot avait ‚t‚ le nom du propri‚taire de la feuille de route que la ge“liŠre de B... lui avait remise; l'avant-veille il l'avait ‚tudi‚e avec soin, tout en marchant, car il commen‡ait … r‚fl‚chir quelque peu et n'‚tait plus si ‚tonn‚ des choses. Outre la feuille de route du hussard Boulot, il conservait pr‚cieusement le passeport italien d'aprŠs lequel il pouvait pr‚tendre au noble nom de Vasi, marchand de baromŠtres. Quand le caporal lui avait reproch‚ d'ˆtre fier, il avait ‚t‚ sur le point de r‚pondre: "Moi fier! moi Fabrice Valserra, marchesino del Dongo, qui consens … porter le nom d'un Vasi, marchand de baromŠtres!"
Pendant qu'il faisait des r‚flexions et qu'il se disait: "Il faut bien me rappeler que je m'appelle Boulot, ou gare la prison dont le sort me menace", le caporal et la cantiniŠre avaient ‚chang‚ plusieurs mots sur son compte.
- Ne m'accusez pas d'ˆtre une curieuse, lui dit la cantiniŠre en cessant de le tutoyer; c'est pour votre bien que je vous fais des questions. Qui ˆtes-vous, l…, r‚ellement?
Fabrice ne r‚pondit pas d'abord; il consid‚rait que jamais il ne pourrait trouver d'amis plus d‚vou‚s pour leur demander conseil, et il avait un pressant besoin de conseils."Nous allons entrer dans une place de guerre, le gouverneur voudra savoir qui je suis, et gare l'a prison si je fais voir par mes r‚ponses que je ne connais personne au 4e r‚giment de hussards dont je porte l'uniforme!"En sa qualit‚ de sujet de l'Autriche Fabrice savait toute l'importance qu'il faut attacher … un passeport. Les membres de sa famille quoique nobles et d‚vots, quoique appartenant au parti vainqueur, avaient ‚t‚ vex‚s plus de vingt fois … l'occasion de leurs passeports; il ne fut donc nullement choqu‚ de la question que lui adressait la cantiniŠre. Mais comme, avant que de r‚pondre, il cherchait les mots fran‡ais les plus clairs, la cantiniŠre, piqu‚e d'une vive curiosit‚, ajouta pour l'engager … parler:
- Le caporal Aubry et moi nous allons vous donner de bons avis pour vous conduire.
- Je n'en doute pas, r‚pondit Fabrice: je m'appelle Vasi et je suis de Gˆnes; ma soeur, c‚lŠbre par sa beaut‚, a ‚pous‚ un capitaine. Comme je n'ai que dix-sept ans, elle me faisait venir auprŠs d'elle pour me faire voir la France, et me former un peu; ne la trouvant pas … Paris et sachant qu'elle ‚tait … cette arm‚e, j'y suis venu, je l'ai cherch‚e de tous les c“t‚s sans pouvoir la trouver. Les soldats, ‚tonn‚s de mon accent, m'ont fait arrˆter. J'avais de l'argent alors, j'en ai donn‚ au gendarme, qui m'a remis une feuille de route, un uniforme et m'a dit: "File, et jure-moi de ne Jamais prononcer mon nom."
- Comment s'appelait-il? dit la cantiniŠre.
- J'ai donn‚ ma parole, dit Fabrice.
- Il a raison, reprit le caporal, le gendarme est un gredin, mais le camarade ne doit pas le nommer. Et comment s'appelle-t-il, ce capitaine, mari de votre soeur? Si nous savons son nom, nous pourrons le chercher.
- Teulier, capitaine au 4c de hussards, r‚pondit notre h‚ros.
- Ainsi, dit le caporal avec assez de finesse, … votre accent ‚tranger, les soldats vous prirent pour un espion?
- C'est l… le mot infƒme! s'‚cria Fabrice, les yeux brillants. Moi qui aime tant l'Empereur et les Fran‡ais! Et c'est par cette insulte que je suis le plus vex‚.
- Il n'y a pas d'insulte, voil… ce qui vous trompe; l'erreur des soldats ‚tait fort naturelle, reprit gravement le caporal Aubry.
Alors il lui expliqua avec beaucoup de p‚danterie qu'… l'arm‚e il faut appartenir … un corps et porter un uniforme, faute de quoi il est tout simple qu'on vous prenne pour un espion. L'ennemi nous en lƒche beaucoup: tout le monde trahit dans cette guerre. Les ‚cailles tombŠrent des yeux de Fabrice; il comprit pour la premiŠre fois qu'il avait tort dans tout ce qui lui arrivait depuis deux mois.
- Mais il faut que le petit nous raconte tout dit la cantiniŠre dont la curiosit‚ ‚tait de plus en plus excit‚e.
Fabrice ob‚it. Quand il eut fini:
- Au fait, dit la cantiniŠre parlant d'un air grave au caporal, cet enfant n'est point militaire; nous allons faire une vilaine guerre maintenant que nous sommes battus et trahis. Pourquoi se ferait-il casser les os gratis pro Deo?
- Et mˆme, dit le caporal, qu'il ne sait pas charger son fusil, ni en douze temps, ni … volont‚. C'est moi qui ai charg‚ le coup qui a descendu le Prussien.
- De plus, il montre son argent … tout le monde, ajouta la cantiniŠre; il sera vol‚ de tout dŠs qu'il ne sera plus avec nous.
- Le premier sous-officier de cavalerie qu'il rencontre, dit le caporal, le confisque … son profit pour se faire payer la goutte, et peut-ˆtre on le recrute pour l'ennemi, car tout le monde trahit. Le premier venu va lui ordonner de le suivre, et il le suivra; il ferait mieux d'entrer dans notre r‚giment.
- Non pas, s'il vous plaŒt, caporal! s'‚cria vivement Fabrice; il est plus commode d'aller … cheval, et d'ailleurs je ne sais pas charger un fusil, et vous avez vu que je manie un cheval.
Fabrice fut trŠs fier de ce petit discours. Nous ne rendrons pas compte de la longue discussion sur sa destin‚e future, qui eut lieu entre le caporal et la cantiniŠre. Fabrice remarqua qu'en discutant ces gens r‚p‚taient trois ou quatre fois toutes les circonstances de son histoire: les soup‡ons des soldats, le gendarme lui vendant une feuille de route et un uniforme, la fa‡on dont la veille il s'‚tait trouv‚ faire partie de l'escorte du mar‚chal, l'Empereur vu au galop, le cheval escofi‚, etc.
Avec une curiosit‚ de femme, la cantiniŠre revenait sans cesse sur la fa‡on dont on l'avait d‚poss‚d‚ du bon cheval qu'elle lui avait fait acheter.
- Tu t'es senti saisir par les pieds, on t'a fait passer doucement par-dessus la queue de ton cheval, et l'on t'a assis par terre!"Pourquoi r‚p‚ter si souvent, se disait Fabrice, ce que nous connaissons tous trois parfaitement bien?"Il ne savait pas encore que c'est ainsi qu'en France les gens du peuple vont … la recherche des id‚es.
- Combien as-tu d'argent? lui dit tout … coup la cantiniŠre.
Fabrice n'h‚sita pas … r‚pondre; il ‚tait s–r de la noblesse d'ƒme de cette femme: c'est l… le beau c“t‚ de la France.
- En tout, il peut me rester trente napol‚ons en or et huit ou dix ‚cus de cinq francs.
- En ce cas, tu as le champ libre! s'‚cria la cantiniŠre tire-toi du milieu de cette arm‚e en d‚route; jette-toi de c“t‚, prends la premiŠre route un peu fray‚e que tu trouveras l… sur ta droite; pousse ton cheval ferme, toujours t'‚loignant de l'arm‚e. A la premiŠre occasion achŠte des habits de p‚kin. Quand tu seras … huit ou dix lieues, et que tu ne verras plus de soldats, prends la poste, et va te reposer huit jours et manger des biftecks dans quelque bonne ville. Ne dis jamais … personne que tu as ‚t‚ … l'arm‚e, les gendarmes te ramasseraient comme d‚serteur; et quoique tu sois bien gentil, mon petit, tu n'es pas encore assez f–t‚ pour r‚pondre … des gendarmes. DŠs que tu auras sur le dos des habits de bourgeois, d‚chire ta feuille de route en mille morceaux et reprends ton nom v‚ritable; dis que tu es Vasi.
"Et d'o— devra-t-il dire qu'il vient? fit-elle au caporal.
- De Cambrai sur l'Escaut: c'est une bonne ville toute petite, entends-tu? et o— il y a une cath‚drale et F‚nelon.
- C'est ‡a, dit la cantiniŠre; ne dis jamais que tu as ‚t‚ … la bataille, ne souffle mot de B..., ni du gendarme qui t'a vendu la feuille de route. Quand tu voudras rentrer … Paris, rends-toi d'abord … Versailles, et passe la barriŠre de Paris de ce c“t‚-l… en flƒnant, en marchant … pied comme un promeneur. Couds tes napol‚ons dans ton pantalon; et surtout quand tu as … payer quelque chose, ne montre tout juste que l'argent qu'il faut pour payer. Ce qui me chagrine, c'est qu'on va t'empaumer, on va te chiper tout ce que tu as et que feras-tu une fois sans argent, toi qui ne sais pas te conduire? etc.
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