La Chartreuse de Parme
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Il ‚tait fort important toutefois d'avoir le dernier mot du baron. Les amis de la comtesse lui rappelŠrent un certain chanoine Borda, jeune homme fort aimable, qui jadis avait voulu lui faire la cour, et avec d'assez vilaines fa‡ons; ne pouvant r‚ussir, il avait d‚nonc‚ son amiti‚ pour Limercati au g‚n‚ral Pietranera, sur quoi il avait ‚t‚ chass‚ comme un vilain. Or, maintenant ce chanoine faisait tous les soirs la partie de tarots de la baronne Binder, et naturellement ‚tait l'ami intime du mari. La comtesse se d‚cida … la d‚marche horriblement p‚nible d'aller voir ce chanoine et le lendemain matin de bonne heure, avant qu'il sortŒt de chez lui, elle se fit annoncer.
Lorsque le domestique unique du chanoine pronon‡a le nom de la comtesse Pietranera , cet homme fut ‚mu au point d'en perdre la voix, il ne chercha point … ‚carter le d‚sordre d'un n‚glig‚ fort simple.
- Faites entrer et allez-vous-en, dit-il d'une voix ‚teinte.
La comtesse entra; Borda se jeta … genoux.
- C'est dans cette position qu'un malheureux fou doit recevoir vos ordres, dit-il … la comtesse qui ce matin-l…, dans son n‚glig‚ … demi-d‚guisement, ‚tait d'un piquant irr‚sistible.
Le profond chagrin de l'exil de Fabrice, la violence qu'elle se faisait pour paraŒtre chez un homme qui en avait agi traŒtreusement avec elle, tout se r‚unissait pour donner … son regard un ‚clat incroyable.
- C'est dans cette position que je veux recevoir vos ordres, s'‚cria le chanoine, car il est ‚vident que vous avez quelque service … me demander, autrement vous n'auriez pas honor‚ de votre pr‚sence la pauvre maison d'un malheureux fou: jadis transport‚ d'amour et de jalousie, il se conduisit avec vous comme un lƒche, une fois qu'il vit qu'il ne pouvait vous plaire.
Ces paroles ‚taient sincŠres et d autant plus belles que le chanoine jouissait maintenant d'un grand pouvoir: la comtesse en fut touch‚e jusqu'aux larmes; l'humiliation, la crainte gla‡aient son ƒme, en un instant l'attendrissement et un peu d'espoir leur succ‚daient. D'un ‚tat fort malheureux elle passait en un clin d'oeil presque au bonheur.
- Baise ma main, dit-elle au chanoine en la lui pr‚sentant, et lŠve-toi. (Il faut savoir qu'en Italie le tutoiement indique la bonne et franche amiti‚ tout aussi bien qu'un sentiment plus tendre.) Je viens te demander grƒce pour mon neveu Fabrice. Voici la v‚rit‚ complŠte et sans le moindre d‚guisement comme on la dit … un vieil ami. A seize ans et demi il vient de faire une insigne folie; nous ‚tions au chƒteau de Grianta, sur le lac de C“me. Un soir, … sept heures, nous avons appris, par un bateau de C“me, le d‚barquement de l'Empereur au golfe de Juan. Le lendemain matin Fabrice est parti pour la France, aprŠs s'ˆtre fait donner le passeport d'un de ses amis du peuple, un marchand de baromŠtres nomm‚ Vasi. Comme il n'a pas l'air pr‚cis‚ment d'un marchand de baromŠtres, … peine avait-il fait dix lieues en France, que sur sa bonne mine on l'a arrˆt‚, ses ‚lans d'enthousiasme en mauvais fran‡ais semblaient suspects. Au bout de quelque temps il s'est sauv‚ et a pu gagner GenŠve; nous avons envoy‚ … sa rencontre … Lugano...
- C'est-…-dire … GenŠve, dit le chanoine en souriant.
La comtesse acheva l'histoire .
- Je ferai pour vous tout ce qui est humainement possible, reprit le chanoine avec effusion; je me mets entiŠrement … vos ordres. Je ferai mˆme des imprudences, ajouta-t-il. Dites, que dois-je faire au moment o— ce pauvre salon sera priv‚ de cette apparition c‚leste, et qui fait ‚poque dans l'histoire de ma vie?
- Il faut aller chez le baron Binder lui dire que vous aimez Fabrice depuis sa naissance, que vous avez vu naŒtre cet enfant quand vous veniez chez nous, et qu'enfin, au nom de l'amiti‚ qu'il vous accorde, vous le suppliez d'employer tous ces espions … v‚rifier si, avant son d‚part pour la Suisse, Fabrice a eu la moindre entrevue avec aucun de ces lib‚raux qu'il surveille. Pour peu que le baron soit bien servi, il verra qu'il s'agit ici uniquement d'une v‚ritable ‚tourderie de jeunesse. Vous savez que j'avais, dans mon bel appartement du palais Dugnani, les estampes des batailles gagn‚es par Napol‚on: c'est en lisant les l‚gendes de ces gravures que mon neveu apprit … lire. DŠs l'ƒge de cinq ans, mon pauvre mari lui expliquait ces batailles; nous lui mettions sur la tˆte le casque de mon mari, l'enfant traŒnait son grand sabre. Eh bien! un beau jour il apprend que le dieu de mon mari, que l'Empereur est de retour en France; il part pour le rejoindre, comme un ‚tourdi, mais il n'y r‚ussit pas. Demandez … votre baron de quelle peine il veut punir ce moment de folie.
- J'oubliais une chose, s'‚cria le chanoine vous allez voir que je ne suis pas tout … fait indigne du pardon que vous m'accordez. Voici, dit-il en cherchant sur la table parmi ses papiers, voici la d‚nonciation de cet infƒme coltorto (hypocrite), voyez, sign‚e Ascanio Valserra del Dongo, qui a commenc‚ toute cette affaire, je l'ai prise hier soir dans les bureaux de la police, et suis all‚ … la Scala, dans l'espoir de trouver quelqu'un allant d'habitude dans votre loge, par lequel je pourrais vous la faire communiquer. Copie de cette piŠce est … Vienne depuis longtemps. Voil… l'ennemi que nous devons combattre.
Le chanoine lut la d‚nonciation avec la comtesse, et il fut convenu que, dans la journ‚e, il lui en ferait tenir une copie par une personne s–re. Ce fut la joie dans le coeur que la comtesse rentra au palais del Dongo.
- Il est impossible d'ˆtre plus galant homme que cet ancien coquin, dit-elle … la marquise; ce soir … la Scala, … dix heures trois quarts … l'horloge du th‚ƒtre, nous renverrons tout le monde de notre loge, nous ‚teindrons les bougies, nous fermerons notre porte, et, … onze heures, le chanoine lui-mˆme viendra nous dire ce qu'il a pu faire. C'est ce que nous avons trouv‚ de moins compromettant pour lui.
Ce chanoine avait beaucoup d'esprit; il n'eut garde de manquer au rendez-vous; il y montra une bont‚ complŠte et une ouverture de coeur sans r‚serve que l'on ne trouve guŠre que dans les pays o— la vanit‚ ne domine pas tous les sentiments. Sa d‚nonciation de la comtesse au g‚n‚ral Pietranera, son mari, ‚tait un des grands remords de sa vie, et il trouvait un moyen d'abolir ce remords.
Le matin, quand la comtesse ‚tait sortie de chez lui: "La voil… qui fait l'amour avec son neveu, s'‚tait-il dit avec amertume, car il n'‚tait point gu‚ri. AltiŠre comme elle l'est, ˆtre venue chez moi!... A la mort de ce pauvre Pietranera, elle repoussa avec horreur mes offres de service, quoique fort polies et trŠs bien pr‚sent‚es par le colonel Scotti, son ancien amant. La belle Pietranera vivre avec 1500 francs! ajoutait le chanoine en se promenant avec action dans sa chambre! Puis aller habiter le chƒteau de Grianta avec un abominable secatore, ce marquis del Dongo!... Tout s'explique maintenant! Au fait, ce jeune Fabrice est plein de grƒces, grand, bien fait, une figure toujours riante... et, mˆme que cela, un certain regard charg‚ de douce volupt‚... une physionomie … la CorrŠge, ajoutait le chanoine avec amertume.
"La diff‚rence d'ƒge... point trop grande... Fabrice n‚ aprŠs l'entr‚e des Fran‡ais, vers 98, ce me semble, la comtesse peut avoir vingt-sept ou vingt-huit ans, impossible d'ˆtre plus jolie, plus adorable; dans ce pays fertile en beaut‚s, elle les bat toutes; la Marini, la Gherardi, la Ruga, l'Aresi, la Pietragrua, elle l'emporte sur toutes ces femmes... Ils vivaient heureux cach‚s sur ce beau lac de C“me quand le jeune homme a voulu rejoindre Napol‚on... Il y a encore des ƒmes en Italie! et, quoi qu'on fasse! ChŠre patrie!... Non, continuait ce coeur enflamm‚ par la jalousie, impossible d'expliquer autrement cette r‚signation … v‚g‚ter … la campagne, avec le d‚go–t de voir tous les jours, … tous les repas, cette horrible figure du marquis del Dongo, plus cette infƒme physionomie blafarde du marchesino Ascanio, qui sera pis que son pŠre!... Eh bien! je la servirai franchement. Au moins j'aurais le plaisir de la voir autrement qu'au bout de ma lorgnette."
Le chanoine Borda expliqua fort clairement l'affaire … ces dames. Au fond, Binder ‚tait on ne peut pas mieux dispos‚; il ‚tait charm‚ que Fabrice e–t pris la clef des champs avant les ordres qui pouvaient arriver de Vienne; car le Binder n'avait le pouvoir de d‚cider de rien, il attendait des ordres pour cette affaire comme pour toutes les autres; il envoyait … Vienne chaque jour la copie exacte de toutes les informations: puis il attendait.
Il fallait que dans son exil … Romagnano Fabrice:
1ø Ne manquƒt pas d'aller … la messe tous les jours, prŒt pour confesseur un homme d'esprit, d‚vou‚ … la cause de la monarchie, et ne lui avouƒt, au tribunal de la p‚nitence, que des sentiments fort irr‚prochables.
2ø Il ne devait fr‚quenter aucun homme passant pour avoir de l'esprit, et, dans l'occasion, il fallait parler de la r‚volte avec horreur, et comme n'‚tant jamais permise.
3ø Il ne devait point se faire voir au caf‚, il ne fallait jamais lire d'autres journaux que les gazettes officielles de Turin et de Milan; en g‚n‚ral, montrer du d‚go–t pour la lecture, ne jamais lire, surtout aucun ouvrage imprim‚ aprŠs 1720, exception tout au plus pour les romans de Walter Scott;
4ø Enfin, ajouta le chanoine avec un peu de malice, il faut surtout qu'il fasse ouvertement la cour … quelqu'une des jolies femmes du pays, de la classe noble, bien entendu; cela montrera qu'il n'a pas le g‚nie sombre et m‚content d'un conspirateur en herbe.
Avant de se coucher, la comtesse et la marquise ‚crivirent … Fabrice deux lettres infinies dans lesquelles on lui expliquait avec une anxi‚t‚ charmante tous les conseils donn‚s par Borda.
Fabrice n'avait nulle envie de conspirer: il aimait Napol‚on, et, en sa qualit‚ de noble, se croyait fait pour ˆtre plus heureux qu'un autre et trouvait les bourgeois ridicules. Jamais il n'avait ouvert un livre depuis le collŠge, o— il n'avait lu que des livres arrang‚s par les j‚suites. Il s'‚tablit … quelque distance de Romagnano, dans un palais magnifique; l'un des chefs-d'oeuvre du fameux architecte San Micheli mais depuis trente ans on ne l'avait pas habit‚, d‚ sorte qu'il pleuvait dans toutes les piŠces et pas une fenˆtre ne fermait. Il s'empara des chevaux de l'homme d'affaires, qu'il montait sans fa‡on toute la journ‚e; il ne parlait point, et r‚fl‚chissait. Le conseil de prendre une maŒtresse dans une famille ultra lui parut plaisant et il le suivit … la lettre. Il choisit pour confesseur un jeune prˆtre intrigant qui voulait devenir ‚vˆque (comme le confesseur du Spielberg); mais il faisait trois lieues … pied et s'enveloppait d'un mystŠre qu'il croyait imp‚n‚trable, pour lire Le Constitutionnel', qu'il trouvait sublime."Cela est aussi beau qu'Alfieri et le Dante!"s'‚criait-il souvent. Fabrice avait cette ressemblance avec la jeunesse fran‡aise qu'il s'occupait beaucoup plus s‚rieusement de son cheval et de son journal que de sa maŒtresse bien pensante. Mais il n'y avait pas encore de place pour l'imitation des autres dans cette ƒme na‹ve et ferme, et il ne fit pas d'amis dans la soci‚t‚ du gros bourg de Romagnano; sa simplicit‚ passait pour de la hauteur; on ne savait que dire de ce caractŠre.
- C'est un cadet m‚content de n'ˆtre pas aŒn‚ dit le cur‚.
CHAPITRE VI
Nous avouerons avec sinc‚rit‚ que la jalousie du chanoine Borda n'avait pas absolument tort, … son retour de France, Fabrice parut aux yeux de la comtesse Pietranera comme un bel ‚tranger qu'elle e–t beaucoup connu jadis. S'il e–t parl‚ d'amour, elle l'e–t aim‚; n'avait-elle pas d‚j… pour sa conduite et sa personne une admiration passionn‚e et pour ainsi dire sans bornes? Mais Fabrice l'embrassait avec une telle effusion d'innocente reconnaissance et de bonne amiti‚ qu'elle se f–t fait horreur … elle-mˆme si elle e–t cherch‚ un autre sentiment dans cette amiti‚ presque filiale."Au fond, se disait la comtesse, quelques amis qui m'ont connue, il y a six ans, … la cour du prince EugŠne, peuvent encore me trouver jolie et mˆme jeune, mais pour lui je suis une femme respectable... et, s'il faut tout dire sans nul m‚nagement pour mon amour-propre, une femme ƒg‚e."La comtesse se faisait illusion sur l'‚poque de la vie o— elle ‚tait arriv‚e, mais ce n'est pas … la fa‡on des femmes vulgaires."A son ƒge, d'ailleurs, ajoutait-elle, on s'exagŠre un peu les ravages du temps; un homme plus avanc‚ dans la vie..."
La comtesse, qui se promenait dans son salon, s'arrˆta devant une glace, puis sourit. Il faut savoir que depuis quelques mois le coeur de Mme Pietranera ‚tait attaqu‚ d'une fa‡on s‚rieuse et par un singulier personnage. Peu aprŠs le d‚part de Fabrice pour la France, la comtesse qui, sans qu'elle se l'avouƒt tout … fait, commen‡ait d‚j… … s'occuper beaucoup de lui, ‚tait tomb‚e dans une profonde m‚lancolie. Toutes ses occupations lui semblaient sans plaisir, et, si l'on ose ainsi parler, sans saveur, elle se disait que Napol‚on, voulant s'attacher ses peuples d'Italie, prendrait Fabrice pour aide de camp.
- Il est perdu pour moi! s'‚criait-elle en pleurant, je ne le reverrai plus; il m'‚crira, mais que serai-je pour lui dans dix ans?
Ce fut dans ces dispositions qu'elle fit un voyage … Milan; elle esp‚rait y trouver des nouvelles plus directes de Napol‚on, et, qui sait, peut-ˆtre par contrecoup des nouvelles de Fabrice. Sans se l'avouer, cette ƒme active commen‡ait … ˆtre bien lasse de la vie monotone qu'elle menait … la campagne."C'est s'empˆcher de mourir, disait-elle, ce n'est pas vivre. Tous les jours voir ces figures poudr‚es, le frŠre, le neveu Ascagne, leurs valets de chambre! Que seraient les promenades sur le lac sans Fabrice?"Son unique consolation ‚tait puis‚e dans l'amiti‚ qui l'unissait … la marquise. Mais depuis quelque temps, cette intimit‚ avec la mŠre de Fabrice, plus ƒg‚e qu'elle, et d‚sesp‚rant de la vie, commen‡ait … lui ˆtre moins agr‚able.
Telle ‚tait la position singuliŠre de Mme Pietranera: Fabrice parti, elle esp‚rait peu de l'avenir; son coeur avait besoin de consolation et de nouveaut‚. Arriv‚e … Milan, elle se prit de passion pour l'op‚ra … la mode; elle allait s'enfermer toute seule, durant de longues heures, … la Scala, dans la loge du g‚n‚ral Scotti, son ancien ami. Les hommes qu'elle cherchait … rencontrer pour avoir des nouvelles de Napol‚on et de son arm‚e lui semblaient vulgaires et grossiers. Rentr‚e chez elle, elle improvisait sur son piano jusqu'… trois heures du matin. Un soir, … la Scala, dans la loge d'une de ses amies, o— elle allait chercher des nouvelles de France, on lui pr‚senta le comte Mosca, ministre de Parme : c'‚tait un homme aimable et qui parla de la France et de Napol‚on de fa‡on … donner … son coeur de nouvelles raisons pour esp‚rer ou pour craindre. Elle retourna dans cette loge le lendemain: cet homme d'esprit revint, et, tout le temps du spectacle, elle lui parla avec plaisir. Depuis le d‚part de Fabrice, elle n'avait pas trouv‚ une soir‚e vivante comme celle-l…. Cet homme qui l'amusait, le comte Mosca della Rovere Sorezana, ‚tait alors ministre de la guerre, de la police et des finances de ce fameux prince de Parme, Ernest IV, si c‚lŠbre par ses s‚v‚rit‚s que les lib‚raux de Milan appelaient des cruaut‚s. Mosca pouvait avoir quarante ou quarante-cinq ans; il avait de grands traits, aucun vestige d'importance, et un air simple et gai qui pr‚venait en sa faveur; il e–t ‚t‚ fort bien encore, si une bizarrerie de son prince ne l'e–t oblig‚ … porter de la poudre dans les cheveux comme gages de bons sentiments politiques. Comme on craint peu de choquer la vanit‚, on arrive fort vite en Italie au ton de l'intimit‚, et … dire des choses personnelles. Le correctif de cet usage est de ne pas se revoir si l'on est bless‚.
- Pourquoi donc, comte, portez-vous de la poudre? lui dit Mme Pietranera la troisiŠme fois qu'elle le voyait. De la poudre! un homme comme vous, aimable, encore jeune et qui a fait la guerre en Espagne avec nous!
- C'est que je n'ai rien vol‚ dans cette Espagne, et qu'il faut vivre. J'‚tais fou de la gloire; une parole flatteuse du g‚n‚ral fran‡ais, Gouvion-Saint-Cyr, qui nous commandait, ‚tait alors tout pour moi. A la chute de Napol‚on, il s'est trouv‚ que, tandis que je mangeais mon bien … son service, mon pŠre, homme d'imagination et qui me voyait d‚j… g‚n‚ral, me bƒtissait un palais dans Parme. En 1813, je me suis trouv‚ pour tout bien un grand palais … finir et une pension.
- Une pension : 3500 francs, comme mon mari?
- Le comte Pietranera ‚tait g‚n‚ral de division. Ma pension … moi, pauvre chef d'escadron, n'a jamais ‚t‚ que de 800 francs, et encore je n'en ai ‚t‚ pay‚ que depuis que je suis ministre des finances.
Comme il n'y avait dans la loge que la dame d'opinions fort lib‚rales … laquelle elle appartenait, l'entretien continua avec la mˆme franchise. Le comte Mosca, interrog‚, parla de sa vie … Parme.
- En Espagne, sous le g‚n‚ral Saint-Cyr, j'affrontais des coups de fusil pour arriver … la croix et ensuite … un peu de gloire, maintenant je m'habille comme un personnage de com‚die pour gagner un grand ‚tat de maison et quelques milliers de francs. Une fois entr‚ dans cette sorte de jeu d'‚checs, choqu‚ des insolences de mes sup‚rieurs, j'ai voulu occuper une des premiŠres places; j'y suis arriv‚: mais mes jours les plus heureux sont toujours ceux que de temps … autre je puis venir passer … Milan; l… vit encore, ce me semble, le coeur de votre arm‚e d'Italie.
La franchise, la disenvoltura avec laquelle parlait ce ministre d'un prince si redout‚ piqua la curiosit‚ de la comtesse; sur son titre elle avait cru trouver un p‚dant plein d'importance, elle voyait un homme qui avait honte de la gravit‚ de sa place. Mosca lui avait promis de lui faire parvenir toutes les nouvelles de France qu'il pourrait recueillir: c'‚tait une grande indiscr‚tion … Milan, dans le mois qui pr‚c‚da Waterloo; il s'agissait alors pour l'Italie d'ˆtre ou de n'ˆtre pas; tout le monde avait la fiŠvre, … Milan, d'esp‚rance ou de crainte. Au milieu de ce trouble universel, la comtesse fit des questions sur le compte d'un homme qui parlait si lestement d'une place si envi‚e et qui ‚tait sa seule ressource.
Des choses curieuses et d'une bizarrerie int‚ressante furent rapport‚es … Mme Pietranera:
- Le comte Mosca della Rovere Sorezana lui dit-on, est sur le point de devenir premier ministre et favori d‚clar‚ de Ranuce Ernest IV, souverain absolu de Parme, et, de plus, l'un des princes les plus riches de l'Europe. Le comte serait d‚j… arriv‚ … ce poste suprˆme s'il e–t voulu prendre une mine plus grave; on dit que le prince lui fait souvent la le‡on … cet ‚gard.
- Qu'importent mes fa‡ons … Votre Altesse, r‚pond-il librement, si je fais bien ses affaires?
- Le bonheur de ce favori, ajoutait-on, n'est pas sans ‚pines. Il faut plaire … un souverain, homme de sens et d'esprit sans doute, mais qui, depuis qu'il est mont‚ sur un tr“ne absolu, semble avoir perdu la tˆte et montre, par exemple, des soup‡ons dignes d'une femmelette.
"Ernest IV n'est brave qu'… la guerre. Sur les champs de bataille, on l'a vu vingt fois guider une colonne … l'attaque en brave g‚n‚ral; mais aprŠs la mort de son pŠre Ernest III, de retour dans ses Etats, o—, pour son malheur, il possŠde un pouvoir sans limites, il s'est mis … d‚clamer follement contre les lib‚raux et la libert‚. Bient“t il s'est figur‚ qu'on le ha‹ssait; enfin, dans un moment de mauvaise humeur, il a fait pendre deux lib‚raux, peut-ˆtre peu coupables, conseill‚ … cela par un mis‚rable nomm‚ Rassi, sorte de ministre de la justice.
"Depuis ce moment fatal, la vie du prince a ‚t‚ chang‚e; on le voit tourment‚ par les soup‡ons les plus bizarres. Il n'a pas cinquante ans, et la peur l'a tellement amoindri, si l'on peut parler ainsi, que, dŠs qu'il parle des jacobins et des projets du Comit‚ directeur de Paris, on lui trouve la physionomie d'un vieillard de quatre-vingts ans, il retombe dans les peurs chim‚riques de la premiŠre enfance. Son favori Rassi, fiscal g‚n‚ral (ou grand juge), n'a d'influence que par la peur de son maŒtre; et dŠs qu'il craint pour son cr‚dit, il se hƒte de d‚couvrir quelque nouvelle conspiration des plus noires et des plus chim‚riques. Trente imprudents se r‚unissent-ils pour lire un num‚ro du Constitutionnel, Rassi les d‚clare conspirateurs et les envoie prisonniers dans cette fameuse citadelle de Parme, terreur de toute la Lombardie. Comme elle est fort ‚lev‚e, cent quatre-vingts pieds, dit-on, on l'aper‡oit de fort loin au milieu de cette plaine immense; et la forme physique de cette prison, de laquelle on raconte des choses horribles, la fait reine, de par la peur, de toute cette plaine, qui s'‚tend de Milan … Bologne."
- Le croiriez-vous? disait … la comtesse un autre voyageur, la nuit, au troisiŠme ‚tage de son palais, gard‚ par quatre-vingts sentinelles qui, tous les quarts d'heure, hurlent une phrase entiŠre, Ernest IV tremble dans sa chambre. Toutes les portes ferm‚es … dix verrous, et les piŠces voisines, au-dessus comme au-dessous, remplies de soldats, il a peur des jacobins. Si une feuille du parquet vient … crier, il saute sur ses pistolets et croit … un lib‚ral cach‚ sous son lit. Aussit“t toutes les sonnettes du chƒteau sont en mouvement, et un aide de camp va r‚veiller le comte Mosca. Arriv‚ au chƒteau, ce ministre de la police se garde bien de nier la conspiration, au contraire; seul avec le prince, et arm‚ jusqu'aux dents, il visite tous les coins des appartements, regarde sous les lits, et, en un mot, se livre … une foule d'action ridicules dignes d'une vieille femme. Toutes ces pr‚cautions eussent sembl‚ bien avilissantes au prince lui-mˆme dans les temps heureux o— il faisait la guerre et n'avait tu‚ personne qu'… coups de fusil. Comme c'est un homme d'infiniment d'esprit, il a honte de ces pr‚cautions, elles lui semblent ridicules, mˆme au moment o— il s'y livre, et la source de l'immense cr‚dit du comte Mosca, c'est qu'il emploie toute son adresse … faire que le prince n'ait jamais … rougir en sa pr‚sence. C'est lui, Mosca, qui, en sa qualit‚ de ministre de la police, insiste pour regarder sous les meubles, et, dit-on … Parme, jusque dans les ‚tuis de contrebasses'. C est le prince qui s'y oppose, et plaisante son ministre sur sa ponctualit‚ excessive."Ceci est un parti, lui r‚pond le comte Mosca: songez aux sonnets satiriques dont les jacobins nous accableraient si nous vous laissions tuer. Ce n'est pas seulement votre vie que nous d‚fendons; c'est notre honneur."Mais il paraŒt que le prince n'est dupe qu'… demi, car si quelqu'un dans la ville s'avise de dire que la veille on a pass‚ une nuit blanche au chƒteau, le grand fiscal Rassi envoie le mauvais plaisant … la citadelle, et une fois dans cette demeure ‚lev‚e et en bon air, comme on dit … Parme, il faut un miracle pour que l'on se souvienne du prisonnier. C'est parce qu'il est militaire, et qu'en Espagne, il s'est sauv‚ vingt fois le pistolet … la main, au milieu des surprises, que le prince pr‚fŠre le comte Mosca … Rassi, qui est bien plus flexible et plus bas. Ces malheureux prisonniers de la citadelle sont au secret le plus rigoureux et l'on fait des histoires sur leur compte. Les lib‚raux pr‚tendent que, par une invention de Rassi, les ge“liers et confesseurs ont ordre de leur persuader que, tous les mois … peu prŠs, l'un d'eux est conduit … la mort. Ce jour-l… les prisonniers ont la permission de monter sur l'esplanade de l'immense tour, … cent quatre-vingts pieds d'‚l‚vation, et de l… ils voient d‚filer un cortŠge avec un espion qui joue le r“le d'un pauvre diable qui marche … la mort.
Ces contes, et vingt autres du mˆme genre et d'une non moindre authenticit‚, int‚ressaient vivement Mme Pietranera, le lendemain elle demandait des d‚tails au comte Mosca, qu'elle plaisantait vivement. Elle le trouvait amusant et lui soutenait qu'au fond il ‚tait un monstre sans s'en douter. Un jour, en rentrant … son auberge, le comte se dit: "Non seulement cette comtesse Pietranera est une femme charmante; mais quand je passe la soir‚e dans sa loge, je parviens … oublier certaines choses de Parme dont le souvenir me perce le coeur."
"Ce ministre, malgr‚ son air l‚ger et ses fa‡ons brillantes, n'avait pas une ƒme … la fran‡aise; il ne savait pas oublier les chagrins. Quand son chevet avait une ‚pine, il ‚tait oblig‚ de la briser et de l'user … force d'y piquer ses membres palpitants."Je demande pardon pour cette phrase, traduite de l'italien.
Le lendemain de cette d‚couverte, le comte trouva que, malgr‚ les affaires qui l'appelaient … Milan, la journ‚e ‚tait d'une longueur ‚norme; il ne pouvait tenir en place; il fatigua les chevaux de sa voiture. Vers les six heures, il monta … cheval pour aller au Corso; il avait quelque espoir d'y rencontrer Mme Pietranera; ne l'y ayant pas vue, il se rappela qu'… huit heures le th‚ƒtre de la Scala ouvrait; il y entra et ne vit que dix personnes dans cette salle immense. Il eut quelque pudeur de se trouver l…."Est-il possible, dit-il, qu'… quarante-cinq ans sonn‚s je fasse des folies dont rougirait un sous-lieutenant! Par bonheur personne ne les soup‡onne."Il s'enfuit et essaya d'user le temps en se promenant dans ces rues si jolies qui entourent le th‚ƒtre de la Scala. Elles sont occup‚es par des caf‚s qui, … cette heure, regorgent de monde; devant chacun de ces caf‚s, des foules de curieux ‚tablis sur des chaises, au milieu de la rue, prennent des glaces et critiquent les passants. Le comte ‚tait un passant remarquable; aussi eut-il le plaisir d'ˆtre reconnu et accost‚. Trois ou quatre importuns, de ceux qu'on ne peut brusquer, saisirent cette occasion d'avoir audience d'un ministre si puissant. Deux d'entre eux lui remirent des p‚titions; le troisiŠme se contenta de lui adresser des conseils fort longs sur sa conduite politique.
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