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New Philadelphia Book Publisher Highlights Local Talent
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NEW YORK, N.Y. -- Nathan Yungerberg, an accomplished model scout and professional child photographer is launching a nation-wide casting call to find the cover model for his highly anticipated book release, 'The Model Child: A Parents Guide to the Child Modeling Industry' (ISBN: 978-0-9817018-0-6).

Les Cenci

S >> Stendhal >> Les Cenci

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LES CENCI


Stendhal



Le don Juan de MoliŠre est galant sans doute, mais avant tout il est homme de bonne compagnie; avant de se livrer au penchant irr‚sistible qui l'entraŒne vers les jolies femmes, il tient … se conformer … un certain modŠle id‚al, il veut ˆtre l'homme qui serait souverainement admir‚ … la cour d'un jeune roi galant et spirituel.

Le don Juan de Mozart est d‚j… plus prŠs de la nature, et moins fran‡ais, il pense moins … l'opinion des autres; il ne songe pas, avant tout, … parestre, comme dit le baron de Foeneste, de d'Aubign‚. Nous n'avons que deux portraits du don Juan d'Italie, tel qu'il dut se montrer, en ce beau pays, au seiziŠme siŠcle, au d‚but de la civilisation renaissante.

De ces deux portraits, il en est un que je ne puis absolument faire connaŒtre, le siŠcle est trop collet mont‚; il faut se rappeler ce grand mot que j'ai ou' r‚p‚ter bien des fois … lord Byron: This age of cant. Cette hypocrisie si ennuyeuse et qui ne trompe personne a l'immense avantage de donner quelque chose … dire aux sots: ils se scandalisent de ce qu'on a os‚ dire telle chose; de ce qu'on a os‚ rire de telle autre, etc. Son d‚savantage est de raccourcir infiniment le domaine de l'histoire.

Si le lecteur a le bon go–t de me le permettre, je vais lui pr‚senter, en toute humilit‚, une notice historique sur le second des don Juan, dont il est possible de parler en 1837; il se nommait Fran‡ois Cenci.

Pour que le don Juan soit possible, il faut qu'il y ait de l'hypocrisie dans le monde. Le don Juan e–t ‚t‚ un effet sans cause dans l'antiquit‚; la religion ‚tait une fˆte, elle exhortait les hommes au plaisir, comment aurait-elle fl‚tri des ˆtres qui faisaient d'un certain plaisir leur unique affaire? Le gouvernement seul parlait de s'abstenir; il d‚fendait les choses qui pouvaient nuire … la patrie, c'est-…-dire … l'int‚rˆt bien entendu de tous, et non ce qui peut nuire … l'individu qui agit.

Tout homme qui avait du go–t pour les femmes et beaucoup d'argent pouvait donc ˆtre un don Juan dans AthŠnes, personne n'y trouvait … redire; personne ne professait que cette vie est une vall‚e de larmes et qu'il y a du m‚rite … se faire souffrir.

Je ne pense pas que le don Juan ath‚nien p–t arriver jusqu'au crime aussi rapidement que le don Juan des monarchies modernes, une grande partie du plaisir de celui-ci consiste … braver l'opinion, et il a d‚but‚, dans sa jeunesse, par s'imaginer qu'il bravait seulement l'hypocrisie.

Violer les lois dans la monarchie … la Louis XV tirer un coup de fusil … un couvreur, et le faire d‚gringoler du haut de son toit, n'est-ce pas une preuve que l'on vit dans la soci‚t‚ du prince, que l'on est du meilleur ton, et que l'on se moque fort du juge? Se moquer du juge, n'est-ce pas le premier pas, le premier essai de tout petit don Juan qui d‚bute?

Parmi nous, les femmes ne sont plus … la mode, c'est pourquoi les don Juan sont rares; mais quand il y en avait, ils commen‡aient toujours par chercher des plaisirs fort naturels, tout en se faisant gloire de braver ce qui leur semblait des id‚es non fond‚es en raison dans la religion de leurs contemporains. Ce n'est que plus tard, et lorsqu'il commence … se pervertir, que le don Juan trouve une volupt‚ exquise … braver les opinions qui lui semblent … lui-mˆme justes et raisonnables.

Ce passage devait ˆtre fort difficile chez les anciens, et ce n'est guŠre que sous les empereurs romains, et aprŠs TibŠre et Capr‚e, que l'on trouve des libertins qui aiment la corruption pour elle-mˆme, c'est-…-dire pour le plaisir de braver les opinions raisonnables de leurs contemporains.

Ainsi, c'est … la religion chr‚tienne que j'attribue la possibilit‚ du r“le satanique de don Juan. C'est sans doute cette religion qui enseigna au monde qu'un pauvre esclave, qu'un gladiateur avait une ƒme absolument ‚gale en facult‚ … celle de C‚sar lui-mˆme; ainsi, il faut la remercier de l'apparition des sentiments d‚licats; je ne doute pas, au reste, que t“t ou tard ces sentiments ne se fussent fait jour dans le sein des peuples. L'En‚ide est d‚j… bien plus tendre que l'Iliade.

La th‚orie de J‚sus ‚tait celle des philosophes arabes ses contemporains; la seule chose nouvelle qui se soit introduite dans le monde … la suite des principes prˆch‚s par saint Paul, c'est un corps de prˆtres absolument s‚par‚ du reste des citoyens et mˆme ayant des int‚rˆts oppos‚s*.
* Voir Montesquieu: Politique des Romains dans la religion.

Ce corps fit son unique affaire de cultiver et de fortifier le sentiment religieux; il inventa des prestiges et des habitudes pour ‚mouvoir les esprits de toutes les classes, depuis le pƒtre inculte jusqu'au vieux courtisan blas‚; il sut lier son souvenir aux impressions charmantes de la premiŠre enfance, il ne laissa point passer la moindre peste ou le moindre grand malheur sans en profiter pour redoubler la peur et le sentiment religieux, ou tout au moins pour bƒtir une belle ‚glise, comme la Salute … Venise.

L'existence de ce corps produisit cette chose admirable: le pape saint L‚on, r‚sistant sans force physique au f‚roce Attila et … ses nu‚es de barbares qui venaient d'effrayer la Chine, la Perse et les Gaules.

Ainsi, la religion, comme le pouvoir absolu temp‚r‚ par des chansons, qu'on appelle la monarchie fran‡aise, a produit des choses singuliŠres que le monde n'e–t jamais vues, peut-ˆtre, s'il e–t ‚t‚ priv‚ de ces deux institutions.

Parmi ces choses bonnes ou mauvaises, mais toujours singuliŠres et curieuses, et qui eussent bien ‚tonn‚ Aristote, Polybe, Auguste, et les autres bonnes tˆtes de l'antiquit‚, je place sans h‚siter le caractŠre tout moderne de don Juan. C'est, … mon avis, un produit des institutions asc‚tiques des papes venus aprŠs Luther; car L‚on X et sa cour (1506) suivaient … peu prŠs les principes de la religion d'AthŠnes.

Le Don Juan de MoliŠre fut repr‚sent‚ au commencement du rŠgne de Louis XIV, le 15 f‚vrier 1665; ce prince n'‚tait point encore d‚vot, et cependant la censure eccl‚siastique fit supprimer la scŠne du pauvre dans la forˆt. Cette censure, pour se donner des forces, voulait persuader … ce jeune roi, si prodigieusement ignorant, que le mot judiciaire ‚tait synonyme de r‚publicain*.
* Saint-Simon: M‚moires de l'abb‚ Blache.

L'original est d'un Espagnol, Tirso de Molina*; une troupe italienne en jouait une imitation … Paris vers 1664, et faisait fureur. C'est probablement la com‚die du monde qui a ‚t‚ repr‚sent‚e le plus souvent. C'est qu'il y a le diable et l'amour, la peur de l'enfer et une passion exalt‚e pour une femme, c'est-…-dire, ce qu'il y a de plus terrible et de plus doux aux yeux de tous les hommes pour peu qu'ils soient au-dessus de l'‚tat sauvage.
* Ce nom fut adopt‚ par un moine, homme d'esprit, fray Gabriel Tellez. Il appartenait … l'ordre de la Merci, et l'on a de lui plusieurs piŠces o— se trouvent des scŠnes de g‚nie, entre autres, le Timide … la Cour. Tellez fit trois cents com‚dies, dont soixante ou quatre-vingts existent encore. Il mourut' vers 1610.

Il n'est pas ‚tonnant que la peinture du don Juan ait ‚t‚ introduite dans la litt‚rature par un poŠte espagnol. L'amour tient une grande place dans la vie de ce peuple; c'est, l…-bas, une passion s‚rieuse et qui se fait sacrifier, haut la main, toutes les autres, et mˆme, qui le croirait? la vanit‚! Il en est de mˆme en Allemagne et en Italie. A le bien prendre, la France seule est complŠtement d‚livr‚e de cette passion, qui fait faire tant de folies … ces ‚trangers: par exemple, ‚pouser une fille pauvre, sous le pr‚texte qu'elle est jolie et qu'on en est amoureux. Les filles qui manquent de beaut‚ ne manquent pas d'admirateurs en France; nous sommes gens avis‚s. Ailleurs, elles sont r‚duites … se faire religieuses, et c'est pourquoi les couvents sont indispensables en Espagne. Les filles n'ont pas de dot en ce pays, et cette loi a maintenu le triomphe de l'amour. En France, l'amour ne s'est-il pas r‚fugi‚ au cinquiŠme ‚tage, c'est-…-dire parmi les filles qui ne se marient pas avec l'entremise du notaire de la famille?

Il ne faut point parler du don Juan de lord Byron, ce n'est qu'un Faublas, un beau jeune homme insignifiant, et sur lequel se pr‚cipitent toutes sortes de bonheurs invraisemblables.

C'est donc en Italie et au seiziŠme siŠcle seulement qu'a d– paraŒtre, pour la premiŠre fois, ce caractŠre singulier. C'est en Italie et au dix-septiŠme siŠcle qu'une princesse disait, en prenant une glace avec d‚lices le soir d'une journ‚e fort chaude: Quel dommage que ce ne soit pas un p‚ch‚!

Ce sentiment forme, suivant moi, la base du caractŠre du don Juan, et comme on voit, la religion chr‚tienne lui est n‚cessaire.

Sur quoi un auteur napolitain s'‚crie: "N'est-ce rien que de braver le ciel, et de croire qu'au moment mˆme le ciel peut vous r‚duire en cendre? De l… l'extrˆme volupt‚, dit-on, d'avoir une maŒtresse religieuse, et religieuse remplie de piti‚, sachant fort bien qu'elle fait mal, et demandant pardon … Dieu avec passion, comme elle pŠche avec passion*."
* D. Dominico Paglietta.

Supposons un chr‚tien extrˆmement pervers, n‚ … Rome, au moment o— le s‚vŠre Pie V venait de remettre en honneur ou d'inventer une foule de pratiques minutieuses absolument ‚trangŠres … cette morale simple qui n'appelle vertu que ce qui est utile aux hommes. Une inquisition inexorable, et tellement inexorable qu'elle dura peu en Italie, et dut se r‚fugier en Espagne, venait d'ˆtre renforc‚e* et faisait peur … tous. Pendant quelques ann‚es, on attacha de trŠs grandes peines … la non-ex‚cution ou au m‚pris public de ces petites pratiques minutieuses ‚lev‚es au rang des devoirs les plus sacr‚s de la religion; il aura hauss‚ les ‚paules en voyant l'universalit‚ des citoyens trembler devant les lois terribles de l'inquisition.
* Saint Pie V Ghislieri, Pi‚montais, dont on voit la figure maigre et s‚vŠre au tombeau de Sixte-Quint, … Sainte-Marie-Majeure, ‚tait grand inquisiteur quand il fut appel‚ au tr“ne de saint Pierre en 1566. Il gouverna l'‚glise six ans et vingt-quatre jours. Voir ses lettres, publi‚es par M. de Potter, le seul homme parmi nous qui ait connu ce point d'histoire. L'ouvrage de M. de Potter, vaste mine de faits, est le fruit de quatorze ans d'‚tudes consciencieuses dans les bibliothŠques de Florence, de Venise et de Rome.

"Eh bien! se sera-t-il dit, je suis l'homme le plus riche de Rome, cette capitale du monde; je vais en ˆtre aussi le plus brave; je vais me moquer publiquement de tout ce que ces gens-l… respectent, et qui ressemble si peu … ce qu'on doit respecter."

Car un don Juan, pour ˆtre tel, doit ˆtre homme de coeur et poss‚der cet esprit vif et net qui fait voir clair dans les motifs des actions des hommes.

Fran‡ois Cenci se sera dit: "Par quelles actions parlantes, moi Romain, n‚ … Rome en 1527, pr‚cis‚ment pendant les six mois durant lesquels les soldats luth‚riens du conn‚table de Bourbon' y commirent, sur les choses saintes, les plus affreuses profanations; par quelles actions pourrais-je faire remarquer mon courage et me donner, le plus profond‚ment possible, le plaisir de braver l'opinion? Comment ‚tonnerai je mes sots contemporains? Comment pourrai-je me donner le plaisir si vif de me sentir diff‚rent de tout ce vulgaire?"

Il ne pouvait entrer dans la tˆte d'un Romain, et d'un Romain du Moyen Age, de se borner … des paroles. Il n'est pas de pays o— les paroles hardies soient plus m‚pris‚es qu'en Italie.

L'homme qui a pu se dire … lui-mˆme ces choses se nommait Fran‡ois Cenci: il a ‚t‚ tu‚ sous les yeux de sa fille et de sa femme, le 15 septembre 1598. Rien d'aimable ne nous reste de ce don Juan, son caractŠre ne fut point adouci et amoindri par l'id‚e d'ˆtre, avant tout, homme de bonne compagnie, comme le don Juan de MoliŠre. Il ne songeait aux autres hommes que pour marquer sa sup‚riorit‚ sur eux, s'en servir dans ses desseins ou les ha‹r. Le don Juan n'a jamais de plaisir par les sympathies, par les douces rˆveries ou les illusions d'un coeur tendre. Il lui faut, avant tout, des plaisirs qui soient des triomphes, qui puissent ˆtre vus par les autres, qui ne puissent ˆtre ni‚s; il lui faut la liste d‚ploy‚e par l'insolent Leporello aux yeux de la triste Elvire.

Le don Juan romain s'est bien gard‚ de la maladresse insigne de donner la clef de son caractŠre, et de faire des confidences … un laquais, comme le don Juan de MoliŠre; il a v‚cu sans confident, et n'a prononc‚ de paroles que celles qui ‚taient utiles pour l'avancement de ses desseins. Nul ne vit en lui de ces moments de tendresse v‚ritable et de gaiet‚ charmante qui nous font pardonner au don Juan de Mozart; en un mot, le portrait que je vais traduire est affreux.

Par choix, je n'aurais pas racont‚ ce caractŠre, je me serais content‚ de l'‚tudier, car il est plus voisin de l'horrible que du curieux; mais j'avouerai qu'il m'a ‚t‚ demand‚ par des compagnons de voyage auxquels je ne pouvais rien refuser. En 1823, j'eus le bonheur de voir l'Italie avec des ˆtres aimables et que je n'oublierai jamais, je fus s‚duit comme eux par l'admirable portrait de B‚atrix Cenci, que l'on voit … Rome, au palais Barberini.

La galerie de ce palais est maintenant r‚duite … sept ou huit tableaux; mais quatre sont des chefs-d'oeuvre: c'est d'abord le portrait de la c‚lŠbre Fornarina, la maŒtresse de Rapha‰l, par Rapha‰l lui-mˆme. Ce portrait, sur l'authenticit‚ duquel il ne peut s'‚lever aucun doute, car on trouve des copies contemporaines, est tout diff‚rent de la figure qui, … la galerie de Florence, est donn‚e comme le portrait de la maŒtresse de Rapha‰l, et a ‚t‚ grav‚, sous ce nom, par Morghen. Le portrait de Florence n'est pas mˆme de Rapha‰l. En faveur de ce grand nom, le lecteur voudra-t-il pardonner … cette petite digression?

Le second portrait pr‚cieux de la galerie Barberini est du Guide; c'est le portrait de B‚atrix Cenci, dont on voit tant de mauvaises gravures. Ce grand peintre a plac‚ sur le cou de B‚atrix un bout de draperie insignifiant, il l'a coiff‚e d'un turban; il e–t craint de pousser la v‚rit‚ jusqu'… l'horrible, s'il e–t reproduit exactement l'habit qu'elle s'‚tait fait faire pour paraŒtre … l'ex‚cution, et les cheveux en d‚sordre d'une pauvre fille de seize ans qui vient de s'abandonner au d‚sespoir. La tˆte est douce et belle, le regard trŠs doux et les yeux fort grands: ils ont l'air ‚tonn‚ d'une personne qui vient d'ˆtre surprise au moment o— elle pleurait … chaudes larmes. Les cheveux sont blonds et trŠs beaux. Cette tˆte n'a rien de la fiert‚ romaine et de cette conscience de ses propres forces que l'on surprend souvent dans le regard assur‚ d'une file du Tibre, di una figlia del Tevere, disent-elles d'elles-mˆmes avec fiert‚. Malheureusement les demi-teintes ont pouss‚ au rouge de brique pendant ce long intervalle de deux cent trente-huit ans qui nous s‚pare de la catastrophe dont on va lire le r‚cit.

Le troisiŠme portrait de la galerie Barberini est celui de LucrŠce Petroni, belle-mŠre de B‚atrix, qui fut ex‚cut‚e avec elle. C'est le type de la matrone romaine dans sa beaut‚ et sa fiert‚* naturelles. Les traits sont grands et la carnation d'une ‚clatante blancheur, les sourcils noirs et fort marqu‚s, le regard est imp‚rieux et en mˆme temps charg‚ de volupt‚. C'est un beau contraste avec la figure si douce, si simple, presque allemande de sa belle-fille.
* Cette fiert‚ ne provient point du rang dans le monde, comme dans les portraits de Van Dyck.

Le quatriŠme portrait, brillant par la v‚rit‚ et l'‚clat des couleurs, est l'un des chefs-d'oeuvre de Titien; c'est une esclave grecque qui fut la maŒtresse du fameux doge Barbarigo.

Presque tous les ‚trangers qui arrivent … Rome se font conduire, dŠs le commencement de leur tourn‚e, … la galerie Barberini; ils sont appel‚s, les femmes surtout, par les portraits de B‚atrix Cenci et de sa belle-mŠre. J'ai partag‚ la curiosit‚ commune; ensuite, comme tout le monde, j'ai cherch‚ … obtenir communication des piŠces de ce procŠs c‚lŠbre. Si on a ce cr‚dit, on sera tout ‚tonn‚, je pense, en lisant ces piŠces, o— tout est latin, except‚ les r‚ponses des accus‚s, de ne trouver presque pas l'explication des faits. C'est qu'… Rome, en 1599, personne n'ignorait les faits. J'ai achet‚ la permission de copier un r‚cit contemporain; j'ai cru pouvoir en donner la traduction sans blesser aucune convenance; du moins cette traduction put-elle ˆtre lue tout haut devant des dames en 1823. Il est bien entendu que le traducteur cesse d'ˆtre fidŠle lorsqu'il ne peut plus l'ˆtre: l'horreur l'emporterait facilement sur l'int‚rˆt de curiosit‚.

Le triste r“le du don Juan pur (celui qui ne cherche … se conformer … aucun modŠle id‚al, et qui ne songe … l'opinion du monde que pour l'outrager) est expos‚ ici dans toute son horreur. Les excŠs de ses crimes forcent deux femmes malheureuses … le faire tuer sous leurs yeux; ces deux femmes ‚taient l'une son ‚pouse, et l'autre sa fille, et le lecteur n'osera d‚cider si elles furent coupables. Leurs contemporains trouvŠrent qu'elles ne devaient pas p‚rir.

Je suis convaincu que la trag‚die de Galeotto Manfredi (qui fut tu‚ par sa femme, sujet trait‚ par le grand poŠte Monti) et tant d'autres trag‚dies domestiques du quinziŠme siŠcle, qui sont moins connues et … peine indiqu‚es dans les histoires particuliŠres des villes d'Italie, finirent par une scŠne semblable … celle du chƒteau de Petrella. Voici la traduction du r‚cit contemporain; il est en italien de Rome. et fut ‚crit le 14 septembre 1599.


HISTOIRE VRITABLE

de la mort de Jacques et B‚atrix Cenci, et de LucrŠce Petroni Cenci, leur belle-mŠre, ex‚cut‚s pour crime de parricide, samedi dernier 11 septembre 1599, sous le rŠgne de notre saint pŠre le pape, Cl‚ment VIII, Aldobrandini.


La vie ex‚crable qu'a toujours men‚e Fran‡ois Cenci, n‚ … Rome et l'un de nos concitoyens les plus opulents, a fini par le conduire … sa perte. Il a entraŒn‚ … une mort pr‚matur‚e ses fils, jeunes gens forts et courageux, et sa fille B‚atrix qui, quoiqu'elle ait ‚t‚ conduite au supplice … peine ƒg‚e de seize ans (il y a aujourd'hui quatre jours), n'en passait pas moins pour une des plus belles personnes des Etats du pape et de l'Italie tout entiŠre. La nouvelle se r‚pand que le signor Guido Reni, un des ‚lŠves de cette admirable ‚cole de Bologne, a voulu faire le portrait de la pauvre B‚atrix, vendredi dernier, c'est-…-dire le jour mˆme qui a pr‚c‚d‚ son ex‚cution. Si ce grand peintre s'est acquitt‚ de cette tƒche comme il a fait pour les autres peintures qu'il a ex‚cut‚es dans cette capitale, la post‚rit‚ pourra se faire quelque id‚e de ce que fut la beaut‚ de cette fille admirable. Afin qu'elle puisse aussi conserver quelque souvenir de ses malheurs sans pareils, et de la force ‚tonnante avec laquelle cette ƒme vraiment romaine sut les combattre, j'ai r‚solu d'‚crire ce que j'ai appris sur l'action qui l'a conduite … la mort, et ce que j'ai vu le jour de sa glorieuse trag‚die.

Les personnes qui m'ont donn‚ mes informations ‚taient plac‚es de fa‡on … savoir les circonstances les plus secrŠtes, lesquelles sont ignor‚es dans Rome mˆme aujourd'hui, quoique depuis six semaines on ne parle d'autre chose que du procŠs des Cenci. J'‚crirai avec une certaine libert‚, assur‚ que je suis de pouvoir d‚poser mon commentaire dans des archives respectables, et d'o— certainement il ne sera tir‚ qu'aprŠs moi. Mon unique chagrin est de devoir parler, mais ainsi le veut la v‚rit‚, contre l'innocence de cette pauvre B‚atrix Cenci, ador‚e et respect‚e de tous ceux qui l'ont connue, autant que son horrible pŠre ‚tait ha' et ex‚cr‚.

Cet homme qui, l'on ne peut le nier, avait re‡u du ciel une sagacit‚ et une bizarrerie ‚tonnantes, fut fils de monseigneur Cenci, lequel, sous Pie V (Ghislieri), s'‚tait ‚lev‚ au poste de tr‚sorier (ministre des finances). Ce saint pape, tout occup‚, comme on sait, de sa juste haine contre l'h‚r‚sie et du r‚tablissement de son admirable inquisition, n'eut que du m‚pris pour l'administration temporelle de son Etat, de fa‡on que ce monsignor Cenci, qui fut tr‚sorier pendant quelques ann‚es avant 1572, trouva moyen de laisser … cet homme affreux qui fut son fils et pŠre de B‚atrix un revenu net de cent soixante mille piastres (environ deux millions cinq cent mille francs de 1837).

Fran‡ois Cenci, outre cette grande fortune, avait une r‚putation de courage et de prudence … laquelle, dans son jeune temps, aucun autre Romain ne put atteindre; et cette r‚putation le mettait d'autant plus en cr‚dit … la cour du pape et parmi tout le peuple, que les actions criminelles que l'on commen‡ait … lui imputer n'‚taient que du genre de celles que le monde pardonne facilement. Beaucoup de Romains se rappelaient encore, avec un amer regret, la libert‚ de penser et d'agir dont on avait joui du temps de L‚on X, qui nous fut enlev‚ en 1513, et sous Paul III, mort en 1549. On commen‡a … parler, sous ce dernier pape, du jeune Fran‡ois Cenci … cause de certains amours singuliers, amen‚s … bonne r‚ussite par des moyens plus singuliers encore.

Sous Paul III, temps o— l'on pouvait encore parler avec une certaine confiance, beaucoup disaient que Fran‡ois Cenci ‚tait avide surtout d'‚v‚nements bizarres qui pussent lui donner des peripezie di nuova idea, sensations nouvelles et inqui‚tantes; ceux-ci s'appuient sur ce qu'on a trouv‚ dans ses livres de comptes des articles tels que celui-ci:

"Pour les aventures et peripezie de Toscanella, trois mille cinq cents piastres (environ soixante mille francs de 1837) e non fu caro (et ce ne fut pas trop cher)."

On ne sait peut-ˆtre pas, dans les autres ville d'Italie, que notre sort et notre fa‡on d'ˆtre … Rome changent selon le caractŠre du pape r‚gnant. Ainsi. pendant treize ann‚es sous le bon pape Gr‚goire XIII (Buoncompagni), tout ‚tait permis … Rome; qui voulait faisait poignarder son ennemi, et n'‚tait point poursuivi, pour peu qu'il se conduisŒt d'une fa‡on modeste. A cet excŠs d'indulgence succ‚da l'excŠs de la s‚v‚rit‚ pendant les cinq ann‚es que r‚gna le grand Sixte Quint, duquel il a ‚t‚ dit, comme de l'empereur Auguste, qu'il fallait qu'il ne vŒnt jamais ou qu'il restƒt toujours. Alors on vit ex‚cuter des malheureux pour des assassinats ou empoisonnements oubli‚s depuis dix ans, mais dont ils avaient eu le malheur de se confesser au cardinal Montalto, depuis Sixte Quint.

Ce fut principalement sous Gr‚goire XIII que l'on commen‡a … beaucoup parler de Fran‡ois Cenci; il avait ‚pous‚ une femme fort riche et telle qu'il convenait … un seigneur si accr‚dit‚, elle mourut aprŠs lui avoir donn‚ sept enfants. ` Peu aprŠs sa mort, il prit en secondes noces LucrŠce Petroni, d'une rare beaut‚ et c‚lŠbre surtout par l'‚clatante blancheur de son teint, mais un peu trop replŠte comme c'est le d‚faut commun de nos Romaines De LucrŠce, il n'eut point d'enfants.

Le moindre vice qui f–t … reprendre en Fran‡ois Cenci, ce fut la propension … un amour infƒme, le plus grand fut celui de ne pas croire en Dieu. De sa vie on ne le vit entrer dans une ‚glise.

Mis trois fois en prison pour ses amours infƒmes, il s'en tira en donnant deux cent mille piastres aux personnes en faveur auprŠs des douze papes sous lesquels il a successivement v‚cu. (Deux cent mille piastres font … peu prŠs cinq millions de 1837.)

Je n'ai vu Fran‡ois Cenci que lorsqu'il avait d‚j… les cheveux grisonnants, sous le rŠgne du pape Buoncompagni, quand tout ‚tait permis … qui osait. C'‚tait un homme d'… peu prŠs cinq pieds quatre pouces, fort bien fait, quoique trop maigre; il passait pour ˆtre extrˆmement fort, peut-ˆtre faisait-il courir ce bruit lui-mˆme; il avait les yeux grands et expressifs, mais la paupiŠre sup‚rieure retombait un peu trop; il avait le nez trop avanc‚ et trop grand, les lŠvres minces et un sourire plein de grƒce. Ce sourire devenait terrible lorsqu'il fixait le regard sur ses ennemis; pour peu qu'il f–t ‚mu ou irrit‚, il tremblait excessivement et de fa‡on … l'incommoder. Je l'ai vu dans ma jeunesse, sous le pape Buoncompagni, aller … cheval de Rome … Naples, sans doute pour quelqu'une de ses amourettes, il passait par les bois de San Germano et de la Faggola, sans avoir nul souci des brigands, et faisait, dit-on, la route en moins de vingt heures. Il voyageait toujours seul, et sans pr‚venir personne; quand son premier cheval ‚tait fatigu‚, il en achetait ou en volait un autre. Pour peu qu'on fŒt des difficult‚s, il ne faisait pas difficult‚, lui, de donner un coup de poignard. Mais il est vrai de dire que du temps de ma jeunesse c'est-…-dire quand il avait quarante-huit ou cinquante ans, personne n'‚tait assez hardi pour lui r‚sister. Son grand plaisir ‚tait surtout de braver ses ennemis.

Il ‚tait fort connu sur toutes les routes des Etats de Sa Saintet‚, il payait g‚n‚reusement, mais aussi il ‚tait capable, deux ou trois mois aprŠs une offense … lui faite, d'exp‚dier un de ses sicaires pour tuer la personne qui l'avait offens‚.

La seule action vertueuse qu'il ait faite pendant toute sa longue vie, a ‚t‚ de bƒtir, dans la cour de son vaste palais prŠs du Tibre, une ‚glise d‚di‚e … saint Thomas, et encore il fut pouss‚ … cette belle action par le d‚sir singulier d'avoir sous ses yeux les tombeaux de tous ses enfants*, pour lesquels il eut une haine excessive et contre nature, mˆme dŠs leur plus tendre jeunesse, quand ils ne pouvaient encore l'avoir offens‚ en rien.
* A Rome on enterre sous les ‚glises.

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