Les Cenci
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C'est l… que je veux les mettre tous, disait-il souvent avec un rire amer aux ouvriers qu'il employait … construire son ‚glise. Il envoya les trois aŒn‚s, Jacques, Christophe et Roch, ‚tudier … l'universit‚ de Salamanque en Espagne. Une fois qu'ils furent dans ce pays lointain, il prit un malin plaisir … ne leur faire passer aucune remise d'argent, de fa‡on que ces malheureux jeunes gens, aprŠs avoir adress‚ … leur pŠre nombre de lettres, qui toutes restŠrent sans r‚ponse, furent r‚duits … la mis‚rable n‚cessit‚ de revenir dans leur patrie en empruntant de petites sommes d'argent ou en mendiant tout le long de la route.
A Rome, ils trouvŠrent un pŠre plus s‚vŠre et plus rigide, plus ƒpre que jamais, lequel, malgr‚ ses immenses richesses, ne voulut ni les vˆtir ni leur donner l'argent n‚cessaire pour acheter les aliments les plus grossiers. Ces malheureux furent forc‚s d'avoir recours au pape, qui for‡a Fran‡ois Cenci … leur faire une petite pension. Avec ce secours fort m‚diocre ils se s‚parŠrent de lui.
Bient“t aprŠs, … l'occasion de ses amours infƒmes, Fran‡ois fut mis en prison pour la troisiŠme et derniŠre fois, sur quoi les trois frŠres sollicitŠrent une audience de notre saint pŠre le pape actuellement r‚gnant, et le priŠrent en commun de faire mourir Fran‡ois Cenci leur pŠre, qui, dirent-ils, d‚shonorerait leur maison. Cl‚ment VIII en avait grande envie, mais il ne voulut pas suivre sa premiŠre pens‚e, pour ne pas donner contentement … ces enfants d‚natur‚s, et il les chassa honteusement de sa pr‚sence.
Le pŠre, comme nous l'avons dit plus haut, sortit de prison en donnant une grosse somme d'argent … qui le pouvait prot‚ger. On con‡oit que l'‚trange d‚marche de ses trois fils aŒn‚s dut augmenter encore la haine qu'il portait … ses enfants. Il les maudissait … chaque instant, grands et petits, et tous les jours il accablait de coups de bƒton ses deux pauvres filles qui habitaient avec lui dans son palais.
La plus ƒg‚e, quoique surveill‚e de prŠs, se donna tant de soins, qu'elle parvint … faire pr‚senter une supplique au pape; elle conjura Sa Saintet‚ de la marier ou de la placer dans un monastŠre. Cl‚ment VIII eut piti‚ de ses malheurs, et la maria … Charles Gabrielli, de la famille la plus noble de Gubbio; Sa Saintet‚ obligea le pŠre … donner une forte dot.
A ce coup impr‚vu, Fran‡ois Cenci montra une extrˆme colŠre, et pour empˆcher que B‚atrix, en devenant plus grande, n'eut l'id‚e de suivre l'exemple de sa soeur, il la s‚questra dans un des appartements de son immense palais. L…, personne n'eut la permission de voir B‚atrix, alors … peine ƒg‚e de quatorze ans, et d‚j… dans tout l'‚clat d'une ravissante beaut‚. Elle avait surtout une gaiet‚, une candeur et un esprit comique que je n'ai jamais vus qu'… elle. Fran‡ois Cenci lui portait lui-mˆme … manger. Il est … croire que c'est alors que le monstre en devint amoureux, ou feignit d'en devenir amoureux, afin de mettre au supplice sa malheureuse fille. Il lui parlait souvent du tour perfide que lui avait jou‚ sa soeur aŒn‚e, et, se mettant en colŠre au son de ses propres paroles, finissait pas accabler de coups B‚atrix.
Sur ces entrefaites, Roch Cenci, son fils, fut tu‚ par un charcutier, et l'ann‚e suivante, Christophe Cenci fut tu‚ par Paul Corso de Massa. A cette occasion, il montra sa noire impi‚t‚, car aux fun‚railles de ses deux fils il ne voulut pas d‚penser mˆme un ba‹oque pour des cierges. En apprenant le sort de son fils Christophe, il s'‚cria qu'il ne pourrait go–ter quelque joie que lorsque tous ses enfants seraient enterr‚s, et que, lorsque le dernier viendrait … mourir, il voulait, en signe de bonheur, mettre le feu … son palais. Rome fut ‚tonn‚e de ce propos, mais elle croyait tout possible d'un pareil homme, qui mettait sa gloire … braver tout le monde et le pape lui-mˆme.
(Ici il devient absolument impossible de suivre le narrateur romain dans le r‚cit fort obscur des choses ‚tranges par lesquelles Fran‡ois Cenci chercha … ‚tonner ses contemporains. Sa femme et sa malheureuse fille furent, suivant toute apparence, victimes de ses id‚es abominables.)
Toutes ces choses ne lui suffirent point; il tenta avec des menaces, et en employant la force, de violer sa propre fille B‚atrix, laquelle ‚tait d‚j… grande et belle; il n'eut pas honte d'aller se placer dans son lit, lui se trouvant dans un ‚tat complet de nudit‚. Il se promenait avec elle dans les salles de son palais, lui ‚tant parfaitement nu; puis il la conduisait dans le lit de sa femme, afin qu'… la lueur des lampes la pauvre LucrŠce p–t voir ce qu'il faisait avec B‚atrix.
Il donnait … entendre … cette pauvre fille une h‚r‚sie effroyable, que j'ose … peine rapporter, … savoir que, lorsqu'un pŠre connaŒt sa propre fille, les enfants qui naissent sont n‚cessairement des saints et que tous les plus grands saints v‚n‚r‚s par l'Eglise sont n‚s de cette fa‡on, c'est-…-dire que leur grand-pŠre maternel a ‚t‚ leur pŠre.
Lorsque B‚atrix r‚sistait … ses ex‚crables volont‚s il l'accablait des coups les plus cruels, de sorte que cette pauvre fille, ne pouvant tenir … une vie si malheureuse, eut l'id‚e de suivre l'exemple que sa soeur lui avait donn‚. Elle adressa … notre saint pŠre le pape une supplique fort d‚taill‚e; mais il est … croire que Fran‡ois Cenci avait pris ses pr‚cautions, car il ne paraŒt pas que cette supplique soit jamais parvenue aux mains de Sa Saintet‚; du moins fut-il impossible de la retrouver … la secr‚tairerie des Memoriali, lorsque, B‚atrix ‚tant en prison, son d‚fenseur eut le plus grand besoin de cette piŠce; elle aurait pu prouver en quelque sorte les excŠs inou‹s qui furent commis dans le chƒteau de Petrella. N'e–t-il pas ‚t‚ ‚vident pour tous que B‚atrix Cenci s'‚tait trouv‚e dans le cas d'une l‚gitime d‚fense? Ce m‚morial parlait aussi au nom de LucrŠce belle-mŠre de B‚atrix.
Fran‡ois Cenci eut connaissance de cette tentative, et l'on peut juger avec quelle colŠre il redoubla de mauvais traitements envers ces deux malheureuses femmes.
Leur vie leur devint absolument insupportable, et ce fut alors que, voyant bien qu'elles n'avaient rien … esp‚rer de la justice du souverain, dont les courtisans ‚taient gagn‚s par les riches cadeaux de Fran‡ois, elles eurent l'id‚e d'en venir au parti extrˆme qui les a perdues, mais qui pourtant a eu cet avantage de terminer leurs souffrances en ce monde.
Il faut savoir que le c‚lŠbre monsignor Guerra allait souvent au palais Cenci; il ‚tait d'une taille ‚lev‚e et d'ailleurs fort bel homme, il avait re‡u ce don sp‚cial de la destin‚e, qu'… quelque chose qu'il voul–t s'appliquer il s'en tirait avec une grƒce toute particuliŠre. On a suppos‚ qu'il aimait B‚atrix et avait le projet de quitter la mantelletta et de l'‚pouser*; mais, quoiqu'il prŒt soin de cacher ses sentiments avec une attention extrˆme, il ‚tait ex‚cr‚ de Fran‡ois Cenci, qui lui reprochait d'avoir ‚t‚ fort li‚ avec tous ses enfants. Quand monsignor Guerra apprenait que le signor Cenci ‚tait hors de son palais, il montait … l'appartement des dames et passait plusieurs heures … discourir avec elles et … ‚couter leurs plaintes des traitements incroyables auxquels toutes les deux ‚taient en butte. Il paraŒt que B‚atrix la premiŠre osa parler de vive voix … monsignor Guerra du projet auquel elles s'‚taient arrˆt‚es. Avec le temps il y donna les mains; et vivement press‚ … diverses reprises par B‚atrix, il consentit enfin … communiquer cet ‚trange dessein … Giacomo Cenci, sans le consentement duquel on ne pouvait rien faire, puisqu'il ‚tait le frŠre aŒn‚ et chef de la maison aprŠs Fran‡ois.
* La plupart des monsignori ne sont point engag‚s dans les ordres sacr‚s et peuvent se marier.
On trouva de grandes facilit‚s … l'attirer dans la conspiration; il ‚tait extrˆmement maltrait‚ par son pŠre, qui ne lui donnait aucun secours, chose d'autant plus sensible … Giacomo qu'il ‚tait mari‚ et avait six enfants. On choisit pour s'assembler et traiter des moyens de donner la mort … Fran‡ois Cenci l'appartement de monsignor Guerra. L'affaire se traita avec toutes les formes convenables, et l'on prit sur toutes choses le vote de la belle-mŠre et de la jeune fille. Quand enfin le parti fut arrˆt‚, on fit choix de deux vassaux de Fran‡ois Cenci, lesquels avaient con‡u contre lui une haine mortelle. L'un d'eux s'appelait Marzio; c'‚tait un homme de coeur, fort attach‚ aux malheureux enfants de Fran‡ois, et, pour faire quelque chose qui leur f–t agr‚able, il consentit … prendre part au parricide. Olimpio, le second, avait ‚t‚ choisi pour chƒtelain de la forteresse de la Petrella, au royaume de Naples, par le prince Colonna; mais, par son cr‚dit tout-puissant auprŠs du prince, Fran‡ois Cenci l'avait fait chasser.
On convint de toute chose avec ces deux hommes Fran‡ois Cenci ayant annonc‚ que, pour ‚viter l‚ mauvais air de Rome, il irait passer l'‚t‚ suivant dans cette forteresse de la Petrella, on eut l'id‚e de r‚unir une douzaine de bandits napolitains. Olimpio se chargea de les fournir. On d‚cida qu'on les ferait cacher dans les forˆts voisines de la Petrella, qu'on les avertirait du moment o— Fran‡ois Cenci se mettrait en chemin, qu'ils l'enlŠveraient sur la route, et feraient annoncer … sa famille qu'ils le d‚livreraient moyennant une forte ran‡on. Alors les enfants seraient oblig‚s de retourner … Rome pour amasser la somme demand‚e par les brigands; ils devaient feindre de ne pas pouvoir trouver cette somme avec rapidit‚, et les brigands, suivant leur menace, ne voyant point arriver l'argent, auraient mis … mort Fran‡ois Cenci. De cette fa‡on, personne ne devait ˆtre amen‚ … soup‡onner les v‚ritables auteurs de cette mort.
Mais, l'‚t‚ venu, lorsque Fran‡ois Cenci partit de Rome pour la Petrella, l'espion qui devait donner avis du d‚part, avertit trop tard les bandits plac‚s dans les bois, et ils n'eurent pas le temps de descendre sur la grande route. Cenci arriva sans encombre … la Petrella; les brigands, las d'attendre une proie douteuse, allŠrent voler ailleurs pour leur propre compte.
De son c“t‚, Cenci, vieillard sage et soup‡onneux, ne se hasardait jamais … sortir de la forteresse. Et, sa mauvaise humeur augmentant avec les infirmit‚s de l'ƒge, qui lui ‚taient insupportables, il redoublait les traitements atroces qu'il faisait subir aux deux pauvres femmes. Il pr‚tendait qu'elles se r‚jouissaient de sa faiblesse.
B‚atrix, pouss‚e … bout par les choses horribles qu'elle avait … supporter, fit appeler sous les murs de la forteresse Marzio et Olimpio. Pendant la nuit, tandis que son pŠre dormait, elle leur parla d'une fenˆtre basse et leur jeta des lettres qui ‚taient destin‚es … monsignor Guerra.
Au moyen de ces lettres, il fut convenu que monsignor Guerra promettrait … Marzio et … Olimpio mille piastres s'ils voulaient se charger eux-mˆmes de mettre … mort Fran‡ois Cenci. Un tiers de la somme devait ˆtre pay‚ … Rome, avant l'action, par monsignor Guerra, et les deux autres tiers par LucrŠce et B‚atrix, lorsque, la chose faite, elles seraient maŒtresses du coffre-fort de Cenci.
Il fut convenu de plus que la chose aurait lieu le jour de la Nativit‚ de la Vierge, et … cet effet ces deux hommes furent introduits avec adresse dans la forteresse. Mais LucrŠce fut arrˆt‚e par le respect d– … une fˆte de la Madone, et elle engagea B‚atrix … diff‚rer d'un jour, afin de ne pas commettre un double p‚ch‚.
Ce fut donc le 9 septembre 1598, dans la soir‚e, que, la mŠre et la fille ayant donn‚ de l'opium avec beaucoup de dext‚rit‚ … Fran‡ois Cenci, cet homme si difficile … tromper, il tomba dans un profond sommeil.
Vers minuit, B‚atrix introduisit elle-mˆme dans la forteresse Marzio et Olimpio; ensuite LucrŠce et B‚atrix les conduisirent dans la chambre du vieillard, qui dormait profond‚ment. L… on les laissa afin qu'ils effectuassent ce qui avait ‚t‚ convenu, et les deux femmes allŠrent attendre dans une chambre voisine. Tout … coup elles virent revenir ces deux hommes avec des figures pƒles, et comme hors d'eux-mˆmes.
- Qu'y a-t-il de nouveau? s'‚criŠrent les femmes.
- Que c'est une bassesse et une honte, r‚pondirent-ils, de tuer un pauvre vieillard endormi! la piti‚ nous a empˆch‚s d'agir.
En entendant cette excuse, B‚atrix fut saisie d'indignation et commen‡a … les injurier, disant:
- Donc, vous autres hommes, bien pr‚par‚s … une telle action, vous n'avez pas le courage de tuer un homme qui dort*! bien moins encore oseriez-vous le regarder en face s'il ‚tait ‚veill‚! Et c'est pour en finir ainsi que vous osez prendre de l'argent! Eh bien! puisque votre lƒchet‚ le veut, moi-mˆme je tuerai mon pŠre; et, quant … vous autres, vous ne vivrez pas longtemps!
* Tous ces d‚tails sont prouv‚s au procŠs.
Anim‚s par ce peu de paroles fulminantes, et craignant quelque diminution dans le prix convenu, les assassins rentrŠrent r‚solument dans la chambre, et furent suivis par les femmes. L'un d'eux avait un grand clou qu'il posa verticalement sur l'oeil du vieillard endormi; l'autre, qui avait un marteau, lui fit entrer ce clou dans la tˆte. On fit entrer de mˆme un autre grand clou dans la gorge, de fa‡on que cette pauvre ƒme, charg‚e de tant de p‚ch‚s r‚cents, f–t enlev‚e par les diables; le corps se d‚battit, mais en vain.
La chose faite, la jeune fille donna … Olimpio une grosse bourse remplie d'argent; elle donna … Marzio un manteau de drap garni d'un galon d'or, qui avait appartenu … son pŠre, et elle les renvoya.
Les femmes, rest‚es seules, commencŠrent par retirer ce grand clou enfonc‚ dans la tˆte du cadavre et celui qui ‚tait dans le cou; ensuite, ayant envelopp‚ le corps dans un drap de lit, elles le traŒnŠrent … travers une longue suite de chambres jusqu'… une galerie qui donnait sur un petit jardin abandonn‚. De l…, elles jetŠrent le corps sur un grand sureau qui croissait en ce lieu solitaire. Comme il y avait des lieux … l'extr‚mit‚ de cette petite galerie, elles esp‚rŠrent que, lorsque le lendemain on trouverait le corps du vieillard tomb‚ dans les branches du sureau, on supposerait que le pied lui avait gliss‚, et qu'il ‚tait tomb‚ en allant aux lieux.
La chose arriva pr‚cis‚ment comme elles l'avaient pr‚vu. Le matin, lorsqu'on trouva le cadavre, il s'‚leva une grande rumeur dans la forteresse, elles ne manquŠrent pas de jeter de grands cris, et de pleurer la mort si malheureuse d'un pŠre et d'un ‚poux. Mais la jeune B‚atrix avait le courage de la pudeur offens‚e, et non la prudence n‚cessaire dans la vie; dŠs le grand matin, elle avait donn‚ … une femme qui blanchissait le linge dans la forteresse un drap tach‚ de sang, lui disant de ne pas s'‚tonner d'une telle quantit‚ de sang, parce que, toute la nuit, elle avait souffert d'une grande perte, de fa‡on que, pour le moment, tout se passa bien.
On donna une s‚pulture honorable … Fran‡ois Cenci, et les femmes revinrent … Rome jouir de cette tranquillit‚ qu'elles avaient d‚sir‚e en vain depuis si longtemps.
Elles se croyaient heureuses … jamais, parce qu'elles ne savaient pas ce qui se passait … Naples.
La justice de Dieu, qui ne voulait pas qu'un parricide si atroce restƒt sans punition, fit qu'aussit“t qu'on apprit en cette capitale ce qui s'‚tait pass‚ dans la forteresse de la Petrella, le principal juge eut des doutes, et envoya un commissaire royal pour visiter le corps et faire arrˆter les gens soup‡onn‚s.
Le commissaire royal fit arrˆter tout ce qui habitait dans la forteresse. Tout ce monde fut conduit … Naples enchaŒn‚; et rien ne parut suspect dans les d‚positions, si ce n'est que la blanchisseuse dit avoir re‡u de B‚atrix un drap ou des draps ensanglant‚s. On lui demanda si B‚atrix avait cherch‚ … expliquer ces grandes taches de sang; elle r‚pondit que B‚atrix avait parl‚ d'une indisposition naturelle. On lui demanda si des taches d'une telle grandeur pouvaient provenir d'une telle indisposition; elle r‚pondit que non, que les taches sur le drap ‚tait d'un rouge trop vif.
On envoya sur-le-champ ce renseignement … la justice de Rome, et cependant il se passa plusieurs mois avant que l'on songeƒt, parmi nous, … faire arrˆter les enfants de Fran‡ois Cenci. LucrŠce, B‚atrix et Giacomo eussent pu mille fois se sauver, soit en allant … Florence sous le pr‚texte de quelque pŠlerinage, soit en s'embarquant … Civita-Vecchia; mais Dieu leur refusa cette inspiration salutaire.
Monsignor Guerra, ayant eu avis de ce qui se passait … Naples , mit sur-le-champ en campagne des hommes qu'il chargea de tuer Marzio et Olimpio; mais le seul Olimpio put ˆtre tu‚ … Terni. La justice napolitaine avait fait arrˆter Marzio, qui fut conduit … Naples, o— sur-le-champ il avoua toutes choses.
Cette d‚position terrible fut aussit“t envoy‚e … la justice de Rome, laquelle se d‚termina enfin … faire arrˆter et conduire … la prison de Corte Savella Jacques et Bernard Cenci, les seuls fils survivants de Fran‡ois, ainsi que LucrŠce, sa veuve. B‚atrix fut gard‚e dans le palais de son pŠre par une grosse troupe de sbires. Marzio fut amen‚ de Naples, et plac‚, lui aussi, dans la prison Savella; l…, on le confronta aux deux femmes, qui niŠrent tout avec constance, et B‚atrix en particulier ne voulut jamais reconnaŒtre le manteau galonn‚ qu'elle avait donn‚ … Marzio. Celui-ci p‚n‚tr‚ d'enthousiasme pour l'admirable beaut‚ et l'‚loquence ‚tonnante de la jeune fille r‚pondant au juge, nia tout ce qu'il avait avou‚ … Naples. On le mit … la question, il n'avoua rien, et pr‚f‚ra mourir dans les tourments; juste hommage … la beaut‚ de B‚atrix.
AprŠs la mort de cet homme, le corps du d‚lit n'‚tant point prouv‚, les juges ne trouvŠrent pas qu'il y e–t raison suffisante pour mettre … la torture soit les deux fils de Cenci, soit les deux femmes. On les conduisit tous quatre au chƒteau Saint-Ange, o— ils passŠrent plusieurs mois fort tranquillement.
Tout semblait termin‚, et personne ne doutait plus dans Rome que cette jeune fille si belle, si courageuse, et qui avait inspir‚ un si vif int‚rˆt, ne f–t bient“t mise en libert‚, lorsque, par malheur, la justice vint … arrˆter le brigand qui, … Terni, avait tu‚ Olimpio; conduit … Rome, cet homme avoua tout.
Monsignor Guerra, si ‚trangement compromis par l'aveu du brigand, fut cit‚ … comparaŒtre sous le moindre d‚lai; la prison ‚tait certaine et probablement la mort. Mais cet homme admirable, … qui la destin‚e avait donn‚ de savoir bien faire toutes choses, parvint … se sauver d'une fa‡on qui tient du miracle. Il passait pour le plus bel homme de la cour du pape, et il ‚tait trop connu dans Rome pour pouvoir esp‚rer de se sauver; d'ailleurs, on faisait bon ne garde au x portes , et probablement, dŠs le moment de la citation, sa maison avait ‚t‚ surveill‚e. Il faut savoir qu'il ‚tait fort grand, il avait le visage d'une blancheur parfaite, une belle barbe blonde et des cheveux admirables de la mˆme couleur.
Avec une rapidit‚ inconcevable, il gagna un marchand de charbon, prit ses habits, se fit raser la tˆte et la barbe, se teignit le visage, acheta deux ƒnes, et se mit … courir les rues de Rome, et … vendre du charbon en boitant. Il prit admirablement un certain air grossier et h‚b‚t‚, et allait criant partout son charbon avec la bouche pleine de pain et d'oignons, tandis que des centaines de sbires le cherchaient non seulement dans Rome, mais encore sur toutes les routes. Enfin, quand sa figure fut bien connue de la plupart des sbires, il osa sortir de Rome, chassant toujours devant lui ses deux ƒnes charg‚s de charbon. Il rencontra plusieurs troupes de sbires qui n'eurent garde de l'arrˆter. Depuis, on n'a jamais re‡u de lui qu'une seule lettre; sa mŠre lui a envoy‚ de l'argent … Marseille, et on suppose qu'il fait la guerre en France, comme soldat.
La confession de l'assassin de Terni et cette fuite de monsignor Guerra, qui produisit une sensation ‚tonnante dans Rome, ranimŠrent tellement les soup‡ons et mˆme les indices contre les Cenci, qu'ils furent extraits du chƒteau Saint-Ange et ramen‚s … la prison Savella.
Les deux frŠres, mis … la torture, furent bien loin d'imiter la grandeur d'ƒme du brigand Marzio; ils eurent la pusillanimit‚ de tout avouer. La signora LucrŠce Petroni ‚tait tellement accoutum‚e … la mollesse et aux aisances du grand luxe, et d'ailleurs elle ‚tait d'une taille tellement forte, qu'elle ne put supporter la question de la corde: elle dit tout ce qu'elle savait.
Mais il n'en fut pas de mˆme pour B‚atrix Cenci, jeune fille pleine de vivacit‚ et de courage. Les bonnes paroles ni les menaces du juge Moscati n'y firent rien. Elle supportait les tourments de` la corde sans un moment d'alt‚ration et avec un courage parfait. Jamais le juge ne put l'induire … une r‚ponse qui la compromŒt le moins du monde; et, bien plus, par sa vivacit‚ pleine d'esprit, elle confondit complŠtement ce c‚lŠbre Ulysse Moscati, juge charg‚ de l'interroger. Il fut tellement ‚tonn‚ des fa‡ons d'agir de cette jeune fille, qu'il crut devoir faire rapport du tout … Sa Saintet‚ le pape Cl‚ment VIII, heureusement r‚gnant.
Sa Saintet‚ voulut voir les piŠces du procŠs et l'‚tudier. Elle craignit que le juge Ulysse Moscati, si c‚lŠbre pour sa profonde science et la sagacit‚ si sup‚rieure de son esprit, n'e–t ‚t‚ vaincu par la beaut‚ de B‚atrix et ne la m‚nageƒt dans les interrogatoires. Il suivit de l… que Sa Saintet‚ lui “ta la direction de ce procŠs et la donna … un autre juge plus s‚vŠre. En effet, ce barbare eut le courage de tourmenter sans piti‚ un si beau corps ad torturam capillorum (c'est-…-dire qu'on donna la question … B‚atrix Cenci en la suspendant par les cheveux*).
* Voir le trait‚ de Suppliclis du c‚lŠbre Farinacci, jurisconsulte contemporain. Il y a des d‚tails horribles dont notre sensibilit‚ du XlXe siŠcle ne supporterait pas la lecture et que supporta fort bien une jeune Romaine ƒg‚e de seize ans et abandonn‚e par son amant.
Pendant qu'elle ‚tait attach‚e … la corde, ce nouveau juge fit paraŒtre devant B‚atrix sa belle-mŠre et ses frŠres. Aussit“t que Giacomo et la signora LucrŠce la virent:
- Le p‚ch‚ est commis, lui criŠrent-ils; il faut faire aussi la p‚nitence, et ne pas se laisser d‚chirer le corps par une vaine obstination.
- Donc vous voulez couvrir de honte notre maison, r‚pondit la jeune fille, et mourir avec ignominie? Vous ˆtes dans une grande erreur; mais, puisque vous le voulez, qu'il en soit ainsi.
Et, s'‚tant tourn‚e vers les sbires:
- D‚tachez-moi, leur dit-elle, et qu'on me lise l'interrogatoire de ma mŠre, j'approuverai ce qui doit ˆtre approuv‚, et je nierai ce qui doit ˆtre ni‚.
Ainsi fut fait; elle avoua tout ce qui ‚tait vrai*. Aussit“t on “ta les chaŒnes … tous, et parce qu'il y avait cinq mois qu'elle n'avait vu ses frŠres, elle voulut dŒner avec eux, et ils passŠrent tous quatre une journ‚e fort gaie.
* On trouve dans Farinacci plusieurs passages des aveux de B‚atrix, ils me semblent d'une simplicit‚ touchante.
Mais le jour suivant ils furent s‚par‚s de nouveau; les deux frŠres furent conduits … la prison de Tordinona, et les femmes restŠrent … la prison Savella. Notre saint pŠre le pape, ayant vu l'acte authentique contenant les aveux de tous, ordonna que sans d‚lai ils fussent attach‚s … la queue de chevaux indompt‚s et ainsi mis … mort.
Rome entiŠre fr‚mit en apprenant cette d‚cision rigoureuse. Un grand nombre de cardinaux et de princes allŠrent se mettre … genoux devant le pape, le suppliant de permettre … ces malheureux de pr‚senter leur d‚fense.
- Et eux, ont-ils donn‚ … leur vieux pŠre le temps de pr‚senter la sienne? r‚pondit le pape indign‚.
Enfin, par grƒce sp‚ciale, il voulut bien accorder un sursis de vingt-cinq jours. Aussit“t les premiers avocats de Rome se mirent … ‚crire dans cette cause qui avait rempli la ville de trouble et de piti‚. Le vingt-cinquiŠme jour, ils parurent tous ensemble devant Sa Saintet‚. Nicolo De' Angalis parla le premier, mais il avait … peine lu deux lignes de sa d‚fense, que Cl‚ment VIII l'interrompit:
- Donc, dans Rome, s'‚cria-t-il, on trouve des hommes qui tuent leur pŠre, et ensuite des avocats pour d‚fendre ces hommes!
Tous restaient muets, lorsque Farinacci osa ‚lever la voix.
- TrŠs-saint-pŠre, dit-il, nous ne sommes pas ici pour d‚fendre le crime, mais pour prouver, si nous le pouvons, qu'un ou plusieurs de ces malheureux sont innocents du crime.
Le pape lui fit signe de parler, et il parla trois grandes heures, aprŠs quoi le pape prit leurs ‚critures … tous et les renvoya. Comme ils s'en allaient, l'Altieri marchait le dernier, il eut peur de s'ˆtre compromis, et alla se mettre … genoux devant le pape, disant:
- Je ne pouvais pas faire moins que de paraŒtre dans cette cause, ‚tant avocat des pauvres.
A quoi le pape r‚pondit:
- Nous ne nous ‚tonnons pas de vous, mais des autres.
Le pape ne voulut point se mettre au lit, mais passa toute la nuit … lire les plaidoyers des avocats, se faisant aider en ce travail par le cardinal de Saint-Marcel; Sa Saintet‚ parut tellement touch‚e, que plusieurs con‡urent quelque espoir pour la vie de ces malheureux. Afin de sauver les fils, les avocats rejetaient tout le crime sur B‚atrix. Comme il ‚tait prouv‚ dans le procŠs que plusieurs fois son pŠre avait employ‚ la force dans un dessein criminel, les avocats esp‚raient que le meurtre lui serait pardonn‚, … elle, comme se trouvant dans le cas de l‚gitime d‚fense; s'il en ‚tait ainsi, l'auteur principal du crime obtenant la vie, comment ses frŠres, qui avaient ‚t‚ s‚duits par elle, pouvaient-ils ˆtre punis de mort?