L'Abbesse de Castro
S >>
Stendhal >> L'Abbesse de Castro
Pages:
1 |
2 | 3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8
Trois jours aprŠs, le pŠre et le frŠre d'H‚lŠne ‚taient all‚s … cheval … la terre qu'ils poss‚daient sur le bord de la mer; ils devaient en partir un peu avant le coucher du soleil, de fa‡on … ˆtre de retour chez eux vers les deux heures de nuit. Mais, au moment de se mettre en route, non seulement leurs deux chevaux, mais tous ceux qui ‚taient dans la ferme, avaient disparu. Fort ‚tonn‚s de ce vol audacieux, ils cherchŠrent leurs chevaux, qu'on ne retrouva que le lendemain dans la forˆt de haute futaie qui borde la mer. Les deux Campireali, pŠre et fils, furent oblig‚s de regagner Albano dans une voiture champˆtre tir‚e par des boeufs.
Ce soir-l…, lorsque Jules fut aux genoux d'H‚lŠne, il ‚tait presque tout … fait nuit, et la pauvre fille fut bien heureuse de cette obscurit‚, elle paraissait pour la premiŠre fois devant cet homme qu'elle aimait tendrement, qui le savait fort bien, mais enfin auquel elle n'avait jamais parl‚.
Une remarque qu'elle fit lui rendit un peu de courage; Jules ‚tait plus pƒle et plus tremblant qu'elle. Elle le voyait … ses genoux: "En v‚rit‚, je suis hors d'‚tat de parler", lui dit-il. Il y eut quelques instants apparemment fort heureux, ils se regardaient, mais sans pouvoir articuler un mot, immobiles comme un groupe de marbre assez expressif. Jules ‚tait … genoux, tenant une main d'H‚lŠne; celle-ci, la tˆte pench‚e, le consid‚rait avec attention.
Jules savait bien que, suivant les conseils de ses amis, les jeunes d‚bauch‚s de Rome, il aurait d– tenter quelque chose; mais il eut horreur de cette id‚e. Il fut r‚veill‚ de cet ‚tat d'extase et peut-ˆtre du plus vif - bonheur que puisse donner l'amour, par cette id‚e: le temps s'envole rapidement; les Campireali s'approchent de leur palais. Il comprit qu'avec une ƒme scrupuleuse comme la sienne, il ne pouvait trouver de bonheur durable, tant qu'il n'aurait fait … sa maŒtresse cet aveu terrible qui e–t sembl‚ une si lourde sottise … ses amis de Rome.
- Je vous ai parl‚ d'un aveu que peut-ˆtre je ne devrais pas vous faire, dit-il enfin … H‚lŠne.
Jules devint fort pƒle; il ajouta avec peine et comme si la respiration lui manquait:
- Peut-ˆtre je vais voir disparaŒtre ces sentiments dont l'esp‚rance fait ma vie. Vous me croyez pauvre; ce n'est pas tout: je suis brigand et fils de brigand.
A ces mots, H‚lŠne, fille d'un homme riche et qui avait toutes les peurs de sa caste, sentit qu'elle allait se trouver mal; elle craignait de tomber."Quel chagrin ne sera-ce pas pour ce pauvre Jules! pensait-elle: il se croira m‚pris‚."Il ‚tait … ses genoux. Pour ne pas tomber, elle s'appuya sur lui, et, peu aprŠs, tomba dans ses bras, comme sans connaissance. Comme on voit, au seiziŠme siŠcle, on aimait l'exactitude dans les histoires d'amour. C'est que l'esprit ne jugeait pas ces histoires-l…, l'imagination les sentait, et la passion du lecteur s'identifiait avec celle des h‚ros. Les deux manuscrits que nous suivons, et surtout celui qui pr‚sente quelques tournures de phrases particuliŠres au dialecte florentin, donnent dans le plus grand d‚tail l'histoire de tous les rendez-vous qui suivirent celui-ci. Le p‚ril “tait le remords … la jeune fille. Souvent les p‚rils furent extrˆmes; mais ils ne firent qu'enflammer ces deux cours pour qui toutes les sensations provenant de leur amour ‚taient du bonheur. Plusieurs fois Fabio et son pŠre furent sur le point de les surprendre. Ils ‚taient furieux, se croyant brav‚s: le bruit public leur apprenait que Jules ‚tait l'amant d'H‚lŠne, et cependant ils ne pouvaient rien voir. Fabio, jeune homme imp‚tueux et fier de sa naissance, proposait … son pŠre de faire tuer Jules.
- Tant qu'il sera dans ce monde, lui disait-il, les jours de ma soeur courent les plus grands dangers. Qui nous dit qu'au premier moment notre honneur ne nous obligera pas … tremper les mains dans le sang de cette obstin‚e? Elle est arriv‚e … ce point d'audace, qu'elle ne nie plus son amour; vous l'avez vue ne r‚pondre … vos reproches que par un silence morne; eh bien! ce silence est l'arrˆt de mort de Jules Branciforte.
- Songez quel a ‚t‚ son pŠre, r‚pondait le seigneur de Campireali. Assur‚ment il ne nous est pas difficile d'aller passer six mois … Rome, et, pendant ce temps, ce Branciforte disparaŒtra. Mais qui nous dit que son pŠre qui, au milieu de tous ses crimes, fut brave et g‚n‚reux, g‚n‚reux au point d'enrichir plusieurs de ses soldats et de rester pauvre lui-mˆme, qui nous dit que son pŠre n'a pas encore des amis, soit dans la compagnie du duc de Monte Mariano, soit dans la compagnie Colonna, qui occupe souvent les bois de la Faggiola, … une demi-lieue de chez nous? En ce cas, nous sommes tous massacr‚s sans r‚mission, vous, moi, et peut-ˆtre aussi votre malheureuse mŠre
Ces entretiens du pŠre et du fils, souvent renouvel‚s, n'‚taient cach‚s qu'en partie … Victoire Carafa, mŠre d'H‚lŠne, et la mettaient au d‚sespoir. Le r‚sultat des discussions entre Fabio et son pŠre fut qu'il ‚tait inconvenant pour leur honneur de souffrir paisiblement la continuation des bruits qui r‚gnaient dans Albano. Puisqu'il n'‚tait pas prudent de faire disparaŒtre ce jeune Branciforte qui, tous les jours, paraissait plus insolent, et, de plus, maintenant revˆtu d'habits magnifiques, poussait la suffisance jusqu'… adresser la parole dans les lieux publics, soit … Fabio, soit au seigneur de Campireali lui-mˆme' il y avait lieu de prendre l'un des deux partis suivants, ou peut-ˆtre mˆme tous les deux: il fallait que la famille entiŠre revŒnt habiter Rome, il fallait ramener H‚lŠne au couvent de la Visitation de Castro, o— elle resterait jusqu'… ce qu'on lui e–t trouv‚ un parti convenable.
Jamais H‚lŠne n'avait avou‚ son amour … sa mŠre: la fille et la mŠre s'aimaient tendrement, elles passaient leur vie ensemble, et pourtant jamais un seul mot sur ce sujet, qui les int‚ressait presque ‚galement toutes les deux, n'avait ‚t‚ prononc‚. Pour la premiŠre fois le sujet presque unique de leurs pens‚es se trahit par des paroles lorsque la mŠre fit entendre … sa fille qu'il ‚tait question de transporter … Rome l'‚tablissement de la famille, et peut-ˆtre mˆme de la renvoyer passer quelques ann‚es au couvent de Castro.
Cette conversation ‚tait imprudente de la part de Victoire Carafa, et ne peut ˆtre excus‚e que par la tendresse folle qu'elle avait pour sa fille. H‚lŠne, ‚perdue d'amour, voulut prouver … son amant qu'elle n'avait pas honte de sa pauvret‚ et que sa confiance en son honneur ‚tait sans bornes."Qui le croirait? s'‚crie l'auteur florentin, aprŠs tant de rendez-vous hardis et voisins d'une mort horrible, donn‚s dans le jardin et mˆme une fois ou deux dans sa propre chambre, H‚lŠne ‚tait pure! Forte de sa vertu, elle proposa … son amant de sortir du palais, vers minuit, par le jardin, et d'aller passer le reste de la nuit dans sa petite maison construite sur les ruines d'Albe, … plus d'un quart de lieue de l…. Ils se d‚guisŠrent en moines de saint Fran‡ois. H‚lŠne ‚tait d'une taille ‚lanc‚e, et, ainsi vˆtue, semblait un jeune frŠre novice de dix-huit ou vingt ans. Ce qui est incroyable, et marque bien le doigt de Dieu, c'est que, dans l'‚troit chemin taill‚ dans le roc, et qui passe encore contre le mur du couvent des Capucins, Jules et sa maŒtresse, d‚guis‚s en moines, rencontrŠrent le seigneur de Campireali et son fils Fabio, qui, suivis de quatre domestiques bien arm‚s, et pr‚c‚d‚s d'un page portant une torche allum‚e, revenaient de Castel Gandolfo, bourg situ‚ sur les bords du lac assez prŠs de l…. Pour laisser passer les deux amants, les Campireali et leurs domestiques se placŠrent … droite et … gauche de ce chemin taill‚ dans le roc et qui peut avoir huit pieds de large. Combien n'e–t-il pas ‚t‚ plus heureux pour H‚lŠne d'ˆtre reconnue en ce moment! Elle e–t ‚t‚ tu‚e d'un coup de pistolet par son pŠre ou son frŠre, et son supplice n'e–t dur‚ qu'un instant: mais le ciel en avait ordonn‚ autrement (superis aliter visum').
"0n ajoute encore une circonstance sur cette singuliŠre rencontre, et que la signora de Campireali, parvenue … une extrˆme vieillesse et presque centenaire, racontait encore quelquefois … Rome devant des personnages graves qui, bien vieux eux-mˆmes, me l'ont redite lorsque mon insatiable curiosit‚ les interrogeait sur ce sujet-l… et sur bien d'autres.
"Fabio de Campireali, qui ‚tait un jeune homme fier de son courage et plein de hauteur, remarquant que le moine le plus ƒg‚ ne saluait ni son pŠre, ni lui, en passant si prŠs d'eux, s'‚cria:
- Voil… un fripon de moine bien fier! Dieu sait ce qu'il va faire hors du couvent, lui et son compagnon, … cette heure indue! Je ne sais ce qui me tient de lever leurs capuchons; nous verrions leurs mines.
"A ces mots, Jules saisit sa dague sous sa robe de moine, et se pla‡a entre Fabio et H‚lŠne. En ce moment il n'‚tait pas … plus d'un pied de distance de Fabio; mais le ciel en ordonna autrement, et calma par un miracle la fureur de ces deux jeunes gens, qui bient“t devaient se voir de si prŠs."
Dans le procŠs que par la suite on intenta … H‚lŠne de Campireali, on voulut pr‚senter cette promenade nocturne comme une preuve de corruption. C'‚tait le d‚lire d'un jeune coeur enflamm‚ d'un fol amour, mais ce coeur ‚tait pur.
III
Il faut savoir que les Orsini, ‚ternels rivaux des Colonna, et tout-puissants alors dans les villages les plus voisins de Rome, avaient fait condamner … mort, depuis peu, par les tribunaux du gouvernement, un riche cultivateur nomm‚ Balthazar Bandini, n‚ … la Petrella. Il serait trop long de rapporter ici les diverses actions que l'on reprochait … Bandini: la plupart seraient des crimes aujourd'hui mais ne pouvaient pas ˆtre consid‚r‚es d'une fa‡on aussi s‚vŠre en 1559. Bandini ‚tait en prison dans un chƒteau appartenant aux Orsini, et situ‚ dans la montagne du c“t‚ de Valmontone, … six lieues d'Albano. Le baril de Rome, suivi de cent cinquante de ses sbires, passa une nuit sur la grande route, il venait chercher Bandini pour le conduire … Rome dans les prisons de Tordinona; Bandini avait appel‚ … Rome de la sentence qui le condamnait … mort. Mais, comme nous l'avons dit, il ‚tait natif de la Petrella, forteresse appartenant aux Colonna, la femme de Bandini vint dire publiquement … Fabrice Colonna, qui se trouvait … la Petrella:
- Laisserez-vous mourir un de vos fidŠles serviteurs?
Colonna r‚pondit:
- A Dieu ne plaise que je m'‚carte jamais du respect que je dois aux d‚cisions des tribunaux du pape mon seigneur!
Aussit“t ses soldats re‡urent des ordres, et il fit donner avis de se tenir prˆts … tous ses partisans. Le rendez-vous ‚tait indiqu‚ dans les environs de Valmontone, petite ville bƒtie au sommet d'un rocher peu ‚lev‚, mais qui a pour rempart un pr‚cipice continu et presque vertical de soixante … quatre-vingts pieds de haut. C'est dans cette ville appartenant au pape que les partisans des Orsini et les sbires du gouvernement avaient r‚ussi … transporter Bandini.. Parmi les partisans les plus z‚l‚s du pouvoir, on comptait le seigneur de Campireali et Fabio, son fils, d'ailleurs un peu parents des Orsini. De tout temps, au contraire, Jules Branciforte et son pŠre avaient ‚t‚ attach‚s aux Colonna.
Dans les circonstances o— il ne convenait pas aux Colonna d'agir ouvertement, ils avaient recours … une pr‚caution fort simple: la plupart des riches paysans romains, alors comme aujourd'hui, faisaient partie de quelque compagnie de p‚nitents. Les p‚nitents ne paraissent jamais en public que la tˆte couverte d'un morceau de toile qui cache leur figure et se trouve perc‚ de deux trous vis-…-vis les yeux. Quand les Colonna ne voulaient pas avouer une entreprise, ils invitaient leurs partisans … prendre leur habit de p‚nitent pour venir les joindre.
AprŠs de longs pr‚paratifs, la translation de Bandini, qui depuis quinze jours faisait la nouvelle du pays, fut indiqu‚e pour un dimanche. Ce jour-l…, … deux heures du matin, le gouverneur de Valmontone fit sonner le tocsin dans tous les villages de la forˆt de la Faggiola. On vit des paysans sortir en assez grand nombre de chaque village. (Les moeurs des r‚publiques du Moyen Age, du temps desquelles on se battait pour obtenir une certaine chose que l'on d‚sirait, avaient conserv‚ beaucoup de bravoure dans le coeur des paysans; de nos jours, personne ne bougerait.)
Ce jour-l… on put remarquer une chose assez singuliŠre: … mesure que la petite troupe de paysans arm‚s sortie de chaque village s'enfon‡ait dans la forˆt, elle diminuait de moiti‚; des partisans des Colonna se dirigeaient vers le lieu du rendez-vous d‚sign‚ par Fabrice. Leurs chefs paraissaient persuad‚s qu'on ne se battrait pas ce jour-l…: ils avaient eu ordre le matin de r‚pandre ce bruit. Fabrice parcourait la forˆt avec l'‚lite de ses partisans, qu'il avait mont‚s sur les jeunes chevaux … demi sauvages de son haras. Il passait une sorte de revue des divers d‚tachements de paysans; mais il ne leur parlait point, toute parole pouvant compromettre. Fabrice ‚tait un grand homme maigre, d'une agilit‚ et d'une force incroyables: quoique … peine ƒg‚ de quarante-cinq ans, ses cheveux et sa moustache ‚taient d'une blancheur ‚clatante, ce qui le contrariait fort: … ce signe on pouvait le reconnaŒtre en des lieux o— il e–t mieux aim‚ passer incognito. A mesure que les paysans le voyaient, ils criaient: Vive Colonna! et mettaient leurs capuchons de toile. Le prince lui-mˆme avait son capuchon sur la poitrine, de fa‡on … pouvoir le passer dŠs qu'on apercevrait l'ennemi.
Celui-ci ne se fit point attendre: le soleil se levait … peine lorsqu'un millier d'hommes … peu prŠs, appartenant au parti des Orsini, et venant du c“t‚ de Valmontone, p‚n‚trŠrent dans la forˆt et vinrent passer … trois cents pas environ des partisans de Fabrice Colonna, que celui-ci avait fait mettre ventre … terre. Quelques minutes aprŠs que les derniers des Orsini formant cette avant-garde eurent d‚fil‚, le prince mit ses hommes en mouvement: il avait r‚solu d'attaquer l'escorte de Bandini un quart d'heure aprŠs qu'elle serait entr‚e dans le bois. En cet endroit, la forˆt est sem‚e de petites roches hautes de quinze ou vingt pieds; ce sont des coul‚es de lave plus ou moins antiques sur lesquelles les chƒtaigniers viennent admirablement et interceptent presque entiŠrement le jour. Comme ces coul‚es, plus ou moins attaqu‚es par le temps, rendent le sol fort in‚gal, pour ‚pargner … la grande route une foule de petites mont‚es et descentes inutiles, on a creus‚ dans la lave, et fort souvent la route est … trois ou quatre pieds en contre-bas de la forˆt.
Vers le lieu de l'attaque projet‚e par Fabrice, se trouvait une clairiŠre couverte d'herbes et travers‚e … l'une de ses extr‚mit‚s par la grande route. Ensuite la route rentrait dans la forˆt, qui, en cet endroit, remplie de ronces et d'arbustes entre les troncs des arbres, ‚tait tout … fait imp‚n‚trable. C'est … cent pas dans la forˆt et sur les deux bords de la route que Fabrice pla‡ait ses fantassins. A un signe du prince, chaque paysan arrangea son capuchon, et prit poste avec son arquebuse derriŠre un chƒtaignier; les soldats du prince se placŠrent derriŠre les arbres les plus voisins de la route. Les paysans avaient l'ordre pr‚cis de ne tirer qu'aprŠs les soldats et ceux-ci ne devaient faire feu que lorsque l'ennemi serait … vingt pas. Fabrice fit couper … la hƒte une vingtaine d'arbres, qui, pr‚cipit‚s avec leurs branches sur la route, assez ‚troite en ce lieu-l… et en contre-bas de trois pieds, l'interceptaient entiŠrement. Le capitaine
Ranuce, avec cinq cents hommes, suivit l'avant-garde; il avait l'ordre de ne l'attaquer que lorsqu'il entendrait les premiers coups d'arquebuse qui seraient tir‚s de l'abattis qui interceptait la route. Lorsque Fabrice Colonna vit ses soldats et ses partisans bien plac‚s chacun derriŠre son arbre et pleins de r‚solution, il partit au galop avec tous ceux des siens qui ‚taient mont‚s, et parmi lesquels on remarquait Jules Branciforte. Le prince prit un sentier … droite de la grande route et qui le conduisait … l'extr‚mit‚ de la clairiŠre la plus ‚loign‚e de la route.
Le prince s'‚tait … peine ‚loign‚ depuis quelques minutes, lorsqu'on vit venir de loin, par la route de Valmontone, une troupe nombreuse d'hommes … cheval, c'‚taient les sbires et le baril, escortant Bandini, et tous les cavaliers des Orsini. Au milieu d'eux se trouvait Balthazar Bandini, entour‚ de quatre bourreaux vˆtus de rouge; ils avaient l'ordre d'ex‚cuter la sentence des premiers juges et de mettre Bandini … mort, s'ils voyaient les partisans des Colonna sur le point de le d‚livrer.
La cavalerie de Colonna arrivait … peine … l'extr‚mit‚ de la clairiŠre ou prairie la plus ‚loign‚e de la route, lorsqu'il entendit les premiers coups d'arquebuse de l'embuscade par lui plac‚e sur la grande route en avant de l'abattis. Aussit“t il mit sa cavalerie au galop, et dirigea sa charge sur les quatre bourreaux vˆtus de rouge qui entouraient Bandini
Nous ne suivrons point le r‚cit de cette petite affaire, qui ne dura pas trois quarts d'heure; les partisans des Orsini, surpris, s'enfuirent dans tous les sens; mais, … l'avant-garde, le brave capitaine Ranuce fut tu‚, ‚v‚nement qui eut une influence funeste sur la destin‚e de Branciforte. A peine celui-ci avait donn‚ quelques coups de sabre, toujours en se rapprochant des hommes vˆtus de rouge, qu'il se trouva vis-…-vis de Fabio de Campireali.
Mont‚ sur un cheval bouillant d'ardeur et revˆtu d'un giaour dor‚ (cotte de mailles), Fabio s'‚criait:
- Quels sont ces mis‚rables masqu‚s? Coupons leur masque d'un coup de sabre; voyez la fa‡on dont Je m'y prends!
Presque au mˆme instant, Jules Branciforte re‡ut de lui un coup de sabre horizontal sur le front. Ce coup avait ‚t‚ lanc‚ avec tant d'adresse, que la toile qui lui couvrait le visage tomba en mˆme temps qu'il se sentit les yeux aveugl‚s par le sang qui coulait de cette blessure, d'ailleurs fort peu grave. Jules ‚loigna son cheval pour avoir le temps de respirer et de s'essuyer le visage. Il voulait, … tout prix, ne point se battre avec le frŠre d'H‚lŠne; et son cheval ‚tait d‚j… … quatre pas de Fabio, lorsqu'il re‡ut sur la poitrine un furieux coup de sabre qui ne p‚n‚tra point, grƒce … son giaour, mais lui “ta la respiration pour le moment. Presque au mˆme instant, il s'entendit crier aux oreilles:
- Ti conosco, porco! Canaille, je te connais! C'est comme cela que tu gagnes de l'argent pour remplacer tes haillons! -
Jules, vivement piqu‚, oublia sa premiŠre r‚solution et revint sur Fabio:
- Ed in mal punto tu venisti*! s'‚cria-t-il.
* Malheur … toi! tu arrives dans un moment fatal!
A la suite de quelques coups de sabre pr‚cipit‚s, le vˆtement qui couvrait leur cotte de mailles tombait de toutes parts. La cotte de mailles de Fabio ‚tait dor‚e et magnifique, celle de Jules des plus communes.
- Dans quel ‚gout as-tu ramass‚ ton giaour? lui cria Fabio.
Au mˆme moment, Jules trouva l'occasion qu'il cherchait depuis une demi-minute: la superbe cotte de mailles de Fabio ne serrait pas assez le cou, et Jules lui porta au cou, un peu d‚couvert, un coup de pointe qui r‚ussit. L'‚p‚e de Jules entra d'un demi-pied dans la gorge de Fabio et en fit jaillir un ‚norme jet de sang.
- Insolent! s'‚cria Jules.
Et il galopa vers les hommes habill‚s de rouge, dont deux ‚taient encore … cheval … cent pas de lui. Comme il approchait d'eux, le troisiŠme tomba; mais, au moment o— Jules arrivait tout prŠs du quatriŠme bourreau, celui-ci, se voyant environn‚ de plus de dix cavaliers, d‚chargea un pistolet … bout portant sur le malheureux Balthazar Bandini, qui tomba.
- Mes chers seigneurs, nous n'avons plus que faire ici! s'‚cria Branciforte, sabrons ces coquins de sbires qui s'enfuient de toutes parts.
Tout le monde le suivit.
Lorsque, une demi-heure aprŠs, Jules revint auprŠs de Fabrice Colonna, ce seigneur lui adressa la parole pour la premiŠre fois de sa vie. Jules le trouva ivre de colŠre; il croyait le voir transport‚ de joie, … cause de la victoire, qui ‚tait complŠte et due tout entiŠre … ses bonnes dispositions; car les Orsini avaient prŠs de trois mille hommes, et Fabrice, … cette affaire, n'en avait pas r‚uni plus de quinze cents.
- Nous avons perdu votre brave ami Ranuce! s'‚cria le prince en parlant … Jules, je viens moi-mˆme de toucher son corps; il est d‚j… froid. Le pauvre Balthazar Bandini est mortellement bless‚. Ainsi, au fond, nous n'avons pas r‚ussi. Mais l'ombre du brave capitaine Ranuce paraŒtra bien accompagn‚e devant Pluton. J'ai donn‚ l'ordre que l'on pende aux branches des arbres tous ces coquins de prisonniers. N'y manquez pas, messieurs! s'‚cria-t-il en haussant la voix.
Et il repartit au galon pour l'endroit o— avait eu lieu le combat d'avant-garde. Jules commandait … peu prŠs en second la compagnie de Ranuce; il suivit le prince, qui, arriv‚ prŠs du cadavre de ce brave soldat, qui gisait entour‚ de plus de cinquante cadavres ennemis, descendit une seconde fois de cheval pour prendre la main de Ranuce. Jules l'imita, il pleurait.
- Tu es bien jeune, dit le prince … Jules, mais je te vois couvert de sang, et ton pŠre fut un brave homme, qui avait re‡u plus de vingt blessures au service des Colonna. Prends le commandement de ce qui reste de la compagnie de Ranuce, et conduis son cadavre … notre ‚glise de la Petrella; songe que tu seras peut-ˆtre attaqu‚ sur la route.
Jules ne fut point attaqu‚, mais il tua d'un coup d'‚p‚e un de ses soldats, qui lui disait qu'il ‚tait trop jeune pour commander. Cette imprudence r‚ussit, parce que Jules ‚tait encore tout couvert du sang de Fabio. Tout le long de la route, il trouvait les arbres charg‚s d'hommes que l'on pendait. Ce spectacle hideux, joint … la mort de Ranuce et surtout … celle de Fabio, le rendait presque fou. Son seul espoir ‚tait qu'on ne saurait pas le nom du vainqueur de Fabio.
Nous sautons les d‚tails militaires. Trois jours aprŠs celui du combat, il put revenir passer quelques heures … Albano; il racontait … ses connaissances qu'une fiŠvre violente l'avait retenu dans Rome, o— il avait ‚t‚ oblig‚ de garder le lit toute la semaine.
Mais on le traitait partout avec un respect marqu‚; les gens les plus consid‚rables de la ville le saluaient les premiers; quelques imprudents allŠrent mˆme jusqu'… l'appeler seigneur capitaine. Il avait pass‚ plusieurs fois devant le palais Campireali, qu'il trouva entiŠrement ferm‚, et, comme le nouveau capitaine ‚tait fort timide lorsqu'il s'agissait de faire certaines questions, ce ne fut qu'au milieu de la journ‚e qu'il put prendre sur lui de dire … Scotti, vieillard qui l'avait toujours trait‚ avec bont‚:
- Mais o— sont donc les Campireali? je vois leur palais ferm‚.
- Mon ami, r‚pondit Scotti avec une tristesse subite, c'est l… un nom que vous ne devez jamais prononcer. Vos amis sont bien convaincus que c'est lui qui vous a cherch‚, et ils le diront partout; mais enfin, il ‚tait le principal obstacle … votre mariage; mais enfin, sa mort laisse une soeur immens‚ment riche, et qui vous aime. On peut mˆme ajouter, et l'indiscr‚tion devient vertu en ce moment, on peut mˆme ajouter qu'elle vous aime au point d'aller vous rendre visite la nuit dans votre petite maison d'Albe. Ainsi l'on peut dire, dans votre int‚rˆt, que vous ‚tiez mari et femme avant le fatal combat des Ciampi (c'est le nom qu'on donnait dans le pays au combat que nous avons d‚crit).
Le vieillard s'interrompit, parce qu'il s'aper‡ut que Jules fondait en larmes.
- Montons … l'auberge, dit Jules.
Scotti le suivit; on leur donna une chambre o— ils s'enfermŠrent … clef, et Jules demanda au vieillard la permission de lui raconter tout ce qui s'‚tait pass‚ depuis huit jours. Ce long r‚cit termin‚:
- Je vois bien … vos larmes, dit le vieillard, que rien n'a ‚t‚ pr‚m‚dit‚ dans votre conduite; mais la mort de Fabio n'en est pas moins un ‚v‚nement bien cruel pour vous. Il faut absolument qu'H‚lŠne d‚clare … sa mŠre que vous ˆtes son ‚poux depuis longtemps.
Jules ne r‚pondit pas, ce que le vieillard attribua … une louable discr‚tion. Absorb‚ dans une profonde rˆverie, Jules se demandait si H‚lŠne, irrit‚e par la mort d'un frŠre, rendrait justice … sa d‚licatesse; il se repentit de ce qui s'‚tait pass‚ autrefois. Ensuite, … sa demande, le vieillard lui parla franchement de tout ce qui avait eu lieu dans Albano le jour du combat. Fabio ayant ‚t‚ tu‚ sur les six heures et demie du matin, … plus de six lieues d'Albano, chose incroyable! dŠs neuf heures on avait commenc‚ … parler de cette mort. Vers midi on avait vu le vieux Campireali, fondant en larmes et soutenu par ses domestiques, se rendre au couvent des Capucins. Peu aprŠs, trois de ces bons pŠres, mont‚s sur les meilleurs chevaux de Campireali, et suivis de beaucoup de domestiques, avaient pris la route du village des Ciampi, prŠs duquel le combat avait eu lieu. Le vieux Campireali voulait absolument les suivre; mais on l'en avait dissuad‚, par la raison que Fabrice Colonna ‚tait furieux (on ne savait trop pourquoi) et pourrait bien lui faire un mauvais parti s'il ‚tait fait prisonnier.
Pages:
1 |
2 | 3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8