L\'Abbesse de Castro
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- C'est un grand seigneur de Rome, leur dit-il, qui s'est permis d'abuser d'une pauvre villageoise comme vous.
Et il disparut.
VII
Tout allait bien jusque-l… dans cet immense couvent, habit‚ par plus de trois cents femmes curieuses; personne n'avait rien vu, personne n'avait rien entendu. Mais l'abbesse avait remis au m‚decin quelques poign‚es de sequins nouvellement frapp‚s … la monnaie de Rome. Le m‚decin donna plusieurs de ces piŠces … la femme du boulanger. Cette femme ‚tait jolie et son mari jaloux; il fouilla dans sa malle, trouva ces piŠces d'or si brillantes, et, les croyant le prix de son d‚shonneur, la for‡a, le couteau sur la gorge, … dire d'o— elles provenaient AprŠs quelques tergiversations, la femme avoua la v‚rit‚, et la paix fut faite. Les deux ‚poux en vinrent … d‚lib‚rer sur l'emploi d'une telle somme. La boulangŠre voulait payer quelques dettes; mais le mari trouva plus beau d'acheter un mulet, ce qui fut fait. Ce mulet fit scandale dans le quartier, qui connaissait bien la pauvret‚ des deux ‚poux. Toutes les commŠres de la ville, amies et ennemies, venaient successivement demander … la femme du boulanger quel ‚tait l'amant g‚n‚reux qui l'avait mise … mˆme d'acheter un mulet. Cette femme, irrit‚e, r‚pondait quelquefois en racontant la v‚rit‚. Un jour que C‚sar del Bene ‚tait all‚ voir l'enfant, et revenait rendre compte de sa visite … l'abbesse, celle-ci, quoique fort indispos‚e, se traŒna jusqu'… la grille, et lui fit des reproches sur le peu de discr‚tion des agents employ‚s par lui. De son c“t‚, l'‚vˆque tomba malade de peur; il ‚crivit … ses frŠres … Milan pour leur raconter l'injuste accusation … laquelle il ‚tait en butte: il les engageait … venir … son secours. Quoique gravement indispos‚, il prit la r‚solution de quitter Castro; mais, avant de partir, il ‚crivit … l'abbesse:
"Vous saurez d‚j… que tout ce qui a ‚t‚ fait est public. Ainsi, si vous prenez int‚rˆt … sauver non seulement ma r‚putation, mais peut-ˆtre ma vie, et pour ‚viter un plus grand scandale, vous pouvez inculper Jean-Baptiste Doleri, mort depuis peu de jours; que si, par ce moyen, vous ne r‚parez pas votre honneur, le mien du moins ne courra plus aucun p‚ril."
L'‚vˆque appela don Luigi, confesseur du monastŠre de Castro.
- Remettez ceci, lui dit-il, dans les propres mains de madame l'abbesse.
Celle-ci, aprŠs avoir lu cet infƒme billet, s'‚cria devant tout ce qui se trouvait dans la chambre:
- Ainsi m‚ritent d'ˆtre trait‚es les vierges folles qui pr‚fŠrent la beaut‚ du corps … celle de l'ƒme!
Le bruit de tout ce qui se passait … Castro parvint rapidement aux oreilles du terrible cardinal FarnŠse (il se donnait ce caractŠre depuis quelques ann‚es, parce qu'il esp‚rait, dans le prochain conclave, avoir l'appui des cardinaux zellige). Aussit“t il donna l'ordre au podestat de Castro de faire arrˆter l'‚vˆque Cittadini. Tous les domestiques de celui-ci, craignant la question, prirent la fuite. Le seul C‚sar del Bene resta fidŠle … son maŒtre, et lui jura qu'il mourrait dans les tourments plut“t que de rien avouer qui p–t lui nuire. citadin Ils le trouvŠrent d‚tenu dans la prison de Ronciglione.
Je vois dans le premier interrogatoire de l'abbesse que, tout en avouant sa faute, elle nia avoir eu des rapports avec monseigneur l'‚vˆque; son complice avait ‚t‚ Jean-Baptiste Doleri, avocat du couvent.
Le 9 septembre 1573, Gr‚goire XIII ordonna que le procŠs f–t fait en toute hƒte et en toute rigueur. Un juge criminel, un fiscal et un commissaire se transportŠrent … Castro et … Ronciglione. C‚sar del Bene, premier valet de chambre de l'‚vˆque, avoue seulement avoir port‚ un enfant chez une nourrice. On l'interroge en pr‚sence de mesdames Victoire et Bernarde. On le met … la torture deux jours de suite: il souffre horriblement; mais, fidŠle … sa parole, il n'avoue que ce qu'il est impossible de nier, et le fiscal ne peut rien tirer de lui.
Quand vient le tour de mesdames Victoire et Bernarde, qui avaient ‚t‚ t‚moins des tortures inflig‚es … C‚sar, elles avouent tout ce qu'elles ont fait. Toutes les religieuses sont interrog‚es sur le nom de l'auteur du crime; la plupart r‚pondent avoir ou‹ dire que c'est monseigneur l'‚vˆque. Une des soeurs portiŠres rapporte les paroles outrageantes que l'abbesse avait adress‚es … l'‚vˆque en le mettant … la porte de l'‚glise. Elle ajoute:
- Quand on se parle sur ce ton, c'est qu'il y a bien longtemps que l'on fait l'amour ensemble. En effet, monseigneur l'‚vˆque, ordinairement remarquable par l'excŠs de sa suffisance, avait, en sortant de l'‚glise, l'air tout penaud.
L'une des religieuses, interrog‚e en pr‚sence de l'instrument des tortures, r‚pond que l'auteur du crime doit ˆtre le chat, parce que l'abbesse le tient continuellement dans ses bras et le caresse beau - coup. Une autre religieuse pr‚tend que l'auteur du crime devait ˆtre le vent, parce que, les jours o— il fait du vent, l'abbesse est heureuse et de bonne humeur, elle s'expose … l'action du vent sur un belv‚dŠre qu'elle a fait construire exprŠs; et, quand on va lui demander une grƒce en ce lieu, jamais elle ne la refuse. La femme du boulanger, la nourrice, les commŠres de Montefiascone, effray‚es par les tortures qu'elles avaient vu infliger … C‚sar, disent la v‚rit‚.
Le jeune ‚vˆque ‚tait malade ou faisait le malade … Ronciglione, ce qui donna l'occasion … ses frŠres, soutenus par le cr‚dit et par les moyens d'influence de la signora de Campireali, de se jeter plusieurs fois aux pieds du pape, et de lui demander que la proc‚dure f–t suspendue jusqu'… ce que l'‚vˆque e–t recouvr‚ sa sant‚. Sur quoi le terrible cardinal FarnŠse augmenta le nombre des soldats qui le gardaient dans sa prison. L'‚vˆque ne pouvant ˆtre interrog‚, les commissaires commen‡aient toutes leurs s‚ances par faire subir un nouvel interrogatoire … l'abbesse. Un jour que sa mŠre lui avait fait dire d'avoir bon courage et de continuer … tout nier, elle avoua tout.
- Pourquoi avez-vous d'abord inculp‚ Jean-Baptiste Doleri?
- Par piti‚ pour la lƒchet‚ de l'‚vˆque, et, d'ailleurs, s'il parvient … sauver sa chŠre vie, il pourra donner des soins … mon fils.
AprŠs cet aveu, on enferma l'abbesse dans une chambre du couvent de Castro, dont les murs, ainsi que la vo–te, avaient huit pieds d'‚paisseur; les religieuses ne parlaient de ce cachot qu'avec terreur, et il ‚tait connu sous le nom de la chambre des moines; l'abbesse y fut gard‚e … vue par trois femmes.
La sant‚ de l'‚vˆque s'‚tant un peu am‚lior‚e, trois cents sbires ou soldats vinrent le prendre … Ronciglione, et il fut transport‚ … Rome en litiŠre; on le d‚posa … la prison appel‚e Corte Savella. Peu de jours aprŠs, les religieuses aussi furent amen‚es … Rome; l'abbesse fut plac‚e dans le monastŠre de Sainte-Marthe. Quatre religieuses ‚taient inculp‚es: mesdames Victoire et Bernarde, la soeur charg‚e du tour et la portiŠre qui avait entendu les paroles outrageantes adress‚es … l'‚vˆque par l'abbesse.
L'‚vˆque fut interrog‚ par l'auditeur de la chambre, l'un des premiers personnages de l'ordre judiciaire. On remit de nouveau … la torture le pauvre C‚sar del Bene, qui non seulement n'avoua rien, mais dit des choses qui faisaient de la peine au ministŠre public, ce qui lui valut une nouvelle s‚ance de torture. Ce supplice pr‚liminaire fut ‚galement inflig‚ … mesdames Victoire et Bernarde. L'‚vˆque niait tout avec sottise, mais avec une belle opiniƒtret‚; il rendait compte dans le plus grand d‚tail de tout ce qu'il avait fait dans les trois soir‚es ‚videmment pass‚es auprŠs de l'abbesse.
Enfin, on confronta l'abbesse avec l'‚vˆque, et quoiqu'elle dit constamment la v‚rit‚, on la soumit … la torture. Comme elle r‚p‚tait ce qu'elle avait toujours dit depuis son premier aveu, l'‚vˆque, fidŠle … son r“le, lui adressa des injures.
AprŠs plusieurs autres mesures' raisonnables au fond, mais entach‚es de cet esprit de cruaut‚, qui, aprŠs les rŠgnes de Charles-Quint et de Philippe II, pr‚valait trop souvent dans les tribunaux d'Italie l'‚vˆque fut condamn‚ … subir une prison perp‚tuelle au chƒteau Saint-Ange; l'abbesse fut condamn‚e … ˆtre d‚tenue toute sa vie dans le couvent de Sainte-Marthe, o— elle se trouvait. Mais d‚j… la signora de Campireali avait entrepris, pour sauver sa fille, de faire creuser un passage souterrain. Ce passage partait de l'un des ‚gouts laiss‚s par la magnificence de l'ancienne Rome, et devait aboutir au caveau profond o— l'on pla‡ait les d‚pouilles mortelles des religieuses de Sainte-Marthe. Ce passage, large de deux pieds … peu prŠs, avait des parois de planches pour soutenir les terres … droite et … gauche, et on lui donnait pour vo–te, … mesure que l'on avan‡ait, deux planches plac‚es comme les jambages d'un A majuscule.
On pratiquait ce souterrain … trente pieds de profondeur … peu prŠs. Le point important ‚tait de le diriger dans le sens convenable; … chaque instant des puits et des fondements d'anciens ‚difices obligeaient les ouvriers … se d‚tourner. Une autre grande difficult‚, c'‚taient les d‚blais, dont on ne savait que faire; il paraŒt qu'on les semait pendant la nuit dans toutes les rues de Rome. On ‚tait ‚tonn‚ de cette quantit‚ de terre qui tombait, pour ainsi dire, du ciel.
Quelques grosses sommes que la signora de Campireali d‚pensƒt pour essayer de sauver sa fille, son passage souterrain e–t sans doute ‚t‚ d‚couvert, mais le pape Gr‚goire XIII vint … mourir en 1585, et le rŠgne du d‚sordre commen‡a avec le siŠge vacant.
H‚lŠne ‚tait fort mal … Sainte-Marthe, on peut penser si de simples religieuses assez pauvres mettaient du zŠle … vexer une abbesse fort riche et convaincue d'un tel crime. H‚lŠne attendait avec empressement le r‚sultat des travaux entrepris par sa mŠre. Mais tout … coup son coeur ‚prouva d'‚tranges ‚motions. Il y avait d‚j… six mois que Fabrice Colonna, voyant l'‚tat chancelant de la sant‚ de Gr‚goire XIII, et ayant de grands projets pour l'interrŠgne, avait envoy‚ un de ses officiers … Jules Branciforte, maintenant si connu dans les arm‚es espagnoles sous le nom de colonel Lizzara. Il le rappelait en Italie; Jules br–lait de revoir son pays. Il d‚barqua sous un nom suppos‚ … Pescara, petit port de l'Adriatique sous Chieti, dans les Abruzzes, et par les montagnes il vint jusqu'… la Petrella. La joie du prince ‚tonna tout le monde. Il dit … Jules qu'il l'avait fait appeler pour faire de lui son successeur et lui donner le commandement de ses soldats. A quoi Branciforte r‚pondit que, militairement parlant, l'entreprise ne valait plus rien, ce qu'il prouva facilement; si jamais l'Espagne le voulait s‚rieusement, en six mois et … peu de frais, elle d‚truirait tous les soldats d'aventure de l'Italie.
- Mais aprŠs tout, ajouta le jeune Branciforte, si vous le voulez, mon prince, je suis prˆt … marcher. Vous trouverez toujours en moi le successeur du brave Ranuce tu‚ aux Ciampi.
Avant l'arriv‚e de Jules, le prince avait ordonn‚, comme il savait ordonner, que personne dans la Petrella ne s'avisƒt de parler de Castro et du procŠs de l'abbesse la peine de mort, sans aucune r‚mission, ‚tait plac‚e en perspective du moindre bavardage. Au milieu des transports d'amiti‚ avec lesquels il re‡ut Branciforte, il lui demanda de ne point aller … Albano sans lui, et sa fa‡on d'effectuer ce voyage fut de faire occuper la ville par mille de ses gens, et de placer une avant-garde de douze cents hommes sur la route de Rome. Qu'on juge de ce que devint le pauvre Jules, lorsque le prince, ayant fait appeler le vieux Scotti, qui vivait encore, dans la maison o— il avait plac‚ son quartier g‚n‚ral, le fit monter dans la chambre o— il se trouvait avec Branciforte. DŠs que les deux amis se furent jet‚s dans les bras l'un de l'autre:
- Maintenant, pauvre colonel, dit-il … Jules, attends-toi … ce qu'il y a de pis.
Sur quoi il souffla la chandelle et sortit en enfermant … clef les deux amis.
Le lendemain, Jules, qui ne voulut pas sortir de sa chambre, envoya demander au prince la permission de retourner … la Petrella, et de ne pas le voir de quelques jours. Mais on vint lui rapporter que le prince avait disparu, ainsi que ses troupes. Dans la nuit, il avait appris la mort de Gr‚goire XIII; il avait oubli‚ son ami Jules et courait la campagne. Il n'‚tait rest‚ autour de Jules qu'une trentaine d'hommes appartenant … l'ancienne compagnie de Ranuce. L'on sait assez qu'en ce temps-l…, pendant le siŠge vacant, les lois ‚taient muettes, chacun songeait … satisfaire ses passions, et il n'y avait de force que la force, c'est pourquoi, avant la fin de la journ‚e, le prince Colonna avait d‚j… fait pendre plus de cinquante de ses ennemis. Quant … Jules, quoiqu'il n'e–t pas quarante hommes avec lui, il osa marcher vers Rome.
Tous les domestiques de l'abbesse de Castro lui avaient ‚t‚ fidŠles; ils s'‚taient log‚s dans les pauvres maisons voisines du couvent de Sainte-Marthe. L'agonie de Gr‚goire Xlll avait dur‚ plus d'une semaine, la signora de Campireali attendait patiemment les journ‚es de trouble qui allaient suivre sa mort pour faire attaquer les derniers cinquante pas de son souterrain. Comme il s'agissait de traverser les caves de plusieurs maisons habit‚es, elle craignait fort de ne pouvoir d‚rober au public la fin de son entreprise.
DŠs le surlendemain de l'arriv‚e de Branciforte … la Petrella, les trois anciens bravi de Jules, qu'H‚lŠne avait pris … son service, semblŠrent atteints de folie. Quoique tout le monde ne s–t que trop qu'elle ‚tait au secret le plus absolu, et gard‚e par des religieuses qui la ha‹ssaient, Ugone l'un des bravi vint … la porte du couvent, et fit les instances les plus ‚tranges pour qu'on lui permit de voir sa maŒtresse, et sur-le-champ. Il fut repouss‚ et jet‚ … la porte. Dans son d‚sespoir, cet homme y resta, et se mit … donner un ba‹oc (un sou) … chacune des personnes attach‚es au service de la maison qui entraient ou sortaient, en leur disant ces pr‚cises paroles: R‚jouissez-vous avec moi; le signer Jules Branciforte est arriv‚, il est vivant: dites cela … vos amis.
Les deux camarades d'Ugone passŠrent la journ‚e … lui apporter des bacs, et ils ne cessŠrent d'en distribuer jour et nuit en disant toujours les mˆmes paroles, que lorsqu'il ne leur en resta plus un seul. Mais les trois bravi, se relevant l'un l'autre, ne continuŠrent pas moins … monter la garde … la porte du couvent de Sainte-Marthe, adressant toujours aux passants les mˆmes paroles suivies de grandes salutations: Le seigneur Jules est arriv‚, et
L'id‚e de ces braves gens eut du succŠs: moins de trente-six heures aprŠs le premier ba‹oc distribu‚, la pauvre H‚lŠne, au secret au fond de son cachot, savait que Jules ‚tait vivant, ce mot la jeta dans une sorte de fr‚n‚sie:
- O ma mŠre! s'‚criait-elle, m'avez-vous fait assez de mal!
Quelques heures plus tard l'‚tonnante nouvelle lui fut confirm‚e par la petite Marietta, qui, en faisant le sacrifice de tous ses bijoux d'or, obtint la permission de suivre la soeur touriŠre qui apportait ses repas … la prisonniŠre. H‚lŠne se jeta dans ses bras en pleurant de joie.
- Ceci est bien beau, lui dit-elle, mais je ne resterai plus guŠre avec toi.
- Certainement! lui dit Marietta. Je pense bien que le temps de ce conclave ne se passera pas sans que votre prison ne soit chang‚e en un simple exil.
- Ah! ma chŠre, revoir Jules! et le revoir, moi coupable!
Au milieu de la troisiŠme nuit qui suivit cet entretien, une partie du pav‚ de l'‚glise enfon‡a avec un grand bruit; les religieuses de Sainte-Marthe crurent que le couvent allait s'abŒmer. Le trouble fut extrˆme, tout le monde criait au tremblement de terre. Une heure environ aprŠs la chute du pav‚ de marbre de l'‚glise, la signora de Campireali, pr‚c‚d‚e par les trois bravi au service d'H‚lŠne, p‚n‚tra dans le cachot par le souterrain.
- Victoire, victoire, madame! criaient les bravi.
H‚lŠne eut une peur mortelle; elle crut que Jules Branciforte ‚tait avec eux. Elle fut bien rassur‚e, et ses traits reprirent leur expression s‚vŠre lorsqu'ils lui dirent qu'ils n'accompagnaient que la signora de Campireali, et que Jules n'‚tait encore que dans Albano, qu'il venait d'occuper avec plusieurs milliers de soldats.
AprŠs quelques instants d'attente, la signora de Campireali parut; elle marchait avec beaucoup de peine, donnant le bras … son ‚cuyer, qui ‚tait en grand costume et l'‚p‚e au c“t‚, mais son habit magnifique ‚tait tout souill‚ de terre.
- O ma chŠre H‚lŠne! je viens te sauver! s'‚cria la signora de Campireali.
- Et qui vous a dit que je veuille ˆtre sauv‚e?
La signora de Campireali restait ‚tonn‚e; elle regardait sa fille avec de grands yeux; elle parut fort agit‚e.
- Eh bien, ma chŠre H‚lŠne, dit-elle enfin, la destin‚e me force … t'avouer une action bien naturelle peut-ˆtre aprŠs les malheurs autrefois arriv‚s dans notre famille, mais dont je me repens, et que je te prie de me pardonner: Jules... Branciforte... est vivant...
- Et c'est parce qu'il vit que je ne veux pas vivre.
La signora de Campireali ne comprenait pas d'abord le langage de sa fille, puis elle lui adressa les supplications les plus tendres; mais elle n'obtenait pas de r‚ponse; H‚lŠne s'‚tait tourn‚e vers son crucifix et priait sans l'‚couter. Ce fut en vain que, pendant une heure entiŠre, la signora de Campireali fit les derniers efforts pour obtenir une parole ou un regard. Enfin, sa fille, impatient‚e, lui dit:
- C'est sous le marbre de ce crucifix qu'‚taient cach‚es ses lettres, dans ma petite chambre d'Albano; il e–t mieux valu me laisser poignarder par mon pŠre! Sortez, et laissez-moi de l'or.
La signora de Campireali, voulant continuer … parler … sa fille, malgr‚ les signes d'effroi que lui adressait son ‚cuyer, H‚lŠne s'impatienta.
- Laissez-moi, du moins, une heure de libert‚; vous avez empoisonn‚ ma vie, vous voulez aussi empoisonner ma mort.
- Nous serons encore maŒtres du souterrain pendant deux ou trois heures; j'ose esp‚rer que tu te raviseras! s'‚cria la signora de Campireali fondant en larmes.
Et elle reprit la route du souterrain.
- Ugone, reste auprŠs de moi, dit H‚lŠne … l'un de ses bravi, et sois bien arm‚, mon gar‡on, car peut-ˆtre il s'agira de me d‚fendre. Voyons ta dague, ton ‚p‚e, ton poignard.
Le vieux soldat lui montra ses armes en bon ‚tat.
- Eh bien, tiens-toi en dehors de ma prison; je vais ‚crire … Jules une longue lettre que tu lui remettras toi-mˆme; je ne veux pas qu'elle passe par d'autres mains que les tiennes, n'ayant rien pour la cacheter. Tu peux lire tout ce que contiendra cette lettre. Mets dans tes poches tout cet or que ma mŠre vient de laisser, je n'ai besoin pour moi que de cinquante sequins, place-les sur mon lit.
AprŠs ces paroles, H‚lŠne se mit … ‚crire:
"Je ne doute point de toi, mon cher Jules: si je m'en vais, c'est que je mourrais de douleur dans tes bras, en voyant quel e–t ‚t‚ mon bonheur si je n'eusse pas commis une faute. Ne va pas croire que j'aie jamais aim‚ aucun ˆtre au monde aprŠs toi; bien loin de l…, mon coeur ‚tait rempli du plus vif m‚pris pour l'homme que j'admettais dans ma chambre. Ma faute fut uniquement d'ennui, et, si l'on veut, de libertinage. Songe que mon esprit, fort affaibli depuis la tentative inutile que je fis … la Petrella, o— le prince que je v‚n‚rais parce que tu l'aimais, me re‡ut si cruellement; songe, dis-je, que mon esprit, fort affaibli, fut assi‚g‚ par douze ann‚es de mensonge. Tout ce qui m'environnait ‚tait faux et menteur, et je le savais. Je re‡us d'abord une trentaine de lettres de toi; juge des transports avec lesquels j'ouvris les premiŠres! mais, en les lisant, mon coeur se gla‡ait. J'examinais cette ‚criture, je reconnaissais ta main, mais non ton coeur. Songe que ce premier mensonge a d‚rang‚ l'essence de ma vie, au point de me faire ouvrir sans plaisir une lettre de ton ‚criture! La d‚testable annonce de ta mort acheva de tuer en moi tout ce qui restait encore des temps heureux de notre jeunesse. Mon premier dessein, comme tu le comprends bien, fut d'aller voir et toucher de mes mains la plage du Mexique o— l'on disait que les sauvages t'avaient massacr‚' si j'eusse suivi cette pens‚e... nous serions heureux maintenant, car, … Madrid, quels que fussent le nombre et l'adresse des espions qu'une main vigilante e–t pu semer autour de moi, comme de mon c“t‚ j'eusse int‚ress‚ toutes les ƒmes dans lesquelles il reste encore un peu de piti‚ et de bont‚, il est probable que je serais arriv‚e … la v‚rit‚; car, d‚j…, mon Jules, tes belles actions avaient fix‚ sur toi l'attention du monde, et peut-ˆtre quelqu'un … Madrid savait que tu ‚tais Branciforte. Veux-tu que je te dise ce qui empˆcha notre bonheur? D'abord le souvenir de l'atroce et humiliante r‚ception que le prince m'avait faite … la Petrella; que d'obstacles puissants … affronter de Castro au Mexique! Tu le vois, mon ƒme avait d‚j… perdu de son ressort. Ensuite, il me vint une pens‚e de vanit‚. J'avais fait construire de grands bƒtiments dans le couvent, afin de pouvoir prendre pour chambre la loge de la touriŠre, o— tu te r‚fugias la nuit du combat. Un jour, je regardais cette terre que jadis, pour moi, tu avais abreuv‚e de ton sang; j'entendis une parole de m‚pris, je levai la tˆte, je vis des visages m‚chants; pour me venger, Je voulus ˆtre abbesse. Ma mŠre, qui savait bien que tu ‚tais vivant, fit des choses h‚ro‹ques pour obtenir cette nomination extravagante. Cette place ne fut, pour moi, qu'une source d'ennuis; elle acheva d'avilir mon ƒme; je trouvai du plaisir … marquer mon pouvoir souvent par le malheur des autres; je commis des injustices. Je me voyais … trente ans, vertueuse suivant le monde, riche, consid‚r‚e, et cependant parfaitement malheureuse. Alors se pr‚senta ce pauvre homme, qui ‚tait la bont‚ mˆme, mais l'ineptie en personne. Son ineptie fit que je supportai ses premiers propos. Mon ƒme ‚tait si malheureuse par tout ce qui m'environnait depuis ton d‚part, qu'elle n'avait plus la force de r‚sister … la plus petite tentation. T'avouerai-je une chose bien ind‚cente? Mais je r‚fl‚chis que tout est permis … une morte. Quand tu liras ces lignes, les vers d‚voreront ces pr‚tendues beaut‚s qui n'auraient d– ˆtre que pour toi. Enfin il faut dire cette chose qui me fait de la peine, je ne voyais pas pourquoi je n'essayerais pas de l'amour grossier, comme toutes nos dames romaines; j'eus une pens‚e de libertinage, mais je n'ai jamais pu me donner … cet homme sans ‚prouver un sentiment d'horreur et de d‚go–t qui an‚antissait tout le plaisir. Je te voyais toujours … mes c“t‚s, dans notre jardin du palais d'Albano, lorsque la Madone t'inspira cette pens‚e g‚n‚reuse en apparence, mais qui pourtant, aprŠs ma mŠre, a fait le malheur de notre vie. Tu n'‚tais point mena‡ant, mais tendre et bon comme tu le fus toujours; tu me regardais, alors j'‚prouvais des moments de
colŠre pour cet autre homme et j'allais jusqu'… le battre de toutes mes forces. Voil… toute la v‚rit‚, mon cher Jules: je ne voulais pas mourir sans te le dire, et je pensais aussi que peut-ˆtre cette conversation avec toi m'“terait l'id‚e de mourir. Je n'en vois que mieux quelle e–t ‚t‚ ma joie en te revoyant, si je me fusse conserv‚e digne de toi. Je t'ordonne de vivre et de continuer cette carriŠre militaire qui m'a caus‚ tant de joie quand j'ai appris tes succŠs. Qu'e–t-ce ‚t‚, grand Dieu! si j'eusse re‡u tes lettres, surtout aprŠs la bataille d'Achenne! Vis, et rappelle-toi souvent la m‚moire de Ranuce, tu‚ aux Ciampi, et celle d'H‚lŠne, qui, pour ne pas voir un reproche dans tes yeux, est morte … Sainte-Marthe. >>
AprŠs avoir ‚crit, H‚lŠne s'approcha du vieux soldat, qu'elle trouva dormant; elle lui d‚roba sa dague, sans qu'il s'en aper‡–t, puis elle l'‚veilla.
- J'ai fini, lui dit-elle, je crains que nos ennemis ne s'emparent du souterrain. Va vite prendre ma lettre qui est sur la table, et remets-la toi-mˆme … Jules, toi-mˆme, entends-tu? De plus, donne-lui mon mouchoir que voici; dis-lui que je ne l'aime pas plus en ce moment que je ne l'ai toujours aim‚, toujours, entends bien!
Ugpne debout ne partait pas.
- Va donc!
- Madame, avez-vous bien r‚fl‚chi? Le seigneur Jules vous aime tant!
- Moi aussi, je l'aime, prends la lettre et remets-la toi-mˆme.
- Eh bien, que Dieu vous b‚nisse comme vous ˆtes bonne!
Ugone alla et revint fort vite; il trouva H‚lŠne morte, elle avait la dague dans le coeur.
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