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La Chartreuse de Parme

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La Chartreuse de Parme


by Stendhal [1 of 170 pseudnyms used by Marie-Henri Beyle]




LIVRE PREMIER



Gia mi fur dolci inviti a empir le carte
I luoghi ameni.

Ariost, sat. IV.





CHAPITRE PREMIER


Milan en 1796


Le 15 mai 1796, le g‚n‚ral Bonaparte fit son entr‚e dans Milan … la tˆte de cette jeune arm‚e qui venait de passer le pont de Lodi, et d'apprendre au monde qu'aprŠs tant de siŠcles C‚sar et Alexandre avaient un successeur. Les miracles de bravoure et de g‚nie dont l'Italie fut t‚moin en quelques mois r‚veillŠrent un peuple endormi; huit jours encore avant l'arriv‚e des Fran‡ais, les Milanais ne voyaient en eux qu'un ramassis de brigands, habitu‚s … fuir toujours devant les troupes de Sa Majest‚ Imp‚riale et Royale: c'‚tait du moins ce que leur r‚p‚tait trois fois la semaine un petit journal grand comme la main, imprim‚ sur du papier sale.

Au Moyen Age, les Lombards r‚publicains avaient fait preuve d'une bravoure ‚gale … celle des Fran‡ais, et ils m‚ritŠrent de voir leur ville entiŠrement ras‚e par les empereurs d'Allemagne. Depuis qu'ils ‚taient devenus de fidŠles sujets leur grande affaire ‚tait d'imprimer des sonnets sur de petits mouchoirs de taffetas rose quand arrivait le mariage d'une jeune fille appartenant … quelque famille noble ou riche. Deux ou trois ans aprŠs cette grande ‚poque de sa vie, cette jeune fille prenait un cavalier servant: quelquefois le nom du sigisb‚e choisi par la famille du mari occupait une place honorable dans le contrat de mariage. Il y avait loin de ces moeurs eff‚min‚es aux ‚motions profondes que donna l'arriv‚e impr‚vue de l'arm‚e fran‡aise. Bient“t surgirent des moeurs, nouvelles et passionn‚es. Un peuple tout entier s'aper‡ut, le 15 mai 1796, que tout ce qu'il avait respect‚ jusque-l… ‚tait souverainement ridicule et quelquefois odieux. Le d‚part du dernier r‚giment de l'Autriche marqua la chute des id‚es anciennes: exposer sa vie devint … la mode; on vit que pour ˆtre heureux aprŠs des siŠcles de sensations affadissantes, il fallait aimer la patrie d'un amour r‚el et chercher les actions h‚ro‹ques. On ‚tait plong‚ dans une nuit profonde par la continuation du despotisme jaloux de Charles-Quint et de Philippe II; on renversa leurs statues, et tout … coup l'on se trouva inond‚ de lumiŠre. Depuis une cinquantaine d'ann‚es, et … mesure que l'Encyclop‚die et Voltaire ‚clataient en France, les moines criaient au bon peuple de Milan, qu'apprendre … lire ou quelque chose au monde ‚tait une peine fort inutile, et qu'en payant bien exactement la dŒme … son cur‚ et lui racontant fidŠlement tous ses petits p‚ch‚s, on ‚tait … peu prŠs s–r d'avoir une belle place au paradis. Pour achever d'‚nerver ce peuple autrefois si terrible et si raisonneur, l'Autriche lui avait vendu … bon march‚ le privilŠge de ne point fournir de recrues a son arm‚e.

En 1796 l'arm‚e milanaise se composait de vingt-quatre faquins habill‚s de rouge, lesquels gardaient la ville de concert avec quatre magnifiques r‚giments de grenadiers hongrois. La libert‚ des moeurs ‚tait extrˆme, mais la passion fort rare; d'ailleurs, outre le d‚sagr‚ment de devoir tout raconter au cur‚, sous peine de ruine mˆme en ce monde, le bon peuple de Milan ‚tait encore soumis … certaines petites entraves monarchiques qui ne laissaient pas que d'ˆtre vexantes. Par exemple l'archiduc ', qui r‚sidait … Milan et gouvernait au nom de l'empereur, son cousin, avait eu l'id‚e lucrative de faire le commerce des bl‚s. En cons‚quence, d‚fense aux paysans de vendre leurs grains jusqu'… ce que Son Altesse e–t rempli ses magasins.

En mai 1796, trois jours aprŠs l'entr‚e des Fran‡ais, un jeune peintre en miniature, un peu fou, nomm‚ Gros, c‚lŠbre depuis, et qui ‚tait venu avec l'arm‚e entendant raconter au grand Caf‚ des Servi (… la mode alors) les exploits de l'archiduc, qui de plus ‚tait ‚norme, prit la liste des glaces imprim‚e en placard sur une feuille de vilain papier jaune. Sur le revers de la feuille il dessina le gros archiduc; un soldat fran‡ais lui donnait un coup de ba‹onnette dans le ventre, et, au lieu du sang, il en sortait une quantit‚ de bl‚ incroyable. La chose nomm‚e plaisanterie ou caricature n'‚tait pas connue en ce pays de despotisme cauteleux. Le dessin laiss‚ par Gros sur la table du Caf‚ des Selvi parut un miracle descendu du ciel; il fut grav‚ dans la nuit, et le lendemain on en vendit vingt mille exemplaires.

Le mˆme jour, on affichait l'avis d'une contribution de guerre de six millions, frapp‚e pour les besoins de l'arm‚e fran‡aise, laquelle, venant de gagner six batailles et de conqu‚rir vingt provinces, manquait seulement de souliers, de pantalons, d'habits et de chapeaux.

La masse de bonheur et de plaisir qui fit irruption en Lombardie avec ces Fran‡ais si pauvres fut telle que les prˆtres seuls et quelques nobles s'aper‡urent de la douleur de cette contribution de six millions, qui, bient“t, fut suivie de beaucoup d'autres. Ces soldats fran‡ais riaient et chantaient toute la journ‚e; ils avaient moins de vingt-cinq ans, et leur g‚n‚ral en chef, qui en avait vingt-sept', passait pour l'homme le plus ƒg‚ de son arm‚e. Cette gaiet‚, cette jeunesse, cette insouciance, r‚pondaient d'une fa‡on plaisante aux pr‚dications furibondes des moines qui, depuis six mois, annon‡aient du haut de la chaire sacr‚e que les Fran‡ais ‚taient des monstres, oblig‚s, sous peine de mort, … tout br–ler et … couper la tˆte … tout le monde. A cet effet, chaque r‚giment marchait avec la guillotine en tˆte.

Dans les campagnes l'on voyait sur la porte des chaumiŠres le soldat fran‡ais occup‚ … bercer le petit enfant de la maŒtresse du logis, et presque chaque soir quelque tambour, jouant du violon, improvisait un bal. Les contredanses se trouvant beaucoup trop savantes et compliqu‚es pour que les soldats, qui d'ailleurs ne les savaient guŠre, pussent les apprendre aux femmes du pays, c'‚taient celles-ci qui montraient aux jeunes Fran‡ais la Monf‚rine, la Sauteuse et autres danses italiennes.

Les officiers avaient ‚t‚ log‚s, autant que possible, chez les gens riches; ils avaient bon besoin de se refaire. Par exemple, un lieutenant, nomm‚ Robert, eut un billet de logement pour le palais de la marquise del Dongo. Cet officier, jeune r‚quisitionnaire assez leste, poss‚dait pour tout bien, en entrant dans ce palais, un ‚cu de six francs qu'il venait de recevoir … Plaisance. AprŠs le passage du pont de Lodi, il prit … un bel officier autrichien tu‚ par un boulet un magnifique pantalon de nankin tout neuf, et jamais vˆtement ne vint plus … propos. Ses ‚paulettes d'officier ‚taient en laine et le drap de son habit ‚tait cousu … la doublure des manches pour que les morceaux tinssent ensemble; mais il y avait une circonstance plus triste: les semelles de ses souliers ‚taient en morceaux de chapeau ‚galement pris sur le champ de bataille, au-del… du pont de Lodi. Ces semelles improvis‚es tenaient au-dessus des souliers par des ficelles fort visibles, de fa‡on que lorsque le majordome de la maison se pr‚senta dans la chambre du lieutenant Robert pour l'inviter … dŒner avec Mme la marquise, celui-ci fut plong‚ dans un mortel embarras. Son voltigeur et lui passŠrent les deux heures qui les s‚paraient de ce fatal dŒner … tƒcher de recoudre un peu l'habit et … teindre en noir avec de l'encre les malheureuses ficelles des souliers. Enfin le moment terrible arriva.

- De la vie je ne fus plus mal … mon aise, me disait le lieutenant Robert, ces dames pensaient que j'allais leur faire peur, et moi j'‚tais plus tremblant qu'elles. Je regardais mes souliers et ne savais comment marcher avec grƒce. La marquise del Dongo, ajoutait-il, ‚tait alors dans tout l'‚clat de sa beaut‚: vous l'avez connue avec ses yeux si beaux et d'une douceur ang‚lique, et ses jolis cheveux d'un blond fonc‚ qui dessinaient si bien l'ovale de cette figure charmante. J'avais dans ma chambre une H‚rodiade de L‚onard de Vinci, qui semblait son portrait. Dieu voulut que je fusse tellement saisi de cette beaut‚ surnaturelle que j'en oubliai mon costume. Depuis deux ans je ne voyais que des choses laides et mis‚rables dans les montagnes du pays de Gˆnes: j'osai lui adresser quelques mots sur mon ravissement.

"Mais j'avais trop de sens pour m'arrˆter longtemps dans le genre complimenteur. Tout en tournant mes phrases, je voyais, dans une salle … manger toute de marbre, douze laquais et des valets de chambre vˆtus avec ce qui me semblait alors le comble de la magnificence. Figurez-vous que ces coquins-l… avaient non seulement de bons souliers, mais encore des boucles d'argent. Je voyais du coin de l'oeil tous ces regards stupides fix‚s sur mon habit, et peut-ˆtre aussi sur mes souliers, ce qui me per‡ait le coeur. J'aurais pu d'un mot faire peur … tous ces gens, mais comment les mettre … leur place sans courir le risque d'effaroucher les dames? car la marquise pour se donner un peu de courage, comme elle me l'a dit cent fois depuis, avait envoy‚ prendre au couvent, o— elle ‚tait pensionnaire en ce temps-l…, Gina del Dongo, soeur de son mari, qui fut depuis cette charmante comtesse de Pietranera: personne dans la prosp‚rit‚ ne la surpassa par la gaiet‚ et l'esprit aimable, comme personne ne la surpassa par le courage et la s‚v‚rit‚ d'ƒme dans la fortune contraire.

"Gina, qui pouvait alors avoir treize ans, mais qui en paraissait dix-huit, vive et franche, comme vous savez avait tant de peur d'‚clater de rire en pr‚sence d‚ mon costume, qu'elle n'osait pas manger; la marquise, au contraire, m'accablait de politesses contraintes; elle voyait fort bien dans mes yeux des mouvements d'impatience. En un mot, je faisais une sotte figure, je mƒchais le m‚pris, chose qu'on dit impossible … un Fran‡ais. Enfin une id‚e descendue du ciel vint m'illuminer: je me mis … raconter … ces dames ma misŠre, et ce que nous avions souffert depuis deux ans dans les montagnes du pays de Gˆnes o— nous retenaient de vieux g‚n‚raux imb‚ciles. L…, disais-je, on nous donnait des assignats qui n'avaient pas cours dans le pays, et trois onces de pain par jour. Je n'avais pas parl‚ deux minutes, que la bonne marquise avait les larmes aux yeux, et la Gina ‚tait devenue s‚rieuse.

"- Quoi, monsieur le lieutenant, me disait celle-ci, trois onces de pain!

"- Oui, mademoiselle; mais en revanche la distribution manquait trois fois la semaine, et comme les paysans chez lesquels nous logions ‚taient encore plus mis‚rables que nous, nous leur donnions un peu de notre pain.

"En sortant de table, j'offris mon bras … la marquise jusqu'… la porte du salon, puis, revenant rapidement sur mes pas, je donnai au domestique qui m'avait servi … table cet unique ‚cu de six francs sur l'emploi duquel j'avais fait tant de chƒteaux en Espagne.

"Huit jours aprŠs, continuait Robert, quand il fut bien av‚r‚ que les Fran‡ais ne guillotinaient personne, le marquis del Dongo revint de son chƒteau de Grianta, sur le lac de C“me, o— bravement il s'‚tait r‚fugi‚ … l'approche de l'arm‚e, abandonnant aux hasards de la guerre sa jeune femme si belle et sa seur. La haine que ce marquis avait pour nous ‚tait ‚gale … sa peur, c'est-…-dire incommensurable: sa grosse figure pƒle et d‚vote ‚tait amusante … voir quand il me faisait des politesses. Le lendemain de son retour … Milan, je re‡us trois aunes de drap et deux cents francs sur la contribution des six millions: je me remplumai, et devins le chevalier de ces dames, car les bals commencŠrent."

L'histoire du lieutenant Robert fut … peu prŠs celle de tous les Fran‡ais; au lieu de se moquer de la misŠre de ces braves soldats, on en eut piti‚, et on les aima.

Cette ‚poque de bonheur impr‚vu et d'ivresse ne dura que deux petites ann‚es; la folie avait ‚t‚ si excessive et si g‚n‚rale, qu'il me serait impossible d'en donner une id‚e, si ce n'est par cette r‚flexion historique et profonde: ce peuple s'ennuyait depuis cent ans.

La volupt‚ naturelle aux pays m‚ridionaux avait r‚gn‚ jadis … la cour des Visconti et des Sforce, ces fameux ducs de Milan. Mais depuis l'an 1624, que les Espagnols s'‚taient empar‚s du Milanais, et empar‚s en maŒtres taciturnes, soup‡onneux, orgueilleux, et craignent toujours la r‚volte, la gaiet‚ s'‚tait enfuie. Les peuples, prenant, les moeurs de leurs maŒtres, songeaient plut“t … se venger de la moindre insulte par un coup de poignard qu'… jouir du moment pr‚sent.

La joie folle, la gaiet‚, la volupt‚, l'oubli de tous les sentiments tristes, ou seulement raisonnables, furent pouss‚s … un tel point, depuis le 15 mai 1796, que les Fran‡ais entrŠrent … Milan, jusqu'en avril 1799, qu'ils en furent chass‚s … la suite de la bataille de Cassano, que l'on a pu citer de vieux marchands millionnaires, de vieux usuriers, de vieux notaires qui, pendant cet intervalle, avaient oubli‚ d'ˆtre moroses et de gagner de l'argent.

Tout au plus e–t-il ‚t‚ possible de compter quelques familles appartenant … la haute noblesse, qui s'‚taient retir‚es dans leurs palais … la campagne, comme pour bouder contre l'all‚gresse g‚n‚rale et l'‚panouissement de tous les coeurs. Il est v‚ritable aussi que ces familles nobles et riches avaient ‚t‚ distingu‚es d'une maniŠre fƒcheuse dans la r‚partition des contributions de guerre demand‚es pour l'arm‚e fran‡aise.

Le marquis del Dongo, contrari‚ de voir tant de gaiet‚, avait ‚t‚ un des premiers … regagner son magnifique chƒteau de Grianta, au-del… de C“me, o— les dames menŠrent le lieutenant Robert. Ce chƒteau, situ‚ dans une position peut-ˆtre unique au monde, sur un plateau … cent cinquante pieds ' au-dessus de ce lac sublime dont il domine une grande partie, avait ‚t‚ une place forte. La famille del Dongo le fit construire au XVe siŠcle, comme le t‚moignaient de toutes parts les marbres charg‚s de ses armes; on y voyait encore des ponts-levis et des foss‚s profonds, … la v‚rit‚ priv‚s d'eau; mais avec ces murs de quatre-vingts pieds de haut et de six pieds d'‚paisseur, ce chƒteau ‚tait … l'abri d'un coup de main; et c'est pour cela qu'il ‚tait cher au soup‡onneux marquis. Entour‚ de vingt-cinq ou trente domestiques qu'il supposait d‚vou‚s, apparemment parce qu'il ne leur parlait jamais que l'injure … la bouche, il ‚tait moins tourment‚ par la peur qu'… Milan.

Cette peur n'‚tait pas tout … fait gratuite: il correspondait fort activement avec un espion plac‚ par l'Autriche sur la frontiŠre suisse … trois lieues de Grianta, pour faire ‚vader les prisonniers faits sur le champ de bataille, ce qui aurait pu ˆtre pris au s‚rieux par les g‚n‚raux fran‡ais.

Le marquis avait laiss‚ sa jeune femme … Milan: elle y dirigeait les affaires de la famille, elle ‚tait charg‚e de faire face aux contributions impos‚es … la casa del Dongo, comme on dit dans le pays; elle cherchait … les faire diminuer, ce qui l'obligeait … voir ceux des nobles qui avaient accept‚ des fonctions publiques, et mˆme quelques non-nobles fort influents. Il survint un grand ‚v‚nement dans cette famille. Le marquis avait arrang‚ le mariage de sa jeune soeur Gina avec un personnage fort riche et de la plus haute naissance; mais il portait de la poudre: … ce titre, Gina le recevait avec de grands ‚clats de rire, et bient“t elle fit la folie d'‚pouser le comte Pietranera. C'‚tait … la v‚rit‚ un fort bon gentilhomme, trŠs bien fait de sa personne, mais ruin‚ de pŠre en fils, et, pour comble de disgrƒce, partisan fougueux des id‚es nouvelles. Pietranera ‚tait sous-lieutenant dans la l‚gion italienne, surcroŒt de d‚sespoir pour le marquis.

AprŠs ces deux ann‚es de folie et de bonheur, le Directoire de Paris, se donnant des airs de souverain bien ‚tabli, montra une haine nouvelle pour tout ce qui n'‚tait pas m‚diocre. Les g‚n‚raux ineptes qu'il donna … l'arm‚e d'Italie perdirent une suite de batailles dans ces mˆmes plaines de V‚rone, t‚moins deux ans auparavant des prodiges d'Arcole et de Lonato. Les Autrichiens se rapprochŠrent de Milan; le lieutenant Robert, devenu chef de bataillon et bless‚ … la bataille de Cassano, vint loger pour la derniŠre fois chez son amie la marquise del Dongo '. Les adieux furent tristes; Robert partit avec le comte Pietranera qui suivait les Fran‡ais dans leur retraite sur Novi. La jeune comtesse, … laquelle son frŠre refusa de payer sa l‚gitime, suivit l'arm‚e mont‚e sur une charrette.

Alors commen‡a cette ‚poque de r‚action et de retour aux id‚es anciennes, que les Milanais appellent i tredici mesi (les treize mois), parce qu'en effet leur bonheur voulut que ce retour … la sottise ne durƒt que treize mois, jusqu'… Marengo. Tout ce qui ‚tait vieux, d‚vot, morose, reparut … la tˆte des affaires, et reprit la direction de la soci‚t‚: bient“t les gens rest‚s fidŠles aux bonnes doctrines publiŠrent dans les villages que Napol‚on avait ‚t‚ pendu par les Mameluks en Egypte, comme il le m‚ritait … tant de titres.

Parmi ces hommes qui ‚taient all‚s bouder dans leurs terres et qui revenaient alt‚r‚s de vengeance, le marquis del Dongo se distinguait par sa fureur; son exag‚ration le porta naturellement … la tˆte du parti. Ces messieurs, fort honnˆtes gens quand ils n'avaient pas peur, mais qui tremblaient toujours, parvinrent … circonvenir le g‚n‚ral autrichien: assez bon homme, il se laissa persuader que la s‚v‚rit‚ ‚tait de la haute politique, et fit arrˆter cent cinquante patriotes: c'‚tait bien alors ce qu'il y avait de mieux en Italie.

Bient“t on les d‚porta aux bouches de Cattaro, et, jet‚s dans des grottes souterraines, l'humidit‚ et surtout le manque de pain firent bonne et prompte justice de tous ces coquins.

Le marquis del Dongo eut une grande place, et, comme il joignait une avarice sordide … une foule d'autres belles qualit‚s, il se vanta publiquement de ne pas envoyer un ‚cu … sa soeur, la comtesse Pietranera: toujours folle d'amour, elle ne voulait pas quitter son mari, et mourait de faim en France avec lui. La bonne marquise ‚tait d‚sesp‚r‚e; enfin elle r‚ussit … d‚rober quelques petits diamants dans son ‚crin, que son mari lui reprenait tous les soirs pour l'enfermer sous son lit dans une caisse de fer: la marquise avait apport‚ huit cent mille francs de dot … son mari et recevait quatre-vingts francs par mois pour ses d‚penses personnelles. Pendant les treize mois que les Fran‡ais passŠrent hors de Milan, cette femme si timide trouva des pr‚textes et ne quitta pas le noir.

Nous avouerons que, suivant l'exemple de beaucoup de graves auteurs, nous avons commenc‚ l'histoire de notre h‚ros une ann‚e avant sa naissance. Ce personnage essentiel n'est autre, en effet, que Fabrice Valserra, marchesino del Dongo, comme on dit … Milan. Il venait justement de se donner la peine de naŒtre ' lorsque les Fran‡ais furent chass‚s et se trouvait, par le hasard de la naissance, le second fils de ce marquis del Dongo si grand seigneur, et dont vous connaissez d‚j… le gros visage blˆme, le sourire faux et la haine sans bornes pour les id‚es nouvelles. Toute la fortune de la maison ‚tait substitu‚e au fils aŒn‚ Ascanio del Dongo, le digne portrait de son pŠre. Il avait huit ans, et Fabrice deux, lorsque tout … coup ce g‚n‚ral Bonaparte, que tous les gens bien n‚s croyaient pendu depuis longtemps, descendit du mont Saint-Bernard. Il entra dans Milan 2 ce moment est encore unique dans l'histoire; figurez-vous tout un peuple amoureux fou. Peu de jours aprŠs, Napol‚on gagna la bataille de Marengo. Le reste est inutile … dire. L'ivresse des Milanais fut au comble; mais, cette fois, elle ‚tait m‚lang‚e d'id‚es de vengeance: on avait appris la haine … ce bon peuple. Bient“t l'on vit arriver ce qui restait des patriotes d‚port‚s aux bouches de Cattaro; leur retour fut c‚l‚br‚ par une fˆte nationale. Leurs figures pƒles, leurs grands yeux ‚tonnes, leurs membres amaigris, faisaient un ‚trange contraste avec la joie qui ‚clatait de toutes parts. Leur arriv‚e fut le signal du d‚part pour les familles les plus compromises. Le marquis del Dongo fut un des premiers … s'enfuir … son chƒteau de Grianta. Les chefs des grandes familles ‚taient remplis de haine et de peur; mais leurs femmes leurs filles, se rappelaient les joies du premier s‚jour des Fran‡ais, et regrettaient Milan et les bals si gais, qui aussit“t aprŠs Marengo s'organisŠrent … la Casa Tanzi;. Peu de jours aprŠs la victoire, le g‚n‚ral fran‡ais charg‚ de maintenir la tranquillit‚ dans la Lombardie s'aper‡ut que tous

les fermiers des nobles, que toutes les vieilles femmes de la campagne, bien loin de songer encore … cette ‚tonnante victoire de Marengo qui avait chang‚ les destin‚es de l'Italie, et reconquis treize places fortes en un jour, n'avaient l'ƒme occup‚e que d'une proph‚tie de saint Giovita, le premier patron de Brescia. Suivant cette parole sacr‚e, les prosp‚rit‚s des Fran‡ais et de Napol‚on devaient cesser treize semaines juste aprŠs Marengo. Ce qui excuse un peu le marquis del Dongo et tous les nobles boudeurs des campagnes, c'est que r‚ellement et sans com‚die ils croyaient … la proph‚tie. Tous ces gens-l… n'avaient pas lu quatre volumes en leur vie; ils faisaient ouvertement leurs pr‚paratifs pour rentrer … Milan au bout de treize semaines, mais le temps, en s'‚coulant, marquait de nouveaux succŠs pour la cause de la France. De retour … Paris, Napol‚on, par de sages d‚crets, sauvait la R‚volution … l'int‚rieur, comme il l'avait sauv‚e … Marengo contre les ‚trangers. Alors les nobles lombards, r‚fugi‚s dans leurs chƒteaux, d‚couvrirent que d'abord ils avaient mal compris la pr‚diction du saint patron de Brescia: il ne s'agissait pas de treize semaines, mais bien de treize mois. Les treize mois s'‚coulŠrent, et la prosp‚rit‚ de la France semblait s'augmenter tous les jours.

Nous glissons sur dix ann‚es de progrŠs et de bonheur, de 1800 … 1810; Fabrice passa les premiŠres au chƒteau de Grianta, donnant et recevant force coups de poing au milieu des petits paysans du village, et en n'apprenant rien, pas mˆme … lire. Plus tard, on l'envoya au collŠge des j‚suites … Milan. Le marquis son pŠre exigea qu'on lui montrƒt le latin, non point d'aprŠs ces vieux auteurs qui parlent toujours de r‚publiques, mais sur un magnifique volume orn‚ de plus de cent gravures, chef-d'oeuvre des artistes du XVIIe siŠcle; c'‚tait la g‚n‚alogie latine des Valserra, marquis del Dongo, publi‚e en 1650 par Fabrice del Dongo, archevˆque de Parme. La fortune des Valserra ‚tant surtout militaire, les gravures repr‚sentaient force batailles, et toujours on voyait quelque h‚ros de ce nom donnant de grands coups d'‚p‚e. Ce livre plaisait fort au jeune Fabrice. Sa mŠre, qui l'adorait, obtenait de temps en temps la permission de venir le voir … Milan, mais son mari ne lui offrant jamais d'argent pour ces voyages, c'‚tait sa belle-soeur, l'aimable comtesse Pietranera, qui lui en prˆtait. AprŠs le retour des Fran‡ais, la comtesse ‚tait devenue l'une des femmes les plus brillantes de la cour du prince EugŠne, vice-roi d'Italie.

Lorsque Fabrice eut fait sa premiŠre communion, elle obtint du marquis, toujours exil‚ volontaire, la permission de le faire sortir quelquefois de son collŠge. Elle le trouva singulier, spirituel, fort s‚rieux, mais joli gar‡on, et ne d‚parant point trop le salon d'une femme … la mode; du reste, ignorant … plaisir, et sachant … peine ‚crire. La comtesse, qui portait en toutes choses son caractŠre enthousiaste, promit sa protection au chef de l'‚tablissement, si son neveu Fabrice faisait des progrŠs ‚tonnants, et … la fin de l'ann‚e avait beaucoup de prix. Pour lui donner les moyens de les m‚riter, elle l'envoyait chercher tous les samedis soir, et souvent ne le rendait … ses maŒtres que le mercredi ou le jeudi. Les j‚suites, quoique tendrement ch‚ris par le prince vice-roi, ‚taient repouss‚s d'Italie par les lois du royaume, et le sup‚rieur du collŠge, homme habile, sentit tout le parti qu'il pourrait tirer de ses relations avec une femme toute-puissante … la cour. Il n'eut garde de se plaindre des absences de Fabrice, qui, plus ignorant que jamais, … la fin de l'ann‚e obtint cinq premiers prix. A cette condition, la brillante comtesse Pietranera, suivie de son mari, g‚n‚ral commandant une des divisions de la garde, et de cinq ou six des plus grands personnages de la cour du vice-roi, vint assister … la distribution des prix chez les j‚suites. Le sup‚rieur fut complimente par ses chefs.

La comtesse conduisait son neveu … toutes ces fˆtes brillantes qui marquŠrent le rŠgne trop court de l'aimable prince EugŠne. Elle l'avait cr‚‚ de son autorit‚ officier de hussards, et Fabrice, ƒg‚ de douze ans, portait cet uniforme. Un jour, la comtesse, enchant‚e de sa jolie tournure, demanda pour lui au prince une place de page, ce qui voulait dire que la famille del Dongo se ralliait. Le lendemain, elle eut besoin de tout son cr‚dit pour obtenir que le vice-roi voul–t bien ne pas se souvenir de cette demande, … laquelle rien ne manquait que le consentement du pŠre du futur page, et ce consentement e–t ‚t‚ refus‚ avec ‚clat. A la suite de cette folie, qui fit fr‚mir le marquis boudeur, il trouva un pr‚texte pour rappeler … Grianta le jeune Fabrice. La comtesse m‚prisait souverainement son frŠre; elle le regardait comme un sot triste, et qui serait m‚chant si jamais il en avait le pouvoir. Mais elle ‚tait folle de Fabrice, et, aprŠs dix ans de silence, elle ‚crivit au marquis pour r‚clamer son neveu: sa lettre fut laiss‚e sans r‚ponse.

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