La Chartreuse de Parme
S >>
Stendhal >> La Chartreuse de Parme
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 | 27 |
28 |
29 |
30 |
31 |
32 |
33 |
34 |
35 |
36 |
37 |
38 |
39 |
40 |
41 |
42
- Eh bien! mˆme cela, qui nous console de tous les maux, s'‚cria Grillo indign‚, d'une voix … peine assez ‚lev‚e pour ˆtre entendu du prisonnier, on nous d‚fend de le recevoir et je devrais le refuser, mais je le prends; du reste, argent perdu; je ne puis rien vous dire sur rien. Allez, il faut que vous soyez joliment coupable; toute la citadelle est sens dessus dessous … cause de vous; les belles men‚es de Mme la duchesse ont d‚j… fait renvoyer trois d'entre nous.
"L'abat-jour sera-t-il prˆt avant midi?"Telle fut la grande question qui fit battre le coeur de Fabrice pendant toute cette longue matin‚e; il comptait tous les quarts d'heure qui sonnaient … l'horloge de la citadelle. Enfin, comme les trois quarts aprŠs onze heures sonnaient, l'abat-jour n'‚tait pas encore arriv‚; Cl‚lia reparut donnant des soins … ses oiseaux. La cruelle n‚cessit‚ avait fait faire de si grands pas … l'audace de Fabrice, et le danger de ne plus la voir lui semblait tellement au-dessus de tout, qu'il osa, en regardant Cl‚lia, faire avec le doigt le geste de scier l'abat-jour; il est vrai qu'aussit“t aprŠs avoir aper‡u ce geste si s‚ditieux en prison, elle salua … demi, et se retira.
"Eh quoi! se dit Fabrice ‚tonn‚, serait-elle assez d‚raisonnable pour voir une familiarit‚ ridicule dans un geste dict‚ par la plus imp‚rieuse n‚cessit‚? Je voulais la prier de daigner toujours, en soignant ses oiseaux, regarder quelquefois la fenˆtre de la prison, mˆme quand elle la trouvera masqu‚e par un ‚norme volet de bois; je voulais lui indiquer que je ferai tout ce qui est humainement possible pour parvenir … la voir. Grand Dieu! est-ce qu'elle ne viendra pas demain … cause de ce geste indiscret?"Cette crainte, qui troubla le sommeil de Fabrice, se v‚rifia complŠtement; le lendemain Cl‚lia n'avait pas paru … trois heures, quand on acheva de poser devant les fenˆtres de Fabrice les deux ‚normes abat-jour; les diverses piŠces en avaient ‚t‚ ‚lev‚es, … partir de l'esplanade de la grosse tour, au moyen de cordes et de poulies attach‚es par-dehors aux barreaux de fer des fenˆtres. Il est vrai que, cach‚e derriŠre une persienne de son appartement, Cl‚lia avait suivi avec angoisse tous les mouvements des ouvriers; elle avait fort bien vu la mortelle inqui‚tude de Fabrice, mais n'en avait pas moins eu le courage de tenir la promesse qu'elle s'‚tait faite.
Cl‚lia ‚tait une petite sectaire de lib‚ralisme; dans sa premiŠre jeunesse elle avait pris au s‚rieux tous les propos de lib‚ralisme qu'elle entendait dans la soci‚t‚ de son pŠre, lequel ne songeait qu'… se faire une position, elle ‚tait partie de l… pour prendre en m‚pris et presque en horreur le caractŠre flexible du courtisan: de l… son antipathie pour le mariage. Depuis l'arriv‚e de Fabrice, elle ‚tait bourrel‚e de remords: "Voil…, se disait-elle, que mon indigne coeur se met du parti des gens qui veulent trahir mon pŠre! il ose me faire le geste de scier une porte!... Mais, se dit-elle aussit“t l'ƒme navr‚e, toute la ville parle de sa mort prochaine! Demain peut ˆtre le jour fatal! avec les monstres qui nous gouvernent, quelle chose au monde n'est pas possible! Quelle douceur, quelle s‚r‚nit‚ h‚ro‹que dans ces yeux qui peut-ˆtre vont se fermer! Dieu! quelles ne doivent pas ˆtre les angoisses de la duchesse! aussi on la dit tout … fait au d‚sespoir. Moi j'irais poignarder le prince, comme l'h‚ro‹que Charlotte Corday."
Pendant toute cette troisiŠme journ‚e de sa prison, Fabrice fut outr‚ de colŠre, mais uniquement de ne pas avoir vu reparaŒtre Cl‚lia."ColŠre pour colŠre, j'aurais d– lui dire que je l'aimais, s'‚criait-il, car il en ‚tait arriv‚ … cette d‚couverte. Non, ce n'est point par grandeur d'ƒme que je ne songe pas … la prison et que je fais mentir la proph‚tie de BlanŠs, tant d'honneur ne m'appartient point. Malgr‚ moi je songe … ce regard de douce piti‚ que Cl‚lia laissa tomber sur moi lorsque les gendarmes m'emmenaient du corps de garde, ce regard a effac‚ toute ma vie pass‚e. Qui m'e–t dit que je trouverais des yeux si doux en un tel lieu! et au moment o— j'avais les regards salis par la physionomie de Barbone et par celle de M. le g‚n‚ral gouverneur. Le ciel parut au milieu de ces ˆtres vils. Et comment faire pour ne pas aimer la beaut‚ et chercher … la revoir? Non, ce n'est point par grandeur d'ƒme que je suis indiff‚rent … toutes les petites vexations dont la prison m'accable."L'imagination de Fabrice, parcourant rapidement toutes les possibilit‚s arriva … celle d'ˆtre mis en libert‚."Sans dout‚ l'amiti‚ de la duchesse fera des miracles pour moi. Eh bien! je ne la remercierais de la libert‚ que du bout des lŠvres; ces lieux ne sont point de ceux o— l'on revient! une fois hors de prison, s‚par‚s de soci‚t‚s comme nous le sommes, je ne reverrais presque jamais Cl‚lia! Et, dans le fait, quel mal me fait la prison? Si Cl‚lia daignait ne pas m'accabler de sa colŠre qu'aurais-je … demander au ciel?"
Le soir d‚ ce jour o— il n'avait pas vu sa jolie voisine, il eut une grande id‚e: avec la croix de fer du chapelet que l'on distribue … tous les prisonniers … leur entr‚e en prison, il commen‡a, et avec succŠs, … percer l'abat-jour."C'est peut-ˆtre une imprudence, se dit-il avant de commencer. Les menuisiers n'ont-ils pas dit devant moi que, dŠs demain, ils seront remplac‚s par les ouvriers peintres? Que diront ceux-ci s'ils trouvent l'abat-jour de la fenˆtre perc‚? Mais si je ne commets cette imprudence, demain je ne puis la voir. Quoi! par ma faute je resterais un jour sans la voir! et encore quand elle m'a quitt‚ fƒch‚e!"L'imprudence de Fabrice fut r‚compens‚e; aprŠs quinze heures de travail il vit Cl‚lia, et, par excŠs de bonheur, comme elle ne croyait pas ˆtre aper‡ue de lui, elle resta longtemps immobile et le regard fix‚ sur cet immense abat-jour, il eut tout le temps de lire dans ses yeux les signes de la piti‚ la plus tendre. Sur la fin de la visite elle n‚gligeait mˆme ‚videmment les soins … donner … ses oiseaux, pour rester des minutes entiŠres immobile … contempler la fenˆtre. Son ƒme ‚tait profond‚ment troubl‚e; elle songeait … la duchesse dont l'extrˆme malheur lui avait inspir‚ tant de piti‚, et cependant elle commen‡ait … la ha‹r. Elle ne comprenait rien … la profonde m‚lancolie qui s'emparait de son caractŠre, elle avait de l'humeur contre elle-mˆme. Deux ou trois fois, pendant le cours de cette visite, Fabrice eut l'impatience de chercher … branler l'abat-jour; il lui semblait qu'il n'‚tait pas heureux tant qu'il ne pouvait pas t‚moigner … Cl‚lia qu'il la voyait."Cependant, se disait-il, si elle savait que je l'aper‡ois avec autant de facilit‚, timide et r‚serv‚e comme elle est, sans doute elle se d‚roberait … mes regards."
Il fut bien plus heureux le lendemain (de quelles misŠres l'amour ne fait-il pas son bonheur!): pendant qu'elle regardait tristement l'immense abat-jour, il parvint … faire passer un petit morceau de fil de fer par l'ouverture que la croix de fer avait pratiqu‚e, et il lui fit des signes qu'elle comprit ‚videmment du moins dans ce sens qu'ils voulaient dire: je suis l… et je vous vois.
Fabrice eut du malheur les jours suivants. Il voulait enlever … l'abat-jour colossal un morceau de planche grand comme la main, que l'on pourrait remettre … volont‚ et qui lui permettrait de voir et d'ˆtre vu, c'est-…-dire de parler, par signes du moins, de ce qui se passait dans son ƒme; mais il se trouva que le bruit de la petite scie fort imparfaite qu'il avait fabriqu‚e avec le ressort de sa montre ‚br‚ch‚ par la croix, inqui‚tait Grillo qui venait passer de longues heures dans sa chambre. Il crut remarquer, il est vrai, que la s‚v‚rit‚ de Cl‚lia semblait diminuer … mesure qu'augmentaient les difficult‚s mat‚rielles qui s'opposaient … toute correspondance; Fabrice observa fort bien qu'elle n'affectait plus de baisser les yeux ou de regarder les oiseaux quand il essayait de lui donner signe de pr‚sence … l'aide de son ch‚tif morceau de fil de fer, il avait le plaisir de voir qu'elle ne manquait jamais … paraŒtre dans la voliŠre au moment pr‚cis o— onze heures trois quarts sonnaient, et il eut presque la pr‚somption de se croire la cause de cette exactitude si ponctuelle. Pourquoi? cette id‚e ne semble pas raisonnable; mais l'amour observe des nuances invisibles … l'oeil indiff‚rent, et en tire des cons‚quences infinies. Par exemple, depuis que Cl‚lia ne voyait plus le prisonnier, presque imm‚diatement en entrant dans la voliŠre, elle levait les yeux vers sa fenˆtre. C'‚tait dans ces journ‚es funŠbres o— personne dans Parme ne doutait que Fabrice ne f–t bient“t mis … mort: lui seul l'ignorait; mais cette affreuse id‚e ne quittait plus Cl‚lia, et comment se serait-elle fait des reproches du trop d'int‚rˆt qu'elle portait … Fabrice? il allait p‚rir! et pour la cause de la libert‚! car il ‚tait trop absurde de mettre … mort un del Dongo pour un coup d'‚p‚e … un histrion. Il est vrai que cet aimable jeune homme ‚tait attach‚ … une autre femme! Cl‚lia ‚tait profondement malheureuse, et sans s'avouer bien pr‚cis‚ment le genre d'int‚rˆt qu'elle prenait … son sort."Certes, se disait-elle, si on le conduit … la mort, je m'enfuirai dans un couvent, et de la vie je ne reparaŒtrai dans cette soci‚t‚ de la cour, elle me fait horreur. Assassins polis!"
Le huitiŠme jour de la prison de Fabrice, elle eut un bien grand sujet de honte: elle regardait fixement et absorb‚e dans ses tristes pens‚es, l'abat-jour qui cachait la fenˆtre du prisonnier; ce jour-l… n'avait encore donn‚ aucun signe de pr‚sence: tout … coup un petit morceau d'abat-jour, plus grand que la main, fut retir‚ par lui; il la regarda d'un air gai, et elle vit ses yeux qui la saluaient. Elle ne put soutenir cette ‚preuve inattendue, elle se retourna rapidement vers ses oiseaux et se mit … les soigner, mais elle tremblait au point qu'elle versait l'eau qu'elle leur distribuait, et Fabrice pouvait voir parfaitement son ‚motion; elle ne put supporter cette situation et prit le parti de se sauver en courant.
Ce moment fut le plus beau de la vie de Fabrice, sans aucune comparaison. Avec quels transports il e–t refus‚ la libert‚, si on la lui e–t offerte en cet instant!
Le lendemain fut le jour de grand d‚sespoir de la duchesse. Tout le monde tenait pour s–r dans la ville que c'en ‚tait fait de Fabrice; Cl‚lia n'eut pas le triste courage de lui montrer une duret‚ qui n'‚tait pas dans son coeur, elle passa une heure et demie … la voliŠre, regarda tous ses signes, et souvent lui r‚pondit, au moins par l'expression de l'int‚rˆt le plus vif et le plus sincŠre; elle le quittait des instants pour lui cacher ses larmes. Sa coquetterie de femme sentait bien vivement l'imperfection du langage employ‚: si l'on se f–t parl‚, de combien de fa‡ons diff‚rentes n'e–t-elle pas pu chercher … deviner quelle ‚tait pr‚cis‚ment la nature des sentiments que Fabrice avait pour la duchesse! Cl‚lia ne pouvait presque plus se faire d'illusion , elle avait de la haine pour Mme Sanseverina.
Une nuit, Fabrice vint … penser un peu s‚rieusement … sa tante: il fut ‚tonn‚, il eut peine … reconnaŒtre son image, le souvenir qu'il conservait d'elle avait totalement chang‚, pour lui, … cette heure, elle avait cinquante ans.
- Grand Dieu! s'‚cria-t-il avec enthousiasme, que je fus bien inspir‚ de ne pas lui dire que je l'aimais!
Il en ‚tait au point de ne presque plus pouvoir comprendre comment il l'avait trouv‚e si jolie. Sous ce rapport, la petite Marietta lui faisait une impression de changement moins sensible: c'est que jamais il ne s'‚tait figur‚ que son ƒme f–t de quelque chose dans l'amour pour la Marietta, tandis que souvent il avait cru que son ƒme tout entiŠre appartenait … la duchesse. La duchesse d'A... et la Marietta lui faisaient l'effet maintenant de deux jeunes colombes dont tout le charme serait dans la faiblesse et dans l'innocence, tandis que l'image sublime de Cl‚lia Conti, en s'emparant de toute son ƒme, allait jusqu'… lui donner de la terreur. Il sentait trop bien que l'‚ternel bonheur de sa vie allait le forcer de compter avec la fille du gouverneur, et qu'il ‚tait en son pouvoir de faire de lui le plus malheureux des hommes. Chaque jour il craignait mortellement de voir se terminer tout … coup, par un caprice sans appel de sa volont‚, cette sorte de vie singuliŠre et d‚licieuse qu'il trouvait auprŠs d'elle; toutefois, elle avait d‚j… rempli de f‚licit‚ les deux premiers mois de sa prison. C'‚tait le temps o—, deux fois la semaine, le g‚n‚ral Fabio Conti disait au prince:
- Je puis donner ma parole d'honneur … Votre Altesse que le prisonnier del Dongo ne parle … ƒme qui vive; et passe sa vie dans l'accablement du plus profond d‚sespoir, ou … dormir.
Cl‚lia venait deux ou trois fois le jour voir ses oiseaux, quelquefois pour des instants: si Fabrice ne l'e–t pas tant aim‚e, il e–t bien vu qu'il ‚tait aim‚; mais il avait des doutes mortels … cet ‚gard. Cl‚lia avait fait placer un piano dans la voliŠre. Tout en frappant les touches, pour que le son de l'instrument p–t rendre compte de sa pr‚sence et occupƒt les sentinelles qui se promenaient sous les fenˆtres, elle r‚pondait des yeux aux questions de Fabrice. Sur un seul sujet elle ne faisait jamais de r‚ponse, et mˆme, dans les grandes occasions, prenait la fuite, et quelquefois disparaissait pour une journ‚e entiŠre; c'‚tait lorsque les signes de Fabrice indiquaient des sentiments dont il ‚tait trop difficile de ne pas comprendre l'aveu: elle ‚tait inexorable sur ce point.
Ainsi, quoique ‚troitement resserr‚ dans une assez petite cage, Fabrice avait une vie fort occup‚e; elle ‚tait employ‚e tout entiŠre … chercher la solution de ce problŠme si important: "M'aime-t-elle?"Le r‚sultat de milliers d'observations sans cesse renouvel‚es, mais aussi sans cesse mises en doute, ‚tait ceci: "Tous ses gestes volontaires disent non, mais ce qui est involontaire dans le mouvement de ses yeux semble avouer qu'elle prend de l'amiti‚ pour moi."
Cl‚lia esp‚rait bien ne jamais arriver … un aveu et c'est pour ‚loigner ce p‚ril qu'elle avait repouss‚, avec une colŠre excessive, une priŠre que Fabrice lui avait adress‚e plusieurs fois. La misŠre des ressources employ‚es par le pauvre prisonnier aurait d–, ce semble, inspirer … Cl‚lia plus de piti‚. Il voulait correspondre avec elle au moyen de caractŠres qu'il tra‡ait sur sa main avec un morceau de charbon dont il avait fait la pr‚cieuse d‚couverte dans son poˆle; il aurait form‚ les mots lettre … lettre, successivement. Cette invention e–t doubl‚ les moyens de conversation en ce qu'elle e–t permis de dire des choses pr‚cises. Sa fenˆtre ‚tait ‚loign‚e de celle de Cl‚lia d'environ vingt-cinq pieds; il e–t ‚t‚ trop chanceux de se parler par-dessus la tˆte des sentinelles se promenant devant le palais du gouverneur. Fabrice doutait d'ˆtre aim‚; s'il e–t eu quelque exp‚rience de l'amour, il ne lui f–t pas rest‚ de doutes; mais jamais femme n'avait occup‚ son coeur, il n'avait, du reste, aucun soup‡on d'un secret qui l'e–t mis au d‚sespoir s'il l'e–t connu; il ‚tait grandement question du mariage de Cl‚lia Conti avec le marquis Crescenzi, l'homme le plus riche de la cour.
CHAPITRE XIX
L'ambition du g‚n‚ral Fabio Conti, exalt‚e jusqu'… la folie par les embarras qui venaient se placer au milieu de la carriŠre du premier ministre Mosca et qui semblaient annoncer sa chute, l'avait port‚ … faire des scŠnes violentes … sa fille, il lui r‚p‚tait sans cesse, et avec colŠre, qu'elle cassait le cou … sa fortune si elle ne se d‚terminait enfin … faire un choix; … vingt ans pass‚s il ‚tait temps de prendre un parti; cet ‚tat d'isolement cruel, dans lequel son obstination d‚raisonnable plongeait le g‚n‚ral, devait cesser … la fin, etc.
C'‚tait d'abord pour se soustraire … ces accŠs d'humeur de tous les instants que Cl‚lia s'‚tait r‚fugi‚e dans la voliŠre; on n'y pouvait arriver que par un petit escalier de bois fort incommode, et dont la goutte faisait un obstacle s‚rieux pour le gouverneur.
Depuis quelques semaines, l'ƒme de Cl‚lia ‚tait tellement agit‚e, elle savait si peu elle-mˆme ce qu'elle devait d‚sirer, que, sans donner pr‚cis‚ment une parole … son pŠre, elle s'‚tait presque laiss‚ engager. Dans un de ses accŠs de colŠre, le g‚n‚ral s'‚tait ‚cri‚ qu'il saurait bien l'envoyer s'ennuyer dans le couvent le plus triste de Parme, et que l…, il la laisserait se morfondre jusqu'… ce qu'elle daignƒt faire un choix.
- Vous savez que notre maison, quoique fort ancienne, ne r‚unit pas six mille livres de rente, tandis que la fortune du marquis Crescenzi s'‚lŠve … plus de cent mille ‚cus par an. Tout le monde … la cour s'accorde … lui reconnaŒtre le caractŠre le plus doux; jamais il n'a donn‚ de sujet de plainte … personne; il est fort bel homme, jeune, fort bien vu du prince, et je dis qu'il faut ˆtre folle … lier pour repousser ses hommages. Si ce refus ‚tait le premier, je pourrais peut-ˆtre le supporter; mais voici cinq ou six partis, et des premiers de la cour, que vous refusez, comme une petite sotte que vous ˆtes. Et que deviendriez-vous, je vous prie, si j'‚tais mis … la demi-solde? quel triomphe pour mes ennemis, si l'on me voyait log‚ dans quelque second ‚tage, moi dont il a ‚t‚ si souvent question pour le ministŠre! Non, morbleu! voici assez de temps que ma bont‚ me fait jouer le r“le d'un Cassandre. Vous allez me fournir quelque objection valable contre ce pauvre marquis Crescenzi, qui a la bont‚ d'ˆtre amoureux de vous, de vouloir vous ‚pouser sans dot, et de vous assigner un douaire de trente mille livres de rente, avec lequel du moins je pourrai me loger; vous allez me parler raisonnablement, ou, morbleu! vous l'‚pousez dans deux mois!...
Un seul mot de tout ce discours avait frapp‚ Cl‚lia, c'‚tait la menace d'ˆtre mise au couvent, et par cons‚quent ‚loign‚e de la citadelle, et au moment encore o— la vie de Fabrice semblait ne tenir qu'… un fil, car il ne se passait pas de mois que le bruit de sa mort prochaine ne cour–t de nouveau … la ville et … la cour. Quelque raisonnement qu'elle se fŒt, elle ne put se d‚terminer … courir cette chance: Etre s‚par‚e de Fabrice, et au moment o— elle tremblait pour sa vie! c'‚tait … ses yeux le plus grand des maux, c'en ‚tait du moins le plus imm‚diat.
Ce n'est pas que, mˆme en n'‚tant pas ‚loign‚e de Fabrice, son coeur trouvƒt la perspective du bonheur; elle le croyait aim‚ de la duchesse, et son ƒme ‚tait d‚chir‚e par une jalousie mortelle. Sans cesse elle songeait aux avantages de cette femme si g‚n‚ralement admir‚e. L'extrˆme r‚serve qu'elle s'imposait envers Fabrice, le langage des signes dans lequel elle l'avait confin‚, de peur de tomber dans quelque indiscr‚tion, tout semblait se r‚unir pour lui “ter les moyens d'arriver … quelque ‚claircissement sur sa maniŠre d'ˆtre avec la duchesse. Ainsi, chaque jour, elle sentait plus cruellement l'affreux malheur d'avoir une rivale dans le coeur de Fabrice, et chaque jour elle osait moins s'exposer au danger de lui donner l'occasion de dire toute la v‚rit‚ sur ce qui se passait dans ce coeur. Mais quel charme cependant de l'entendre faire l'aveu de ses sentiments vrais! quel bonheur pour Cl‚lia de pouvoir ‚claircir les soup‡ons affreux qui empoisonnaient sa vie.
Fabrice ‚tait l‚ger; … Naples, il avait la r‚putation de changer assez facilement de maŒtresse. Malgr‚ toute la r‚serve impos‚e au r“le d'une demoiselle, depuis qu'elle ‚tait chanoinesse et qu'elle allait … la cour, Cl‚lia, sans interroger jamais, mais en ‚coutant avec attention, avait appris … connaŒtre la r‚putation que s'‚taient faite les jeunes gens qui avaient successivement recherch‚ sa main; eh bien! Fabrice, compar‚ … tous ces jeunes gens, ‚tait celui qui portait le plus de l‚gŠret‚ dans ses relations de cour. Il ‚tait en prison, il s'ennuyait, il faisait la cour … l'unique femme … laquelle il p–t parler; quoi de plus simple? quoi mˆme de plus commun? et c'‚tait ce qui d‚solait Cl‚lia. Quand mˆme, par une r‚v‚lation complŠte elle e–t appris que Fabrice n'aimait plus la duchesse, quelle confiance pouvait-elle avoir dans ses paroles? quand mˆme elle e–t cru … la sinc‚rit‚ de ses discours, quelle confiance e–t-elle pu avoir dans la dur‚e de ses sentiments? Et enfin pour achever de porter le d‚sespoir dans son coeur, Fabrice n'‚tait-il pas d‚j… fort avanc‚ dans la carriŠre eccl‚siastique? n'‚tait-il pas … la veille de se lier par des voeux ‚ternels? Les plus grandes dignit‚s ne l'attendaient-elles pas dans ce genre de vie?"S'il me restait la moindre lueur de bon sens, se disait la malheureuse Cl‚lia, ne devrais-je pas prendre la fuite? ne devrais-je pas supplier mon pŠre de m'enfermer dans quelque couvent fort ‚loign‚? Et, pour comble de misŠre, c'est pr‚cis‚ment la crainte d'ˆtre ‚loign‚e de la citadelle et renferm‚e dans un couvent qui dirige toute ma conduite! C'est cette crainte qui me force … dissimuler, qui m'oblige au hideux et d‚shonorant mensonge de feindre d'accepter les soins et les attentions publiques du marquis Crescenzi."
Le caractŠre de Cl‚lia ‚tait profond‚ment raisonnable; en toute sa vie elle n'avait pas eu … se reprocher une d‚marche inconsid‚r‚e, et sa conduite en cette occurrence ‚tait le comble de la d‚raison : on peut juger de ses souffrances!... Elles ‚taient d'autant plus cruelles qu'elle ne se faisait aucune illusion. Elle s'attachait … un homme qui ‚tait ‚perdument aim‚ de la plus belle femme de la cour, d'une femme qui, … tant de titres, ‚tait sup‚rieure … elle Cl‚lia! Et cet homme mˆme, e–t-il ‚t‚ libre, n'‚tait pas capable d'un attachement s‚rieux. tandis qu'elle. comme elle le sentait trop bien, n'aurait jamais qu'un seul attachement dans sa vie.
C'‚tait donc le coeur agit‚ des plus affreux remords que tous les jours Cl‚lia venait … la voliŠre: port‚e en ce lieu comme malgr‚ elle, son inqui‚tude changeait d'objet et devenait moins cruelle, les remords disparaissaient pour quelques instants; elle ‚piait, avec des battements de coeur indicibles, les moments o— Fabrice pouvait ouvrir la sorte de vasistas par lui pratiqu‚ dans l'immense abat-jour qui masquait sa fenˆtre. Souvent la pr‚sence du ge“lier Grillo dans sa chambre l'empˆchait de s'entretenir par signes avec son amie.
Un soir, sur les onze heures, Fabrice entendit des bruits de la nature la plus ‚trange dans la citadelle: de nuit, en se couchant sur la fenˆtre et sortant la tˆte hors du vasistas, il parvenait … distinguer les bruits un peu forts qu'on faisait dans le grand escalier, dit des trois cents marches, lequel conduisait de la premiŠre cour dans l'int‚rieur de la tour ronde, … l'esplanade en pierre sur laquelle on avait construit le palais du gouverneur et la prison FarnŠse o— il se trouvait.
Vers le milieu de son d‚veloppement, … cent quatre-vingts marches d'‚l‚vation, cet escalier passait du c“t‚ m‚ridional d'une vaste cour, au c“t‚ du nord; l… se trouvait un pont en fer l‚ger et fort ‚troit, au milieu duquel ‚tait ‚tabli un portier. On relevait cet homme toutes les six heures, et il ‚tait oblig‚ de se lever et d'effacer le corps pour que l'on p–t passer sur le pont qu'il gardait, et par lequel seul on pouvait parvenir au palais du gouverneur et … la tour FarnŠse. Il suffisait de donner deux tours … un ressort, dont le gouverneur portait la clef sur lui, pour pr‚cipiter ce pont de fer dans la cour, … une profondeur de plus de cent pieds; cette simple pr‚caution prise, comme il n'y avait pas d'autre escalier dans toute la citadelle, et que tous les soirs … minuit un adjudant rapportait chez le gouverneur, et dans un cabinet auquel on entrait par sa chambre, les cordes de tous les puits, il restait complŠtement inaccessible dans son palais, et il e–t ‚t‚ ‚galement impossible … qui que ce f–t d'arriver … la tour FarnŠse. C'est ce que Fabrice avait parfaitement bien remarqu‚ le jour de son entr‚ … la citadelle, et ce que Grillo, qui comme tous les ge“liers aimait … vanter sa prison, lui avait plusieurs fois expliqu‚: ainsi il n'avait guŠre d'espoir de se sauver. Cependant il se souvenait d'une maxime de l'abb‚ BlanŠs
L'amant songe plus souvent … arriver … sa maŒtresse que le mari … garder sa femme; le prisonnier songe plus souvent … se sauver que le ge“lier … fermer sa porte; donc, quels que soient les obstacles, l'amant et le prisonnier doivent r‚ussir.
Ce soir-l… Fabrice entendait fort distinctement un grand nombre d'hommes passer sur le pont en fer, dit le pont de l'esclave, parce que jadis un esclave dalmate avait r‚ussi … se sauver, en pr‚cipitant le gardien du pont dans la cour.
"On vient faire ici un enlŠvement, on va peut-ˆtre me mener pendre; mais il peut y avoir du d‚sordre, il s'agit d'en profiter."Il avait pris ses armes, il retirait d‚j… de l'or de quelques-unes de ses cachettes, lorsque tout … coup il s'arrˆta.
"L'homme est un plaisant animal, s'‚cria-t-il, il faut en convenir! Que dirait un spectateur invisible qui verrait mes pr‚paratifs? Est-ce que par hasard je veux me sauver? Que deviendrais-je le lendemain du jour o— je serais de retour … Parme? est-ce que je ne ferais pas tout au monde pour revenir auprŠs de Cl‚lia? S'il y a du d‚sordre, profitons-en pour me glisser dans le palais du gouverneur; peut-ˆtre je pourrai parler … Cl‚lia, peut-ˆtre autoris‚ par le d‚sordre j'oserai lui baiser la main. Le g‚n‚ral Conti, fort d‚fiant de sa nature, et non moins vaniteux, fait garder son palais par cinq sentinelles, une … chaque angle du bƒtiment, et une cinquiŠme … la porte d'entr‚e, mais par bonheur la nuit est fort noire."A pas de loup, Fabrice alla v‚rifier ce que faisaient le ge“lier Grillo et son chien: le ge“lier ‚tait profond‚ment endormi dans une peau de boeuf suspendue au plancher par quatre cordes, et entour‚e d'un filet grossier: le chien Fox ouvrit les yeux, se leva, et s'avan‡a doucement vers Fabrice pour le caresser.
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 | 27 |
28 |
29 |
30 |
31 |
32 |
33 |
34 |
35 |
36 |
37 |
38 |
39 |
40 |
41 |
42