La Chartreuse de Parme
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La duchesse trouvait tous ces d‚tails bien longs; les dangers de Fabrice lui per‡aient le coeur.
- Mais vous ne savez donc pas, mon prince, s'‚cria-t-elle, qu'en ce moment, on empoisonne Fabrice dans votre citadelle! Sauvez-le! je crois tout.
L'arrangement de cette phrase ‚tait d'une maladresse complŠte. Au seul mot de poison, tout l'abandon, toute la bonne foi que ce pauvre prince moral apportait dans cette conversation disparurent en un clin d'oeil; la duchesse ne s'aper‡ut de cette maladresse que lorsqu'il n'‚tait plus temps d'y rem‚dier, et son d‚sespoir fut augment‚, chose qu'elle croyait impossible."Si je n'eusse pas parl‚ de poison, se dit-elle, il m'accordait la libert‚ de Fabrice. _ cher Fabrice! ajouta-t-elle, il est donc ‚crit que c'est moi qui dois te percer le coeur par mes sottises!"
La duchesse eut besoin de beaucoup de temps et de coquetteries pour faire revenir le prince … ses propos d'amour passionn‚; mais il resta profond‚ment effarouch‚. C'‚tait son esprit seul qui parlait; son ƒme avait ‚t‚ glac‚e par l'id‚e du poison d'abord, et ensuite par cette autre id‚e, aussi d‚sobligeante que la premiŠre ‚tait terrible: on administre du poison dans mes Etats, et cela sans me le dire! Rassi veut donc me d‚shonorer aux yeux de l'Europe! Et Dieu sait ce que je lirai le mois prochain dans les journaux de Paris!
Tout … coup l'ƒme de ce jeune homme si timide se taisant, son esprit arriva … une id‚e.
- ChŠre duchesse! vous savez si je vous suis attach‚. Vos id‚es atroces sur le poison ne sont pas fond‚es, j'aime … le croire; mais enfin elles me donnent aussi … penser, elles me font presque oublier pour un instant la passion que j'ai pour vous, et qui est la seule que de ma vie j'ai ‚prouv‚e. Je sens que je ne suis pas aimable; je ne suis qu'un enfant bien amoureux; mais enfin mettez-moi … l'‚preuve.
Le prince s'animait assez en tenant ce langage.
- Sauvez Fabrice, et je crois tout! Sans doute je suis entraŒn‚e par les craintes folles d'une ƒme de mŠre, mais envoyez … l'instant chercher Fabrice … la citadelle, que je le voie. S'il vit encore envoyez-le du palais … la prison de la ville, o— ii restera des mois entiers, si Votre Altesse l'exige, et jusqu'… son jugement.
La duchesse vit avec d‚sespoir que le prince, au lieu d'accorder d'un mot une chose aussi simple, ‚tait devenu sombre; il ‚tait fort rouge, il regardait la duchesse, puis baissait les yeux et ses joues pƒlissaient. L'id‚e de poison, mal … propos mise en avant, lui avait sugg‚r‚ une id‚e digne de son pŠre ou de Philippe II: mais il n'osait l'exprimer.
- Tenez, madame, lui dit-il enfin comme se faisant violence, et d'un ton fort peu gracieux, vous me m‚prisez comme un enfant, et de plus, comme un ˆtre sans grƒces: eh bien! je vais vous dire une chose horrible, mais qui m'est sugg‚r‚e … l'instant par la passion profonde et vraie que j'ai pour vous. Si je croyais le moins du monde au poison, j'aurais d‚j… agi, mon devoir m'en faisait une loi; mais je ne vois dans votre demande qu'une fantaisie passionn‚e, et dont peut-ˆtre, je vous demande la permission de le dire, je ne vois pas toute la port‚e. Vous voulez que j'agisse sans consulter mes ministres, moi qui rŠgne depuis trois mois … peine! vous me demandez une grande exception … ma fa‡on d'agir ordinaire, et que je crois fort raisonnable, je l'avoue. C'est vous, madame, qui ˆtes ici en ce moment le souverain absolu, vous me donnez des esp‚rances pour l'int‚rˆt qui est tout pour moi; mais, dans une heure, lorsque cette imagination de poison, lorsque ce cauchemar aura disparu, ma pr‚sence vous deviendra importune, vous me disgracierez, madame. Eh bien! il me faut un serment: jurez, madame, que si Fabrice vous est rendu sain et sauf, j'obtiendrai de vous, d'ici … trois mois, tout ce que mon amour peut d‚sirer de plus heureux; vous assurerez le bonheur de ma vie entiŠre en mettant … ma disposition une heure de la v“tre, et vous serez toute … moi!
En cet instant, l'horloge du chƒteau sonna deux heures."Ah! il n'est plus temps peut-ˆtre", se dit la duchesse.
- Je le jure, s'‚cria-t-elle avec des yeux ‚gar‚s.
Aussit“t le prince devint un autre homme; il courut … l'extr‚mit‚ de la galerie o— se trouvait le salon des aides de camp.
- G‚n‚ral Fontana, courez … la citadelle ventre … terre, montez aussi vite que possible … la chambre o— l'on garde M. del Dongo et amenez-le-moi, il faut que je lui parle dans vingt minutes, et dans quinze s'il est possible.
- Ah! g‚n‚ral, s'‚cria la duchesse qui avait suivi le prince, une minute peut d‚cider de ma vie. Un rapport faux sans doute me fait craindre le poison pour Fabrice: criez-lui dŠs que vous serez … port‚e de la voix, de ne pas manger. S'il a touch‚ … son repas, faites-le vomir, dites-lui que c'est moi qui le veux, employez la force s'il le faut; dites-lui que je vous suis de bien prŠs, et croyez-moi votre oblig‚e pour la vie.
- Madame la duchesse, mon cheval est sell‚, je passe pour savoir manier un cheval, et je cours ventre … terre, je serai … la citadelle huit minutes avant vous...
- Et moi, madame la duchesse, s'‚cria le prince, je vous demande quatre de ces huit minutes.
L'aide de camp avait disparu, c'‚tait un homme qui n'avait pas d'autre m‚rite que celui de monter … cheval. A peine eut-il referm‚ la porte, que le jeune prince, qui semblait avoir du caractŠre, saisit la main de la duchesse.
- Daignez, madame, lui dit-il avec passion, venir avec moi … la chapelle.
La duchesse, interdite pour la premiŠre fois de sa vie, le suivit sans mot dire. Le prince et elle parcoururent en courant toute la longueur de la grande galerie du palais, la chapelle se trouvant … l'autre extr‚mit‚. Entr‚ dans la chapelle, le prince se mit … genoux, presque autant devant la duchesse que devant l'autel.
- R‚p‚tez le serment, dit-il avec passion; si vous aviez ‚t‚ juste, si cette malheureuse qualit‚ de prince ne m'e–t pas nui, vous m'eussiez accord‚ par piti‚ pour mon amour ce que vous me devez maintenant parce que vous l'avez jur‚.
- Si je revois Fabrice non empoisonn‚, s'il vit encore dans huit jours, si Son Altesse le nomme coadjuteur avec future succession de l'archevˆque Landriani, mon honneur, ma dignit‚ de femme, tout par moi sera foul‚ aux pieds, et je serai … Son Altesse.
- Mais, chŠre amie, dit le prince avec une timide anxi‚t‚ et une tendresse m‚lang‚es et bien plaisantes, je crains quelque emb–che que je ne comprends pas, et qui pourrait d‚truire mon bonheur, j'en mourrais. Si l'archevˆque m'oppose quelqu'une de ces raisons eccl‚siastiques qui font durer les affaires des ann‚es entiŠres, qu'est-ce que je deviens? Vous voyez que j'agis avec une entiŠre bonne foi; allez-vous ˆtre avec moi un petit j‚suite?
- Non: de bonne foi, si Fabrice est sauv‚, si, de tout votre pouvoir, vous le faites coadjuteur et futur archevˆque, je me d‚shonore et je suis … vous.
"Votre Altesse s'engage … mettre approuv‚ en marge d'une demande que Mgr l'archevˆque vous pr‚sentera d'ici … huit jours."
- Je vous signe un papier en blanc, r‚gnez sur moi et sur mes Etats, s'‚cria le prince rougissant de bonheur et r‚ellement hors de lui.
Il exigea un second serment. Il ‚tait tellement ‚mu, qu'il en oubliait la timidit‚ qui lui ‚tait si naturelle, et, dans cette chapelle du palais o— ils ‚taient seuls, il dit … voix basse … la duchesse des choses qui, dites trois jours auparavant, auraient chang‚ l'opinion qu'elle avait de lui. Mais chez elle le d‚sespoir que lui causait le danger de Fabrice avait fait place … l'horreur de la promesse qu'on lui avait arrach‚e.
La duchesse ‚tait boulevers‚e de ce qu'elle venait de faire. Si elle ne sentait pas encore toute l'affreuse amertume du mot prononc‚, c'est que son attention ‚tait occup‚e … savoir si le g‚n‚ral Fontana pourrait arriver … temps … la citadelle.
Pour se d‚livrer des propos follement tendres de cet enfant et changer un peu le discours, elle loua un tableau c‚lŠbre du Parmesan, qui ‚tait au maŒtre-autel de cette chapelle.
- Soyez assez bonne pour me permettre de vous l'envoyer, dit le prince.
- J'accepte, reprit la duchesse; mais souffrez que je coure au-devant de Fabrice.
D'un air ‚gar‚, elle dit … son cocher de mettre ses chevaux au galop. Elle trouva sur le pont du foss‚ de la citadelle le g‚n‚ral Fontana et Fabrice qui sortaient … pied.
- As-tu mang‚?
- Non, par miracle.
La duchesse se jeta au cou de Fabrice et tomba dans un ‚vanouissement qui dura une heure et donna des craintes d'abord pour sa vie, et ensuite pour sa raison.
Le gouverneur Fabio Conti avait pƒli de colŠre … la vue du g‚n‚ral Fontana: il avait apport‚ de telles lenteurs … ob‚ir … l'ordre du prince, que l'aide de camp, qui supposait que la duchesse allait occuper la place de maŒtresse r‚gnante, avait fini par se fƒcher. Le gouverneur comptait faire durer la maladie de Fabrice deux ou trois jours,"et voil…, se disait-il, que le g‚n‚ral, un homme de la cour, va trouver cet insolent se d‚battant dans les douleurs qui me vengent de sa faite".
Fabio Conti, tout pensif, s'arrˆta dans le corps de garde du rez-de-chauss‚e de la tour FarnŠse d'o— il se hƒta de renvoyer les soldats; il ne voulait pas de t‚moins … la scŠne qui se pr‚parait. Cinq minutes aprŠs il fut p‚trifi‚ d'‚tonnement en entendant parler Fabrice, et le voyant vif et alerte, faire au g‚n‚ral Fontana la description de la prison. Il disparut.
Fabrice se montra un parfait gentleman dans son entrevue avec le prince. D'abord il ne voulut point avoir l'air d'un enfant qui s'effraie … propos de rien. Le prince lui demandant avec bont‚ comment il se trouvait:
- Comme un homme, Altesse S‚r‚nissime, qui meurt de faim, n'ayant par bonheur ni d‚jeun‚, ni dŒn‚.
AprŠs avoir eu l'honneur de remercier le prince, il sollicita la permission de voir l'archevˆque avant de se rendre … la prison de la ville. Le prince ‚tait devenu prodigieusement pƒle, lorsque arriva dans sa tˆte d'enfant l'id‚e que le poison n'‚tait point tout … fait une chimŠre de l'imagination de la duchesse. Absorb‚ dans cette cruelle pens‚e, il ne r‚pondit pas d'abord … la demande de voir l'archevˆque, que Fabrice lui adressait, puis il se crut oblig‚ de r‚parer sa distraction par beaucoup de grƒces.
- Sortez seul, monsieur, allez dans les rues de ma capitale sans aucune garde. Vers les dix ou onze heures vous vous rendrez en prison, o— j'ai l'espoir que vous ne resterez pas longtemps.
Le lendemain de cette grande journ‚e, la plus remarquable de sa vie, le prince se croyait un petit Napol‚on; il avait lu que ce grand homme avait ‚t‚ bien trait‚ par plusieurs des jolies femmes de sa cour. Une fois Napol‚on par les bonnes fortunes, il se rappela qu'il l'avait ‚t‚ devant les balles. Son coeur ‚tait encore tout transport‚ de la fermet‚ de sa conduite avec la duchesse. La conscience d'avoir fait quelque chose de difficile en fit un tout autre homme pendant quinze jours; il devint sensible aux raisonnements g‚n‚raux; il eut quelque caractŠre.
Il d‚buta ce jour-l… par br–ler la patente de comte dress‚e en faveur de Rassi, qui ‚tait sur son bureau depuis un mois. Il destitua le g‚n‚ral Fabio Conti, et demanda au colonel Lange', son successeur, la v‚rit‚ sur le poison. Lange, brave militaire polonais, fit peur aux ge“liers, et dit au prince qu'on avait voulu empoisonner le d‚jeuner de M. del Dongo; mais il e–t fallu mettre dans la confidence un trop grand nombre de personnes. Les mesures furent mieux prises pour le dŒner; et, sans l'arriv‚e du g‚n‚ral Fontana, M. del Dongo ‚tait perdu. Le prince fut constern‚; mais, comme il ‚tait r‚ellement fort amoureux, ce fut une consolation pour lui de pouvoir se dire: "Il se trouve que j'ai r‚ellement sauv‚ la vie … M. del Dongo, et la duchesse n'osera pas manquer … la parole qu'elle m'a donn‚e."Il arriva … une autre id‚e: "Mon m‚tier est bien plus difficile que je ne le pensais; tout le monde convient que la duchesse a infiniment d'esprit, la politique est ici d'accord avec mon coeur. Il serait divin pour moi qu'elle voul–t ˆtre mon premier ministre."
Le soir, le prince ‚tait tellement irrit‚ des horreurs qu'il avait d‚couvertes, qu'il ne voulut pas se mˆler de la com‚die.
- Je serais trop heureux, dit-il … la duchesse, si vous vouliez r‚gner sur mes Etats comme vous r‚gnez sur mon coeur. Pour commencer, je vais vous dire l'emploi de ma journ‚e.
Alors il lui conta tout fort exactement: la br–lure de la patente de comte de Rassi, la nomination de Lange, son rapport sur l'empoisonnement, etc.
- Je me trouve bien peu d'exp‚rience pour r‚gner. Le comte m'humilie par ses plaisanteries, il plaisante mˆme au conseil, et, dans le monde, il tient des propos dont vous allez contester la v‚rit‚; il dit que je suis un enfant qu'il mŠne o— il veut. Pour ˆtre prince, madame, on n'en est pas moins homme, et ces choses-l… fƒchent. Afin de donner de l'invraisemblance aux histoires que peut faire M. Mosca, l'on m'a fait appeler au ministŠre ce dangereux coquin Rassi, et voil… ce g‚n‚ral Conti qui le croit encore tellement puissant, qu'il n'ose avouer que c'est lui ou la Raversi qui l'ont engag‚ … faire p‚rir votre neveu; j'ai bonne envie de renvoyer tout simplement par-devant les tribunaux le g‚n‚ral Fabio Conti; les juges verront s'il est coupable de tentative d'empoisonnement.
- Mais, mon prince, avez-vous des juges?
- Comment! dit le prince ‚tonn‚.
- Vous avez des jurisconsultes savants et qui marchent dans la rue d'un air grave; du reste, ils jugeront toujours comme il plaira au parti dominant dans votre coeur.
Pendant que le jeune prince, scandalis‚, pronon‡ait des phrases qui montraient sa candeur bien plus que sa sagacit‚, la duchesse se disait: a Me convient-il bien de laisser d‚shonorer Conti? Non, certainement, car alors le mariage de sa fille avec ce plat honnˆte homme de marquis Crescenzi devient impossible?"
Sur ce sujet, il y eut un dialogue infini entre la duchesse et le prince. Le prince fut ‚bloui d'admiration. En faveur du mariage de Cl‚lia Conti avec le marquis Crescenzi, mais avec cette condition expresse, par lui d‚clar‚e avec colŠre … l'ex-gouverneur, il lui fit grƒce sur sa tentative d'empoisonnement; mais, par l'avis de la duchesse, il l'exila jusqu'… l'‚poque du mariage de sa fille. La duchesse croyait n'aimer plus Fabrice d'amour, mais elle d‚sirait encore passionn‚ment le mariage de Cl‚lia Conti avec le marquis; il y avait l… le vague espoir que peu … peu elle verrait disparaŒtre la pr‚occupation de Fabrice.
Le prince, transport‚ de bonheur, voulait, ce soir-l…, destituer avec scandale le ministre Rassi. La duchesse lui dit en riant:
- Savez-vous un mot de Napol‚on? Un homme plac‚ dans un lieu ‚lev‚, et que tout le monde regarde, ne doit point se permettre de mouvements violents. Mais ce soir il est trop tard, renvoyons les affaires … demain.
Elle voulait se donner le temps de consulter le comte, auquel elle raconta fort exactement tout le dialogue de la soir‚e, en supprimant, toutefois, les fr‚quentes allusions faites par le prince … une promesse qui empoisonnait sa vie. La duchesse se flattait de se rendre tellement n‚cessaire qu'elle pourrait obtenir un ajournement ind‚fini en disant au prince: "Si vous avez la barbarie de vouloir me soumettre … cette humiliation, que je ne vous pardonnerais point, le lendemain je quitte vos Etats."
Consult‚ par la duchesse sur le sort de Rassi, le comte se montra trŠs philosophe. Le g‚n‚ral Fabio Conti et lui allŠrent voyager en Pi‚mont.
Une singuliŠre difficult‚ s'‚leva pour le procŠs de Fabrice: les juges voulaient l'acquitter par acclamation, et dŠs la premiŠre s‚ance. Le comte eut besoin d'employer la menace pour que le procŠs durƒt au moins huit Jours, et que les Juges se donnassent la peine d'entendre tous les t‚moins."Ces gens sont toujours les mˆmes", se dit-il.
Le lendemain de son acquittement, Fabrice del Dongo prit enfin possession de la place de grand vicaire du bon archevˆque Landriani. Le mˆme jour, le prince signa les d‚pˆches n‚cessaires pour obtenir que Fabrice f–t nomm‚ coadjuteur avec future succession, et, moins de deux mois aprŠs, il fut install‚ dans cette place.
Tout le monde faisait compliment … la duchesse sur l'air grave de son neveu; le fait est qu'il ‚tait au d‚sespoir. DŠs le lendemain de sa d‚livrance, suivie de la destitution et de l'exil du g‚n‚ral Fabio Conti, et de la haute faveur de la duchesse, Cl‚lia avait pris refuge chez la comtesse Contarini, sa tante, femme fort riche, fort ƒg‚e, et uniquement occup‚e des soins de sa sant‚. Cl‚lia e–t pu voir Fabrice: mais quelqu'un qui e–t connu ses engagements ant‚rieurs, et qui l'e–t vue agir maintenant, e–t pu penser qu'avec les dangers de son amant son amour pour lui avait cess‚. Non seulement Fabrice passait le plus souvent qu'il le pouvait d‚cemment devant le palais Contarini mais encore il avait r‚ussi, aprŠs des peines infinies, … louer un petit appartement vis-…-vis les fenˆtres du premier ‚tage. Une fois, Cl‚lia s'‚tant mise … la fenˆtre … l'‚tourdie, pour voir passer une procession, se retira … l'instant, et comme frapp‚e de terreur; elle avait aper‡u Fabrice, vˆtu de noir mais comme un ouvrier fort pauvre, qui la regardait d'une des fenˆtres de ce taudis qui avait des vitres de papier huil‚, comme sa chambre … la tour FarnŠse. Fabrice e–t bien voulu pouvoir se persuader que Cl‚lia le fuyait par suite de la disgrƒce de son pŠre, que la voix publique attribuait … la duchesse; mais il connaissait trop une autre cause … cet ‚loignement, et rien ne pouvait le distraire de sa m‚lancolie.
Il n'avait ‚t‚ sensible ni … son acquittement, ni … son installation dans de belles fonctions les premiŠres qu'il e–t eues … remplir dans sa vie, ni … sa belle position dans le monde, ni enfin … la cour assidue que lui faisaient tous les eccl‚siastiques et tous les d‚vots du diocŠse. Le charmant appartement qu'il avait au palais Sanseverina ne se trouva plus suffisant. A son extrˆme plaisir, la duchesse fut oblig‚e de lui c‚der tout le second ‚tage de son palais et deux beaux salons au premier, lesquels ‚taient toujours remplis de personnages attendant l'instant de faire leur cour au jeune coadjuteur. La clause de future succession avait produit un effet surprenant dans le pays; on faisait maintenant des vertus … Fabrice de toutes ces qualit‚s fermes de son caractŠre, qui autrefois scandalisaient si fort les courtisans pauvres et nigauds.
Ce fut une grande le‡on de philosophie pour Fabrice que de se trouver parfaitement insensible … tous ces honneurs, et beaucoup plus malheureux dans cet appartement magnifique, avec dix laquais portant sa livr‚e, qu'il n'avait ‚t‚ dans sa chambre de bois de la tour FarnŠse, environn‚ de hideux ge“liers, et craignant toujours pour sa vie. Sa mŠre et sa soeur, la duchesse V..., qui vinrent … Parme pour le voir dans sa gloire, furent frapp‚es de sa profonde tristesse. La marquise del Dongo, maintenant la moins romanesque des femmes, en fut si profond‚ment alarm‚e, qu'elle crut qu'… la tour FarnŠse on lui avait fait prendre quelque poison lent. Malgr‚ son extrˆme discr‚tion elle crut devoir lui parler de cette tristesse si extraordinaire, et Fabrice ne r‚pondit que par des larmes.
Une foule d'avantages, cons‚quence de sa brillante position, ne produisaient chez lui d'autre effet que de lui donner de l'humeur. Son frŠre cette ƒme vaniteuse et gangren‚e par le plus vii ‚go‹sme, lui ‚crivit une lettre de congratulation presque officielle, et … cette lettre ‚tait joint un mandat de 50000 francs, afin qu'il p–t, disait le nouveau marquis, acheter des chevaux et une voiture dignes de son nom. Fabrice envoya cette somme … sa soeur cadette, mal mari‚e.
Le comte Mosca avait fait faire une belle traduction, en italien, de la g‚n‚alogie de la famille Valserra del Dongo, publi‚e jadis en latin par l'archevˆque de Parme, Fabrice. Il la fit imprimer magnifiquement avec le texte latin en regard; les gravures avaient ‚t‚ traduites par de superbes lithographies faites … Paris. La duchesse avait voulu qu'un beau portrait de Fabrice f–t plac‚ vis-…-vis celui de l'ancien archevˆque. Cette traduction fut publi‚e comme ‚tant l'ouvrage de Fabrice pendant sa premiŠre d‚tention. Mais tout ‚tait an‚anti chez notre h‚ros, mˆme la vanit‚ si naturelle … l'homme; il ne daigna pas lire une seule page de cet ouvrage qui lui ‚tait attribu‚. Sa position dans le monde lui fit une obligation d'en pr‚senter un exemplaire magnifiquement reli‚ au prince, qui crut lui devoir un d‚dommagement pour la mort cruelle dont il avait ‚t‚ si prŠs, et lui accorda les grandes entr‚es de sa chambre, faveur qui donne l'excellence.
CHAPITRE XXVI
Les seuls instants pendant lesquels Fabrice eut quelque chance de sortir de sa profonde tristesse ‚taient ceux qu'il passait cach‚ derriŠre un carreau de, vitre, par lequel il avait fait remplacer un carreau de papier huil‚ … la fenˆtre de son appartement vis-…-vis le palais Contarini, o—, comme on sait, Cl‚lia s'‚tait r‚fugi‚e; le petit nombre de fois qu'il l'avait vue depuis qu'il ‚tait sorti de la citadelle, il avait ‚t‚ profond‚ment afflig‚ d'un changement frappant, et qui lui semblait du plus mauvais augure. Depuis sa faute, la physionomie de Cl‚lia avait pris un caractŠre de noblesse et de s‚rieux vraiment remarquable; on e–t dit qu'elle avait trente ans. Dans ce changement si extraordinaire, Fabrice aper‡ut le reflet de quelque ferme r‚solution."A chaque instant de la journ‚e, se disait-il, elle se jure … elle-mˆme d'ˆtre fidŠle au voeu qu'elle a fait … la Madone, et de ne jamais me revoir."
Fabrice ne devinait qu'en partie les malheurs de Cl‚lia; elle savait que son pŠre tomb‚ dans une profonde disgrƒce, ne pouvait rentrer … Parme et reparaŒtre … la cour (chose sans laquelle la vie ‚tait impossible pour lui) que le jour de son mariage avec le marquis Crescenzi, elle ‚crivit … son pŠre qu'elle d‚sirait ce mariage. Le g‚n‚ral ‚tait alors r‚fugi‚ … Turin, et malade de chagrin. A la v‚rit‚, le contrecoup de cette grande r‚solution avait ‚t‚ de la vieillir de dix ans.
Elle avait fort bien d‚couvert que Fabrice avait une fenˆtre vis-…-vis le palais Contarini; mais elle n'avait eu le malheur de le regarder qu'une fois; dŠs qu'elle apercevait un air de tˆte ou une tournure d'homme ressemblant un peu … la sienne, elle fermait les yeux … l'instant. Sa pi‚t‚ profonde et sa confiance dans le secours de la Madone ‚taient d‚sormais ses seules ressources. Elle avait la douleur de ne pas avoir d'estime pour son pŠre; le caractŠre de son futur mari lui semblait parfaitement plat et … la hauteur des fa‡ons de sentir du grand monde; enfin, elle adorait un homme qu'elle ne devait jamais revoir, et qui pourtant avait des droits sur elle. Cet ensemble de destin‚e lui semblait le malheur parfait, et nous avouerons qu'elle avait raison: Il e–t fallu, aprŠs son mariage, aller vivre … deux cents lieues de Parme.
Fabrice connaissait la profonde modestie de Cl‚lia; il savait combien toute entreprise extraordinaire, et pouvant faire anecdote, si elle ‚tait d‚couverte, ‚tait assur‚e de lui d‚plaire. Toutefois, pouss‚ … bout par l'excŠs de sa m‚lancolie et par ces regards de Cl‚lia qui constamment se d‚tournaient de lui, il osa essayer de gagner deux domestiques de Mme Contarini, sa tante. Un jour … la tomb‚e de la nuit, Fabrice, habill‚ comme un bourgeois de campagne, se pr‚senta … la porte du palais, o— l'attendait l'un des domestiques gagn‚s par lui, il s'annon‡a comme arrivant de Turin, et ayant pour Cl‚lia des lettres de son pŠre. Le domestique alla porter le message, et le fit monter dans une immense antichambre, au premier ‚tage du palais. C'est en ce lieu que Fabrice passa peut-ˆtre le quart d'heure de sa vie le plus rempli d'anxi‚t‚. Si Cl‚lia le repoussait, il n'y avait plus pour lui d'espoir de tranquillit‚."Afin de couper court aux soins importuns dont m'accable ma nouvelle dignit‚, j'“terai … l'Eglise un mauvais prˆtre, et, sous un nom suppos‚, j'irai me r‚fugier dans quelque chartreuse'."Enfin, le domestique vint lui annoncer que Mlle Cl‚lia Conti ‚tait dispos‚e … le recevoir. Le courage manqua tout … fait … notre h‚ros; il fut sur le point de tomber de peur en montant l'escalier du second ‚tage.
Cl‚lia ‚tait assise devant une petite table qui portait une seule bougie. A peine elle eut reconnu Fabrice sous son d‚guisement, qu'elle prit la fuite et alla se cacher au fond du salon.
- Voil… comment vous ˆtes soigneux de mon salut, lui cria-t-elle, en se cachant la figure avec les mains. Vous le savez pourtant, lorsque mon pŠre fut sur le point de p‚rir par suite du poison, je fis voeu … la Madone de ne jamais vous voir. Je n'ai manqu‚ … ce voeu que ce jour, le plus malheureux de ma vie, o— je crus en conscience devoir vous soustraire … la mort. C'est d‚j… beaucoup que, par une interpr‚tation forc‚e et sans doute criminelle, je consente … vous entendre.
Cette derniŠre phrase ‚tonna tellement Fabrice qu'il lui fallut quelques secondes pour s'en r‚jouir. Il s'‚tait attendu … la plus vive colŠre, et … voir Cl‚lia s'enfuir; enfin la pr‚sence d'esprit lui revint et il ‚teignit la bougie unique. Quoiqu'il cr–t avoir bien compris les ordres de Cl‚lia, il ‚tait tout tremblant en avan‡ant vers le fond du salon o— elle s'‚tait r‚fugi‚e derriŠre un canap‚; il ne savait s'il ne l'offenserait pas en lui baisant la main; elle ‚tait toute tremblante d'amour, et se jeta dans ses bras.
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