La Chartreuse de Parme
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- Cher Fabrice, lui dit-elle, combien tu as tard‚ de temps … venir! Je ne puis te parler qu'un instant, car c'est sans doute un grand p‚ch‚; et lorsque je promis de ne te voir jamais, sans doute j'entendais aussi promettre de ne te point parler. Mais comment as-tu pu poursuivre avec tant de barbarie l'id‚e de vengeance qu'a eue mon pauvre pŠre? car enfin c'est lui d'abord qui a ‚t‚ presque empoisonn‚ pour faciliter ta faite. Ne devrais-tu pas faire quelque chose pour moi qui ai tant expos‚ ma bonne renomm‚e afin de te sauver? Et d'ailleurs te voil… tout … fait li‚ aux ordres sacr‚s tu ne pourrais plus m'‚pouser quand mˆme je trouverais un moyen d'‚loigner cet odieux marquis. Et puis comment as-tu os‚, le soir de la procession, pr‚tendre me voir en plein jour, et violer ainsi, de la fa‡on la plus criante, la sainte promesse que j'ai faite … la Madone?
Fabrice la serrait dans ses bras, hors de lui de surprise et de bonheur.
Un entretien qui commen‡ait avec cette quantit‚ de choses … se dire ne devait pas finir de longtemps. Fabrice lui raconta l'exacte v‚rit‚ sur l'exil de son pŠre; la duchesse ne s'en ‚tait mˆl‚e en aucune sorte, par la grande raison qu'elle n'avait pas cru un seul instant que l'id‚e du poison appartŒnt au g‚n‚ral Conti; elle avait toujours pens‚ que c'‚tait un trait d'esprit de la faction Raversi qui voulait chasser le comte Mosca. Cette v‚rit‚ historique longuement d‚velopp‚e rendit Cl‚lia fort heureuse, elle ‚tait d‚sol‚e de devoir ha‹r quelqu'un qui appartenait … Fabrice. Maintenant elle ne voyait plus la duchesse d'un oeil jaloux.
Le bonheur que cette soir‚e ‚tablit ne dura que quelques jours.
L'excellent don Cesare arriva de Turin; et, puisant de la hardiesse dans la parfaite honnˆtet‚ de son coeur, il osa se faire pr‚senter … la duchesse. AprŠs lui avoir demand‚ sa parole de ne point abuser de la confidence qu'il allait lui faire, il avoua que son frŠre, abus‚ par un faux point d'honneur, et qui s'‚tait cru brav‚ et perdu dans l'opinion par la fuite de Fabrice, avait cru devoir se venger.
Don Cesare n'avait pas parl‚ deux minutes, que son procŠs ‚tait gagn‚: sa vertu parfaite avait touch‚ la duchesse, qui n'‚tait point accoutum‚e … un tel spectacle. Il lui plut comme nouveaut‚.
- Hƒtez le mariage de la fille du g‚n‚ral avec le marquis Crescenzi, et je vous donne ma parole que je ferai tout ce qui est en moi pour que le g‚n‚ral soit re‡u comme s'il revenait de voyage. Je l'inviterai … dŒner; ˆtes-vous content? Sans doute il y aura du froid dans les commencements, et le g‚n‚ral ne devra point se hƒter de demander sa place de gouverneur de la citadelle. Mais vous savez que j'ai de l'amiti‚ pour le marquis, et je ne conserverai point de rancune contre son beau-pŠre.
Arm‚ de ces paroles, don Cesare vint dire … sa niŠce qu'elle tenait en ses mains la vie de son pŠre, malade de d‚sespoir. Depuis plusieurs mois il n'avait paru … aucune cour.
Cl‚lia voulut aller voir son pŠre, r‚fugi‚, sous un nom suppos‚, dans un village prŠs de Turin; car il s'‚tait figur‚ que la cour de Parme demandait son extradition … celle de Turin, pour le mettre en jugement. Elle le trouva malade et presque fou. Le soir mˆme elle ‚crivit … Fabrice, une lettre d'‚ternelle rupture. En recevant cette lettre Fabrice, qui d‚veloppait un caractŠre tout … fait semblable … celui de sa maŒtresse, alla se mettre en retraite au couvent de Velleja, situ‚ dans les montagnes, … dix lieues de Parme. Cl‚lia lui ‚crivait une lettre de dix pages: elle lui avait jur‚ jadis de ne jamais ‚pouser le marquis sans son consentement; maintenant elle le lui demandait et Fabrice le lui accorda du fond de sa retraite d‚ Velleja, par une lettre remplie de l'amiti‚ la plus pure.
En recevant cette lettre dont, il faut l'avouer, l'amiti‚ l'irrita, Cl‚lia fixa elle-mˆme le jour de son mariage, dont les fˆtes vinrent encore augmenter l'‚clat dont brilla cet hiver la cour de Parme.
Ranuce-Ernest V ‚tait avare au fond, mais il ‚tait ‚perdument amoureux, et il esp‚rait fixer la duchesse … sa cour; il pria sa mŠre d'accepter une somme fort consid‚rable, et de donner des fˆtes . La grande maŒtresse sut tirer un admirable parti de cette augmentation de richesses; les fˆtes de Parme, cet hiver-l…, rappelŠrent les beaux jours de la cour de Milan et de cet aimable Prince EugŠne vice-roi d'Italie, dont la bont‚ laisse un si long souvenir.
Les devoirs du coadjuteur l'avaient rappel‚ … Parme; mais il d‚clara que, par des motifs de pi‚t‚, il continuerait sa retraite dans le petit appartement que son protecteur, Mgr Landriani l'avait forc‚ de prendre … l'archevˆch‚; et il alla s'y enfermer, suivi d'un seul domestique. Ainsi il n'assista … aucune des fˆtes si brillantes de la cour ce qui lui valut … Parme et dans son futur diocŠse une immense r‚putation de saintet‚. Par un effet inattendu de cette retraite qu'inspirait seule … Fabrice sa tristesse profonde et sans espoir, le bon archevˆque Landriani, qui l'avait toujours aim‚, et qui, dans le fait, avait eu l'id‚e de le faire coadjuteur, con‡ut contre lui un peu de jalousie. L'archevˆque croyait avec raison devoir aller … toutes les fˆtes de la cour, comme il est d'usage en Italie. Dans ces occasions, il portait son costume de grande c‚r‚monie, qui, … peu de chose prŠs, est le mˆme que celui qu'on lui voyait dans le choeur de sa cath‚drale. Les centaines de domestiques r‚unis dans l'antichambre en colonnade du palais ne manquaient pas de se lever et de demander sa b‚n‚diction … Monseigneur, qui voulait bien s'arrˆter et la leur donner. Ce fut dans un de ces moments de silence solennel que Mgr Landriani entendit une voix qui disait:
- Notre archevˆque va au bal, et monsignore del Dongo ne sort pas de sa chambre!
De ce moment prit fin … l'archevˆch‚ l'immense faveur dont Fabrice y avait joui, mais il pouvait voler de ses propres ailes. Toute cette conduite, qui n'avait ‚t‚ inspir‚e que par le d‚sespoir o— le plongeait le mariage de Cl‚lia, passa pour l'effet d'une pi‚t‚ simple et sublime, et les d‚votes lisaient, comme un livre d'‚dification, la traduction de la g‚n‚alogie de sa famille, o— per‡ait la vanit‚ la plus folle. Les libraires firent une ‚dition lithographi‚e de son portrait, qui fut enlev‚e en quelques jours, et surtout par les gens du peuple; le graveur, par ignorance, avait reproduit autour du portrait de Fabrice plusieurs des ornements qui ne doivent se trouver qu'aux portraits des ‚vˆques, et auxquels un coadjuteur ne saurait pr‚tendre. L'archevˆque vit un de ces portraits, et sa fureur ne connut plus de bornes; il fit appeler Fabrice, et lui adressa les choses les plus dures, et dans des termes que la passion rendit quelquefois fort grossiers. Fabrice n'eut aucun effort … faire, comme on le pense bien, pour se conduire comme l'e–t fait F‚nelon en pareille occurrence; il ‚couta l'archevˆque avec toute l'humilit‚ et tout le respect possibles; et, lorsque ce pr‚lat eut cess‚ de parler, il lui raconta toute l'histoire de la traduction de cette g‚n‚alogie faite par les ordres du comte Mosca, … l'‚poque de sa premiŠre prison. Elle avait ‚t‚ publi‚e dans des fins mondaines, et qui toujours lui avaient sembl‚ peu convenables pour un homme de son ‚tat. Quant au portrait, il avait ‚t‚ parfaitement ‚tranger … la seconde ‚dition, comme … la premiŠre; et le libraire lui ayant adress‚ … l'archevˆch‚, pendant sa retraite, vingt-quatre exemplaires de cette seconde ‚dition, il avait envoy‚ son domestique en acheter un vingt-cinquiŠme; et, ayant appris par ce moyen que ce portrait se vendait trente sous, il avait envoy‚ cent francs comme paiement des vingt-quatre exemplaires.
Toutes ces raisons, quoique expos‚es du ton le plus raisonnable par un homme qui avait bien d'autres chagrins dans le coeur, portŠrent jusqu'… l'‚garement la colŠre de l'archevˆque; il alla jusqu'… accuser Fabrice d'hypocrisie.
"Voil… ce que c'est que les gens du commun, se dit Fabrice, mˆme quand ils ont de l'esprit!"
Il avait alors un souci plus s‚rieux; c'‚taient les lettres de sa tante, qui exigeait absolument qu'il vŒnt reprendre son appartement au palais Sanseverina, ou que du moins il vŒnt la voir quelquefois. L… Fabrice ‚tait certain d'entendre parler des fˆtes splendides donn‚es par le marquis Crescenzi … l'occasion de son mariage: or, c'est ce qu'il n'‚tait pas s–r de pouvoir supporter sans se donner en spectacle.
Lorsque la c‚r‚monie du mariage eut lieu, il y avait huit jours entiers que Fabrice s'‚tait vou‚ au silence le plus complet, aprŠs avoir ordonn‚ … son domestique et aux gens de l'archevˆch‚ avec lesquels il avait des rapports de ne jamais lui adresser la parole.
Monsignore Landriani ayant appris cette nouvelle affectation, fit appeler Fabrice beaucoup plus souvent qu'… l'ordinaire, et voulut avoir avec lui de fort longues conversations; il l'obligea mˆme … des conf‚rences avec certains chanoines de campagne, qui pr‚tendaient que l'archevˆch‚ avait agi contre leurs privilŠges. Fabrice prit toutes ces choses avec l'indiff‚rence parfaite d'un homme qui a d'autres pens‚es."Il vaudrait mieux pour moi, pensait-il, me faire chartreux; je souffrirais moins dans les rochers de Velleja."
Il alla voir sa tante, et ne put retenir ses larmes en l'embrassant. Elle le trouva tellement chang‚, ses yeux, encore agrandis par l'extrˆme maigreur, avaient tellement l'air de lui sortir de la tˆte, et lui-mˆme avait une apparence tellement ch‚tive et malheureuse, avec son petit habit noir et rƒp‚ de simple prˆtre, qu'… ce premier abord la duchesse, elle aussi, ne put retenir ses larmes; mais un instant aprŠs, lorsqu'elle se fut dit que tout ce changement dans l'apparence de ce beau jeune homme ‚tait caus‚ par le mariage de Cl‚lia, elle eut des sentiments presque ‚gaux en v‚h‚mence … ceux de l'archevˆque, quoique plus habilement contenus. Elle eut la barbarie de parler longuement de certains d‚tails pittoresques qui avaient signal‚ les fˆtes charmantes donn‚es par le marquis Crescenzi. Fabrice ne r‚pondait pas; mais ses yeux se fermŠrent un peu par un mouvement convulsif, et il devint encore plus pƒle qu'il ne l'‚tait, ce qui d'abord e–t sembl‚ impossible. Dans ces moments de vive douleur, sa pƒleur prenait une teinte verte.
Le comte Mosca survint, et ce qu'il voyait, et qui lui semblait incroyable, le gu‚rit enfin tout … fait de la jalousie que jamais Fabrice n'avait cess‚ de lui inspirer. Cet homme habile employa les tournures les plus d‚licates et les plus ing‚nieuses pour chercher … redonner … Fabrice quelque int‚rˆt pour les choses de ce monde. Le comte avait toujours eu pour lui beaucoup d'estime et assez d'amiti‚; cette amiti‚, n'‚tant plus contrebalanc‚e par la jalousie, devint en ce moment presque d‚vou‚e."En effet, il a bien achet‚ sa belle fortune", se disait-il, en r‚capitulant ses malheurs. Sous pr‚texte de lui faire voir le tableau du Parmesan que le prince avait envoy‚ … la duchesse, le comte prit … part Fabrice:
- Ah ‡…! mon ami, parlons en hommes : puis-je vous ˆtre bon … quelque chose? Vous ne devez point redouter de questions de ma part; mais enfin l'argent peut-il vous ˆtre utile, le pouvoir peut-il vous servir? Parlez, je suis … vos ordres; si vous aimez mieux ‚crire, ‚crivez-moi.
Fabrice l'embrassa tendrement et parla du tableau.
- Votre conduite est le chef-d'oeuvre de la plus fine politique, lui dit le comte en revenant au ton l‚ger de la conversation, vous vous m‚nagez un avenir fort agr‚able, le prince vous respecte, le peuple vous v‚nŠre, votre petit habit noir rƒp‚ fait passer de mauvaises nuits … monsignore Landriani. J'ai quelque habitude des affaires, et je puis vous jurer que je ne saurais quel conseil vous donner pour perfectionner ce que je vois. Votre premier pas dans le monde … vingt-cinq ans vous fait atteindre … la perfection. On parle beaucoup de vous … la cour; et savez-vous … quoi vous devez cette distinction unique … votre ƒge? au petit habit noir rƒp‚. La duchesse et moi nous disposons, comme vous le savez, de l'ancienne maison de P‚trarque sur cette belle colline au milieu de la forˆt, aux environs du P“': si jamais vous ˆtes las des petits mauvais proc‚d‚s de l'envie, j'ai pens‚ que vous pourriez ˆtre le successeur de P‚trarque, dont le renom augmentera le v“tre.
Le comte se mettait l'esprit … la torture pour faire naŒtre un sourire sur cette figure d'anachorŠte, mais il n'y put parvenir. Ce qui rendait le changement plus frappant c'est qu'avant ces derniers temps, si la figur‚ de Fabrice avait un d‚faut, c'‚tait de pr‚senter quelquefois, hors de propos, l'expression de la volupt‚ et de la gaiet‚.
Le comte ne le laissa point partir sans lui dire que, malgr‚ son ‚tat de retraite, il y aurait peut-ˆtre de l'affectation … ne pas paraŒtre … la cour le samedi suivant, c'‚tait le jour de naissance de la princesse. Ce mot fut un coup de poignard pour Fabrice."Grand Dieu! pensa-t-il, que suis-je venu faire dans ce palais!"Il ne pouvait penser sans fr‚mir … la rencontre qu'il pouvait faire … la cour. Cette id‚e absorba toutes les autres; il pensa que l'unique ressource qui lui restƒt ‚tait d'arriver au palais au moment pr‚cis o— l'on ouvrirait les portes des salons.
En effet, le nom de monsignore del Dongo fut un des premiers annonc‚s … la soir‚e de grand gala, et la princesse le re‡ut avec toute la distinction possible. Les yeux de Fabrice ‚taient fix‚s sur la pendule, et, … l'instant o— elle marqua la vingtiŠme minute de sa pr‚sence dans ce salon, il se levait pour prendre cong‚, lorsque le prince entra chez sa mŠre. AprŠs lui avoir fait la cour quelques instants, Fabrice se rapprochait de la porte par une savante manoeuvre, lorsque vint ‚clater … ses d‚pens un de ces petits riens de coeur que la grande maŒtresse savait si bien m‚nager: le chambellan de service lui courut aprŠs pour lui dire qu'il avait ‚t‚ d‚sign‚ pour faire le whist du prince. A Parme, c'est un honneur. insigne et bien au-dessus du rang que le coadjuteur occupait dans le monde. Faire le whist ‚tait un honneur marqu‚ mˆme pour l'archevˆque. A la parole du chambellan, Fabrice se sentit percer le coeur, et quoique ennemi mortel de toute scŠne publique, il fut sur le point d'aller lui dire qu'il avait ‚t‚ saisi d'un ‚tourdissement subit; mais il pensa qu'il serait en butte … des questions et … des compliments de condol‚ances, plus intol‚rables encore que le jeu. Ce jour-l… il avait horreur de parler.
Heureusement le g‚n‚ral des frŠres mineurs se trouvait au nombre des grands personnages qui ‚taient venus faire leur cour … la princesse. Ce moine, fort savant, digne ‚mule des Fontana et des Duvoisin, s'‚tait plac‚ dans un coin recul‚ du salon; Fabrice prit poste debout devant lui de fa‡on … ne point apercevoir la porte d'entr‚e, et lui parla th‚ologie. Mais il ne put faire que son oreille n'entendŒt pas annoncer M. le marquis et Mme la marquise Crescenzi. Fabrice, contre son attente, ‚prouva un violent mouvement de colŠre.
"Si j'‚tais Borso Valserra, se dit-il (c'‚tait un des g‚n‚raux du premier Sforce), j'irais poignarder ce lourd marquis, pr‚cis‚ment avec ce petit poignard … manche d'ivoire que Cl‚lia me donna ce jour heureux, et je lui apprendrais s'il doit avoir l'insolence de se pr‚senter avec cette marquise dans un lieu o— je suis!"
Sa physionomie changea tellement, que le g‚n‚ral des frŠres mineurs lui dit:
- Est-ce que Votre Excellence se trouve incommod‚e?
- J'ai un mal … la tˆte fou... ces lumiŠres me font mal... et je ne reste que parce que j'ai ‚t‚ nomm‚ pour la partie de whist du prince.
A ce mot, le g‚n‚ral des frŠres mineurs, qui ‚tait un bourgeois, fut tellement d‚concert‚, que ne sachant plus que faire, il se mit … saluer Fabrice, lequel, de son c“t‚, bien autrement troubl‚ que le g‚n‚ral des mineurs, se prit … parler avec une volubilit‚ ‚trange; il entendait qu'il se faisait un grand silence derriŠre lui et ne voulait pas regarder. Tout … coup un archet frappa un pupitre; on joua une ritournelle, et la c‚lŠbre Mme P...' chanta cet air de Cimarosa autrefois si c‚lŠbre:
Quelle pupille tenere!
Fabrice tint bon aux premiŠres mesures, mais bient“t sa colŠre s'‚vanouit, et il ‚prouva un besoin extrˆme de r‚pandre des larmes."Grand Dieu! se dit-il, quelle scŠne ridicule! et avec mon habit encore!"Il crut plus sage de parler de lui.
- Ces maux de tˆte excessifs, quand je les contrarie, comme ce soir, dit-il au g‚n‚ral des frŠres mineurs, finissent par des accŠs de larmes qui pourraient donner pƒture … la m‚disance dans un homme de notre ‚tat; ainsi, je prie Votre R‚v‚rence Illustrissime de permettre que je pleure en la regardant, et de n'y pas faire autrement attention.
- Notre pŠre provincial de Catanzara est atteint de la mˆme incommodit‚, dit le g‚n‚ral des mineurs.
Et il commen‡a … voix basse une histoire infinie.
Le ridicule de cette histoire, qui avait amen‚ le d‚tail des repas du soir de ce pŠre provincial, fit sourire Fabrice, ce qui ne lui ‚tait pas arriv‚ depuis longtemps; mais bient“t il cessa d'‚couter le g‚n‚ral des mineurs. Mme P... chantait, avec un talent divin, un air de PergolŠse (la princesse aimait la musique surann‚e). Il se fit un petit bruit … trois pas de Fabrice; pour la premiŠre fois de la soir‚e il d‚tourna les yeux. Le fauteuil qui venait d'occasionner ce petit craquement sur le parquet ‚tait occup‚ par la marquise Crescenzi, dont les yeux remplis de larmes rencontrŠrent en plein ceux de Fabrice, qui n'‚taient guŠre en meilleur ‚tat. La marquise baissa la tˆte Fabrice continua … la regarder quelques second‚s: il faisait connaissance avec cette tˆte charg‚e de diamants; mais son regard exprimait la colŠre et le d‚dain. Puis, se disant: "Et mes yeux ne te regarderont jamais", il se retourna vers son pŠre g‚n‚ral, et lui dit:
- Voici mon incommodit‚ qui me prend plus fort que jamais.
En effet, Fabrice pleura … chaudes larmes pendant plus d'une demi-heure. Par bonheur, une symphonie de Mozart, horriblement ‚corch‚e, comme c'est l'usage en Italie, vint … son secours, et l'aida … s‚cher ses larmes.
Il tint ferme et ne tourna pas les yeux vers la marquise Crescenzi; mais Mme P... chanta de nouveau, et l'ƒme de Fabrice, soulag‚e par les larmes, arriva … cet ‚tat de repos parfait. Alors la vie lui apparut sous un nouveau jour."Est-ce que je pr‚tends, se dit-il, pouvoir l'oublier entiŠrement dŠs les premiers moments? cela me serait-il possible?"Il arriva … cette id‚e: "Puis-je ˆtre plus malheureux que je ne le suis depuis deux mois? et si rien ne peut augmenter mon angoisse, pourquoi r‚sister au plaisir de la voir. Elle a oubli‚ ses serments; elle est l‚gŠre : toutes les femmes ne le sont-elles pas? Mais qui pourrait lui refuser une beaut‚ c‚leste? Elle a un regard qui me ravit en extase, tandis que je suis oblig‚ de faire effort sur moi-mˆme pour regarder les femmes qui passent pour les plus belles! eh bien! pourquoi ne pas me laisser ravir? ce sera du moins un moment de r‚pit."
Fabrice avait quelque connaissance des hommes, mais aucune exp‚rience des passions, sans quoi il se f–t dit que ce plaisir d'un moment auquel il allait c‚der, rendrait inutiles tous les efforts qu'il faisait depuis deux mois pour oublier Cl‚lia.
Cette pauvre femme n'‚tait venue … cette fˆte que forc‚e par son mari; elle voulait du moins se retirer aprŠs une demi-heure, sous pr‚texte de sant‚, mais le marquis lui d‚clara que, faire avancer sa voiture pour partir, quand beaucoup de voitures arrivaient encore, serait une chose tout … fait hors d'usage, et qui pourrait mˆme ˆtre interpr‚t‚e comme une critique indirecte de la fˆte donn‚e par la princesse.
- En ma qualit‚ de chevalier d'honneur, ajouta le marquis, je dois me tenir dans le salon aux ordres de la princesse, jusqu'… ce que tout le monde soit sorti: il peut y avoir et il y aura sans doute des ordres … donner aux gens, ils sont si n‚gligents! Et voulez-vous qu'un simple ‚cuyer de la princesse usurpe cet honneur?
Cl‚lia se r‚signa; elle n'avait pas vu Fabrice; elle esp‚rait encore qu'il ne serait pas venu … cette fˆte. Mais au moment o— le concert allait commencer, la princesse ayant permis aux dames de s'asseoir, Cl‚lia fort peu alerte pour ces sortes de choses, se laissa ravir les meilleures places auprŠs de la princesse, et fut oblig‚e de venir chercher un fauteuil au fond de la salle, jusque dans le coin recul‚ o— Fabrice s'‚tait r‚fugi‚. En arrivant … son fauteuil, le costume singulier en un tel lieu du g‚n‚ral des frŠres mineurs arrˆta ses yeux, et d'abord elle ne remarqua pas l'homme mince et revˆtu d'un simple habit noir qui lui parlait; toutefois un certain mouvement secret arrˆtait ses yeux sur cet homme."Tout le monde ici a des uniformes ou des habits richement brod‚s: quel peut ˆtre ce jeune homme en habit noir si simple?"Elle le regardait profond‚ment attentive, lorsqu'une dame, en venant se placer, fit faire un mouvement … son fauteuil. Fabrice tourna la tˆte: elle ne le reconnut pas tant il ‚tait chang‚. D'abord elle se dit: "Voil… quelqu'un qui lui ressemble, ce sera son frŠre aŒn‚; mais je ne le croyais que de quelques ann‚es plus ƒg‚ que lui, et celui-ci est un homme de quarante ans."Tout … coup elle le reconnut … un mouvement de la bouche."Le malheureux, qu'il a souffert!"se dit-elle; et elle baissa la tˆte accabl‚e par la douleur, et non pour ˆtre fidŠle … son voeu. Son coeur ‚tait boulevers‚ par la piti‚."Qu'il ‚tait loin d avoir cet air aprŠs neuf mois de prison!"Elle ne le regarda plus; mais, sans tourner pr‚cis‚ment les yeux de son c“t‚, elle voyait tous ses mouvements.
AprŠs le concert, elle le vit se rapprocher de la table de jeu du prince, plac‚e … quelques pas du tr“ne; elle respira quand Fabrice fut ainsi fort loin d'elle.
Mais le marquis Crescenzi avait ‚t‚ fort piqu‚ de voir sa femme rel‚gu‚e aussi loin du tr“ne; toute la soir‚e il avait ‚t‚ occup‚ … persuader … une dame assise … trois fauteuils de la princesse, et dont le mari lui avait des obligations d'argent, qu'elle ferait bien de changer de place avec la marquise. La pauvre femme r‚sistant, comme il ‚tait naturel, il alla chercher le mari d‚biteur, qui fit entendre … sa moiti‚ la triste voix de la raison, et enfin le marquis eut le plaisir de consommer l'‚change, il alla chercher sa femme.
- Vous serez toujours trop modeste, lui dit-il; pourquoi marcher ainsi les yeux baiss‚s? on vous prendra pour une de ces bourgeoises tout ‚tonn‚es de se trouver ici et que tout le monde est ‚tonn‚ d'y voir. Cette folle de grande maŒtresse n'en fait jamais d'autres! Et l'on parle de retarder les progrŠs du jacobinisme! Songez que votre mari occupe la premiŠre place mƒle de la cour de la princesse; et quand mˆme les r‚publicains parviendraient … supprimer la cour et mˆme la noblesse, votre mari serait encore l'homme le plus riche de cet Etat. C'est l… une id‚e que vous ne vous mettez point assez dans la tˆte.
Le fauteuil o— le marquis eut le plaisir d'installer sa femme n'‚tait qu'… six pas de la table de jeu du prince; elle ne voyait Fabrice qu'en profil, mais elle le trouva tellement maigri, il avait surtout l'air tellement au-dessus de tout ce qu'il pouvait arriver en ce monde, lui qui autrefois ne laissait passer aucun incident sans dire son mot, qu'elle finit par arriver … cette affreuse conclusion: Fabrice ‚tait tout … fait chang‚; il l'avait oubli‚e; s'il ‚tait tellement maigri, c'‚tait l'effet des je–nes s‚vŠres auxquels sa pi‚t‚ se soumettait. Cl‚lia fut confirm‚e dans cette triste id‚e par la conversation de tous ses voisins: le nom du coadjuteur ‚tait dans toutes les bouches; on cherchait la cause de l'insigne faveur dont on le voyait l'objet: lui, si jeune, ˆtre admis au jeu du prince! On admirait l'indiff‚rence polie et les airs de hauteur avec lesquels il jetait ses cartes, mˆme quand il coupait Son Altesse.
- Mais cela est incroyable, s'‚criaient de vieux courtisans; la faveur de sa tante lui tourne tout … fait la tˆte... mais, grƒce au ciel, cela ne durera pas; notre souveraine n'aime pas que l'on prenne de ces petits airs de sup‚riorit‚.
La duchesse s'approcha du prince; les courtisans qui se tenaient … distance fort respectueuse de la table de jeu, de fa‡on … ne pouvoir entendre de la conversation du prince que quelques mots au hasard, remarquŠrent que Fabrice rougissait beaucoup."Sa tante lui aura fait la le‡on, se dirent-ils, sur ses grands airs d'indiff‚rence."Fabrice venait d'entendre la voix de Cl‚lia, elle r‚pondait … la princesse qui, en faisant son tour dans le bal, avait adress‚ la parole … la femme de son chevalier d'honneur. Arriva le moment o— Fabrice dut changer de place au whist; alors il se trouva pr‚cis‚ment en face de Cl‚lia, et se livra plusieurs fois au plaisir de la contempler. La pauvre marquise, se sentant regard‚e par lui, perdait tout … fait contenance. Plusieurs fois elle oublia ce qu'elle devait … son voeu: dans son d‚sir de deviner ce qui se passait dans le coeur de Fabrice, elle fixait les yeux sur lui.
Le jeu du prince termin‚, les dames se levŠrent pour passer dans la salle du souper. Il y eut un peu de d‚sordre. Fabrice se trouva tout prŠs de Cl‚lia; il ‚tait encore trŠs r‚solu, mais il vint … reconnaŒtre un parfum trŠs faible qu'elle mettait dans ses robes; cette sensation renversa tout ce qu'il s'‚tait promis. Il s'approcha d'elle et pronon‡a … demi-voix et comme se parlant … soi-mˆme, deux vers de ce sonnet de P‚trarque, qu'il lui avait envoy‚ du lac Majeur, imprim‚ sur un mouchoir de soie:
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