La Chartreuse de Parme
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- Quel n'‚tait pas mon bonheur quand le vulgaire me croyait malheureux, et maintenant que mon sort est chang‚!
"Non, il ne m'a point oubli‚e, se dit Cl‚lia avec un transport de joie. Cette belle ƒme n'est point inconstante!"
Non, vous ne me verrez jamais changer,
Beaux yeux qui m'avez appris … aimer.
Cl‚lia osa se r‚p‚ter … elle-mˆme ces deux vers de P‚trarque'.
La princesse se retira aussit“t aprŠs le souper; le prince l'avait suivie jusque chez elle, et ne reparut point dans les salles de r‚ception. DŠs que cette nouvelle fut connue, tout le monde voulut partir … la fois; il y eut un d‚sordre complet dans les antichambres, Cl‚lia se trouva tout prŠs de Fabrice; le profond malheur peint dans ses traits lui fit piti‚.
- Oublions le pass‚, lui dit-elle, et gardez ce souvenir d'amiti‚.
En disant ces mots, elle pla‡ait son ‚ventail de fa‡on … ce qu'il p–t le prendre.
Tout changea aux yeux de Fabrice; en un instant il fut un autre homme; dŠs le lendemain il d‚clara que sa retraite ‚tait termin‚e, et revint prendre son magnifique appartement au palais Sanseverina. L'archevˆque dit et crut que la faveur que le prince lui avait faite en l'admettant … son jeu avait fait perdre entiŠrement la tˆte … ce nouveau saint; la duchesse vit qu'il ‚tait d'accord avec Cl‚lia. Cette pens‚e, venant redoubler le malheur que donnait le souvenir d'une promesse fatale, acheva de la d‚terminer … faire une absence. On admira sa folie. Quoi! s'‚loigner de la cour au moment o— la faveur dont elle ‚tait l'objet paraissait sans bornes! Le comte, parfaitement heureux depuis qu'il voyait qu'il n'y avait point d'amour entre Fabrice et la duchesse, disait … son amie:
- Ce nouveau prince est la vertu incarn‚e, mais je l'ai appel‚ cet enfant: me pardonnera-t-il jamais? Je ne vois qu'un moyen de me remettre r‚ellement bien avec lui, c'est l'absence. Je vais me montrer parfait de grƒces et de respects, aprŠs quoi je suis malade et je demande mon cong‚. Vous me le permettrez, puisque la fortune de Fabrice est assur‚e. Mais me ferez-vous le sacrifice immense, ajouta-t-il en riant, de changer le titre sublime de duchesse contre un autre bien inf‚rieur? Pour m'amuser, je laisse toutes les affaires ici dans un d‚sordre inextricable; j'avais quatre ou cinq travailleurs dans mes divers ministŠres, je les ai fait mettre … la pension depuis deux mois, parce qu'ils lisent les journaux en fran‡ais; et je les ai remplac‚s par des nigauds incroyables.
"AprŠs notre d‚part, le prince se trouvera dans un tel embarras, que, malgr‚ l'horreur qu'il a pour le caractŠre de Rassi je ne doute pas qu'il soit oblig‚ de le rappeler, et moi je n'attends qu'un ordre du tyran qui dispose de mon sort, pour ‚crire une lettre de tendre amiti‚ … mon ami Rassi, et lui dire que j'ai tout lieu d'esp‚rer que bient“t on rendra justice … son m‚rite."
CHAPITRE XXVII
Cette conversation s‚rieuse eut lieu le lendemain du retour de Fabrice au palais Sanseverina; la duchesse ‚tait encore sous le coup de la joie qui ‚clatait dans toutes les actions de Fabrice."Ainsi, se disait-elle, cette petite d‚vote m'a tromp‚e! Elle n'a pas su r‚sister … son amant seulement pendant trois mois."
La certitude d'un d‚nouement heureux avait donn‚ … cet ˆtre si pusillanime, le jeune prince, le courage d'aimer; il eut quelque connaissance des pr‚paratifs de d‚part que l'on faisait au palais Sanseverina; et son valet de chambre fran‡ais, qui croyait peu … la vertu des grandes dames, lui donna du courage … l'‚gard de la duchesse. Ernest V se permit une d‚marche qui fut s‚vŠrement blƒm‚e par la princesse et par tous les gens sens‚s de la cour; le peuple y vit le sceau de la faveur ‚tonnante dont jouissait la duchesse. Le prince vint la voir dans son palais.
- Vous partez, lui dit-il d'un ton s‚rieux qui parut odieux … la duchesse, vous partez; vous allez me trahir et manquer … vos serments! Et pourtant, si j'eusse tard‚ dix minutes … vous accorder la grƒce de Fabrice, il ‚tait mort. Et vous me laissez malheureux! et sans vos serments je n'eusse jamais eu le courage de vous aimer comme je fais! Vous n'avez donc pas d'honneur!
- R‚fl‚chissez m–rement, mon prince. Dans toute votre vie y a-t-il eu d'espace ‚gal en bonheur aux quatre mois qui viennent de s'‚couler? Votre gloire comme souverain, et, j'ose le croire, votre bonheur comme homme aimable, ne se sont jamais ‚lev‚s … ce point. Voici le trait‚ que je vous propose: si vous daignez y consentir, je ne serai pas votre maŒtresse pour un instant fugitif, et en vertu d'un serment extorqu‚ par la peur, mais je consacrerai tous les instants de ma vie … faire votre f‚licit‚, je serai toujours ce que j'ai ‚t‚ depuis quatre mois, et peut-ˆtre l'amour viendra-t-il couronner l'amiti‚. Je ne jurerais pas du contraire.
- Eh bien! dit le prince ravi, prenez un autre r“le, soyez plus encore, r‚gnez … la fois sur moi et sur mes Etats, soyez mon premier ministre; je vous offre un mariage tel qu'il est permis par les tristes convenances de mon rang; nous en avons un exemple prŠs de nous: le roi de Naples vient d'‚pouser la duchesse de Partana. Je vous offre tout ce que je puis faire, un mariage du mˆme genre. Je vais ajouter une id‚e de triste politique pour vous montrer que je ne suis plus un enfant, et que j'ai r‚fl‚chi … tout. Je ne vous ferai point valoir la condition que je m'impose d'ˆtre le dernier souverain de ma race, le chagrin de voir de mon vivant les grandes puissances disposer de ma succession; je b‚nis ces d‚sagr‚ments fort r‚els puisqu'ils m'offrent un moyen de plus de vous prouver mon estime et ma passion.
La duchesse n'h‚sita pas un instant; le prince l'ennuyait, et le comte lui semblait parfaitement aimable; il n'y avait au monde qu'un homme qu'on p–t lui pr‚f‚rer. D'ailleurs elle r‚gnait sur le comte, et le prince, domin‚ par les exigences de son rang, e–t plus ou moins r‚gn‚ sur elle. Et puis, il pouvait devenir inconstant et prendre des maŒtresses; la diff‚rence d'ƒge semblerait, dans peu d'ann‚es, lui en donner le droit.
DŠs le premier instant, la perspective de s'ennuyer avait d‚cid‚ de tout, toutefois la duchesse qui voulait ˆtre charmante, demanda la permission de r‚fl‚chir.
Il serait trop long de rapporter ici les tournures de phrases presque tendres et les termes infiniment gracieux dans lesquels elle sut envelopper son refus. Le prince se mit en colŠre; il voyait tout son bonheur lui ‚chapper. Que devenir aprŠs que la duchesse aurait quitt‚ sa cour? D'ailleurs quelle humiliation d'ˆtre refus‚!"Enfin qu'est-ce que va me dire mon valet de chambre fran‡ais quand je lui conterai ma d‚faite?"
La duchesse eut l'art de calmer le prince, et de ramener peu … peu la n‚gociation … ses v‚ritables termes.
- Si Votre Altesse daigne consentir … ne point presser l'effet d'une promesse fatale, et horrible … mes yeux, comme me faisant encourir mon propre m‚pris, je passerai ma vie … sa cour, et cette cour sera toujours ce qu'elle a ‚t‚ cet hiver, tous mes instants seront consacr‚s … contribuer … son bonheur comme homme, et … sa gloire comme souverain. Si elle exige que j'ob‚isse … mon serment elle aura fl‚tri le reste de ma vie, et … l'instant elle me verra quitter ses Etats pour n'y jamais rentrer. Le jour o— j'aurai perdu l'honneur sera aussi le dernier jour o— je vous verrai.
Mais le prince ‚tait obstin‚ comme les ˆtres pusillanimes; d'ailleurs son orgueil d'homme et de souverain ‚tait irrit‚ du refus de sa main; il pensait … toutes les difficult‚s qu'il e–t eues … surmonter pour faire accepter ce mariage, et que pourtant il ‚tait r‚solu … vaincre.
Durant trois heures on se r‚p‚ta de part et d'autre les mˆmes arguments, souvent mˆl‚s de mots fort vifs. Le prince s'‚cria:
- Vous voulez donc me faire croire, madame, que vous manquez d'honneur? Si j'eusse h‚sit‚ aussi longtemps le jour o— le g‚n‚ral Fabio Conti donnait du poison … Fabrice, vous seriez occup‚e aujourd'hui … lui ‚lever un tombeau dans une des ‚glises de Parme.
- Non pas … Parme, certes, dans ce pays d'empoisonneurs.
- Eh bien! partez, madame la duchesse, reprit le prince avec colŠre, et vous emporterez mon m‚pris.
Comme il s'en allait, la duchesse lui dit … voix basse:
- Eh bien! pr‚sentez-vous ici … dix heures du soir, dans le plus strict incognito, et vous ferez un march‚ de dupe. Vous m'aurez vue pour la derniŠre fois, et j'eusse consacr‚ ma vie … vous rendre aussi heureux qu'un prince absolu peut l'ˆtre dans ce siŠcle de jacobins. Et songez … ce que sera votre cour quand je n'y serai plus pour la tirer par force de sa platitude et de sa m‚chancet‚ naturelles.
- De votre c“t‚, vous refusez la couronne de Parme, et mieux que la couronne, car vous n'eussiez point ‚t‚ une princesse vulgaire, ‚pous‚e par politique, et qu'on n'aime point; mon coeur est tout … vous, et vous vous fussiez vue … jamais la maŒtresse absolue de mes actions comme de mon gouvernement.
- Oui, mais la princesse votre mŠre e–t eu le droit de me m‚priser comme une vile intrigante.
- Eh bien! j'eusse exil‚ la princesse avec une pension.
Il y eut encore trois quarts d'heure de r‚pliques incisives. Le prince, qui avait l'ƒme d‚licate, ne pouvait se r‚soudre ni … user de son droit, ni … laisser partir la duchesse. On lui avait dit qu'aprŠs le premier moment obtenu, n'importe comment, les femmes reviennent.
Chass‚ par la duchesse indign‚e, il osa reparaŒtre tout tremblant et fort malheureux … dix heures moins trois minutes. A dix heures et demie, la duchesse montait en voiture et partait pour Bologne. Elle ‚crivit au comte dŠs qu'elle fut hors des Etats du prince:
Le sacrifice est fait. Ne me demandez pas d'ˆtre gaie pendant un mois. Je ne verrai plus Fabrice; je vous attends … Bologne, et quand vous voudrez je serai la comtesse Mosca. Je ne vous demande qu'une chose, ne me forcez jamais … reparaŒtre dans le pays que je quitte, et songez toujours qu'au lieu de 150000 livres de rente, vous allez en avoir 30 ou 40 tout au plus. Tous les sets vous regardaient bouche b‚ante, et vous ne serez plus consid‚r‚ qu'autant que vous voudrez bien vous abaisser … comprendre toutes leurs petites id‚es. Tu l'as voulu, George Dandin!
Huit jours aprŠs, le mariage se c‚l‚brait … P‚rouse, dans une ‚glise o— les ancˆtres du comte ont leurs tombeaux. Le prince ‚tait au d‚sespoir. La duchesse avait re‡u de lui trois ou quatre courriers, et n'avait pas manqu‚ de lui renvoyer sous enveloppes ses lettres non d‚cachet‚es. Ernest V avait fait un traitement magnifique au comte, et donn‚ le grand cordon de son ordre … Fabrice.
- C'est l… surtout ce qui m'a plu de ses adieux. Nous nous sommes s‚par‚s, disait le comte … la nouvelle comtesse Mosca della Rovere, les meilleurs amis du monde; il m'a donn‚ un grand cordon espagnol, et des diamants qui valent bien le grand cordon. Il m'a dit qu'il me ferait duc, s'il ne voulait se r‚server ce moyen pour vous rappeler dans ses Etats. Je suis donc charg‚ de vous d‚clarer, belle mission pour un mari, que si vous daignez revenir … Parme, ne f–t-ce que pour un mois, je serai fait duc, sous le nom que vous choisirez et vous aurez une belle terre.
C'est ce que la duchesse refusa avec une sorte d'horreur.
AprŠs la scŠne qui s'‚tait pass‚e au bal de la cour, et qui semblait assez d‚cisive Cl‚lia parut ne plus se souvenir de l'amour qu'elle avait sembl‚ partager un instant; les remords les plus violents s'‚taient empar‚s de cette ƒme vertueuse et croyante. C'est ce que Fabrice comprenait fort bien, et malgr‚ toutes les esp‚rances qu'il cherchait … se donner, un sombre malheur ne s'en ‚tait pas moins empar‚ de son ƒme. Cette fois cependant le malheur ne le conduisit point dans la retraite, comme … l'‚poque du mariage de Cl‚lia.
Le comte avait pri‚ son neveu de lui mander avec exactitude ce qui se passait … la cour, et Fabrice, qui commen‡ait … comprendre tout ce qu'il lui devait, s'‚tait promis de remplir cette mission en honnˆte homme.
Ainsi que la ville et la cour, Fabrice ne doutait pas que son ami n'e–t le projet de revenir au ministŠre, et avec plus de pouvoir qu'il n'en avait jamais eu. Les pr‚visions du comte ne tardŠrent pas … se v‚rifier: moins de six semaines aprŠs son d‚part, Rassi ‚tait premier ministre; Fabio Conti, ministre de la guerre, et les prisons, que le comte avait presque vid‚es, se remplissaient de nouveau. Le prince, en appelant ces gens-l… au pouvoir, crut se venger de la duchesse; il ‚tait fou d'amour et ha‹ssait surtout le comte Mosca comme un rival.
Fabrice avait bien des affaires; monseigneur Landriani, ƒg‚ de soixante-douze ans, ‚tant tomb‚ dans un grand ‚tat de langueur et ne sortant presque plus de son palais, c'‚tait au coadjuteur … s'acquitter de presque toutes ses fonctions.
La marquise Crescenzi, accabl‚e de remords, et effray‚e par le directeur de sa conscience, avait trouv‚ un excellent moyen pour se soustraire aux regards de Fabrice. Prenant pr‚texte de la fin d'une premiŠre grossesse, elle s'‚tait donn‚ pour prison son propre palais; mais ce palais avait un immense jardin. Fabrice sut y p‚n‚trer et pla‡a dans l'all‚e que Cl‚lia affectionnait le plus des fleurs arrang‚es en bouquets, et dispos‚es dans un ordre qui leur donnait un langage, comme jadis elle lui en faisait parvenir tous les soirs dans les derniers jours de sa prison … la tour FarnŠse.
La marquise fut trŠs irrit‚e de cette tentative; les mouvements de son ƒme ‚taient dirig‚s tant“t par les remords, tant“t par la passion. Durant plusieurs mois elle ne se permit pas de descendre une seule fois dans le jardin de son palais; elle se faisait mˆme scrupule dry jeter un regard.
Fabrice commen‡ait … croire qu'il ‚tait s‚par‚ d'elle pour toujours, et le d‚sespoir commen‡ait aussi … s'emparer de son ƒme. Le monde o— il passait sa vie lui d‚plaisait mortellement, et s'il n'e–t ‚t‚ intimement persuad‚ que le comte ne pouvait trouver la paix de l'ƒme hors du ministŠre, il se f–t mis en retraite dans son petit appartement de l'archevˆch‚. Il lui e–t ‚t‚ doux de vivre tout … ses pens‚es, et de n'entendre plus la voix humaine que dans l'exercice officiel de ses fonctions.
"Mais, se disait-il, dans l'int‚rˆt du comte et de la comtesse Mosca, personne ne peut me remplacer."
Le prince continuait … le traiter avec une distinction qui le pla‡ait au premier rang dans cette cour, et cette faveur il la devait en grande partie … lui-mˆme. L'extrˆme r‚serve qui, chez Fabrice, provenait d'une indiff‚rence allant jusqu'au d‚go–t pour toutes les affectations ou les petites passions qui remplissent la vie des hommes, avait piqu‚ la vanit‚ du jeune prince; il disait souvent que Fabrice avait autant d'esprit que sa tante. L'ƒme candide du prince s'apercevait … demi d'une v‚rit‚: c'est que personne n'approchait de lui avec les mˆmes dispositions de coeur que Fabrice. Ce qui ne pouvait ‚chapper, mˆme au vulgaire des courtisans, c'est que la consid‚ration obtenue par Fabrice n'‚tait point celle d'un simple coadjuteur, mais l'emportait mˆme sur les ‚gards que le souverain montrait … l'archevˆque. Fabrice ‚crivait au comte que si jamais le prince avait assez d'esprit pour s'apercevoir du gƒchis dans lequel les ministres Rassi, Fabio Conti, Zurla et autres de mˆme force avaient jet‚ ses affaires, lui, Fabrice, serait le canal naturel par lequel il ferait une d‚marche, sans trop compromettre son amour-propre.
Sans le souvenir du mot fatal, cet enfant, disait-il … la comtesse Mosca, appliqu‚ par un homme de g‚nie … une auguste personne, l'auguste personne se serait d‚j… ‚cri‚e: Revenez bien vite et chassez-moi tous ces va-nu-pieds. DŠs aujourd'hui, si la femme de l'homme de g‚nie daignait faire une d‚marche, si peu significative qu'elle f–t, on rappellerait le comte avec transport; mais il rentrera par une bien plus belle porte, s'il veut attendre que le fruit soit m–r. Du reste, on s'ennuie … ravir dans les salons de la princesse, on n'y a pour se divertir que la folie du Rassi, qui, depuis qu'il est comte, est devenu maniaque de noblesse. On vient de donner des ordres s‚vŠres pour que toute personne qui ne peut pas prouver huit quartiers de noblesse n'ose plus se pr‚senter aux soir‚es de la princesse (ce sont les termes du rescrit). Tous les hommes qui sont en possession d'entrer le matin dans la grande galerie, et de se trouver sur le passage du souverain lorsqu'il se rend … la messe, continueront … jouir de ce privilŠge; mais les nouveaux arrivants devront faire preuve de huit quartiers. Sur quoi l'on a dit qu'on voit bien que Rassi est sans quartier.
On pense que de telles lettres n'‚taient point confi‚es … la poste. La comtesse Mosca r‚pondait de Naples:
Nous avons un concert tous les jeudis, et conversation tous les dimanches; on ne peut pas se remuer dans nos salons. Le comte est enchant‚ de ses fouilles, il y consacre mille francs par mois et vient de faire venir des ouvriers des montagnes de l'Abruzze, qui ne lui co–tent que vingt-trois sous par jour. Tu devrais bien venir nous voir. Voici plus de vingt fois, monsieur l'ingrat, que je vous fais cette sommation.
Fabrice n'avait garde d'ob‚ir: la simple lettre qu'il ‚crivait tous les jours au comte ou … la comtesse lui semblait une corv‚e presque insupportable. On lui pardonnera quand on saura qu'une ann‚e entiŠre se passe ainsi, sans qu'il put adresser une parole … la marquise. Toutes ses tentatives pour ‚tablir quelque correspondance avaient ‚t‚ repouss‚es avec horreur. Le silence habituel que par ennui de la vie, Fabrice gardait partout, excepte dans l'exercice de ses fonctions et … la cour, joint … la puret‚ parfaite de ses moeurs, l'avait mis dans une v‚n‚ration si extraordinaire qu'il se d‚cide enfin … ob‚ir aux conseils de sa tante.
Le prince a pour toi une v‚n‚ration telle, lui ‚crivait-elle, qu'il faut t'attendre bient“t … une disgrƒce; il te prodiguera les marques d'inattention, et les m‚pris atroces des courtisans suivront les siens. Ces petite despotes, si honnˆtes qu'ils soient, sont changeants comme la mode et par la mˆme raison: l'ennui. Tu ne peux trouver de forces contre le caprice du souverain que dans la pr‚dication. Tu improvises si bien en vers! essaye de parler une demi-heure sur la religion, tu diras des h‚r‚sies dans les commencements; mais paye un th‚ologien savant et discret qui assistera … tes sermons, et t'avertira de tes fautes, tu les r‚pareras le lendemain.
Le genre de malheur que porte dans l'ƒme un amour contrarie, fait que toute chose demandant de l'attention et de l'action devient une atroce corv‚e. Mais Fabrice se dit que son cr‚dit sur le peuple, stil en acqu‚rait, pourrait un jour ˆtre utile … sa tante et au comte, pour lequel sa v‚n‚ration augmentait tous les jours, … mesure que les affaires lui apprenaient … connaŒtre la m‚chancet‚ des hommes. Il se d‚termine … prˆcher, et son succŠs, pr‚pare par sa maigreur et son habit rƒp‚, fut sans exemple. On trouvait dans ses discours un parfum de tristesse profonde, qui, r‚uni … sa charmante figure et aux r‚cits de la haute faveur dont il jouissait … la cour, enleva tous les coeurs de femmes. Elles inventŠrent qu'il avait ‚t‚ un des plus braves capitaines de l'arm‚e de Napol‚on. Bient“t ce fait absurde fut hors de doute. On faisait garder des places dans les ‚glises o— il devait prˆcher; les pauvres s'y ‚tablissaient par sp‚culation des cinq heures du matin.
Le succŠs fut tel que Fabrice eut enfin l'id‚e, qui changea tout dans son ƒme que, ne f–t-ce que par simple curiosit‚, la marquise Crescenzi pourrait bien un jour venir assister … l'un de ses sermons. Tout … coup le public ravi s'aper‡ut que son talent redoublait; il se permettait, quand il ‚tait ‚mu, des images dont la hardiesse e–t fait fr‚mir les orateurs les plus exerc‚s; quelquefois, s'oubliant soi-mˆme, il se livrait … des moments d'inspiration passionn‚e, et tout l'auditoire fondait en larmes. Mais c'‚tait en vain que son oeil aggrottato cherchait parmi tant de figures tourn‚es vers la chaire celle dont la pr‚sence e–t ‚t‚ pour lui un si grand ‚v‚nement.
"Mais si jamais j'ai ce bonheur, se dit-il, ou je me trouverai mal, ou je resterai absolument court."Pour parer … ce dernier inconv‚nient, il avait compose une sorte de priŠre tendre et passionn‚e qu'il pla‡ait toujours dans sa chaire, sur un tabouret; il avait le projet de se mettre … lire ce morceau, si jamais la pr‚sence de la marquise venait le mettre hors d'‚tat de trouver un mot.
Il apprit un jour, par ceux des domestiques du marquis qui ‚taient … sa solde, que des ordres avaient ‚t‚ donnes afin que l'on pr‚parƒt pour le lendemain la loge de la Casa Crescenzi au grand th‚ƒtre. Il y avait une ann‚e que la marquise n'avait paru … aucun spectacle, et c'‚tait un t‚nor qui faisait fureur et remplissait la salle tous les soirs qui la faisait d‚roger … ses habitudes. Le premier mouvement de Fabrice fut une joie extrˆme."Enfin je pourrai la voir toute une soir‚e! On dit qu'elle est bien pale."Et il cherchait … se figurer ce que pouvait ˆtre cette tˆte charmante, avec des couleurs … demi effac‚es par les combats de l'ƒme.
Son ami Ludovic, tout consterne de ce qu'il appelait la folie de son maŒtre, trouva, mais avec beaucoup de peine, une loge au quatriŠme rang, presque en face de celle de la marquise. Une id‚e se pr‚senta … Fabrice: "J'espŠre lui donner l'id‚e de venir au sermon, et je choisirai une ‚glise fort petite, afin d'ˆtre en ‚tat de la bien voir."Fabrice prˆchait ordinairement … trots heures. Des le matin du jour o— la marquise devait aller au spectacle, il fit annoncer qu'un devoir de son ‚tat le retenant … l'archevˆch‚ pendant toute la journ‚e, il prˆcherait par extraordinaire … huit heures et demie du soir, dans la petite ‚glise de Sainte-Marie de la Visitation, situ‚e pr‚cis‚ment en face d'une des ailes du palais Crescenzi. Ludovic pr‚senta de sa part une quantit‚ ‚norme de cierges aux religieuses de la Visitation, avec priŠre d'illuminer … jour leur ‚glise. Il eut toute une compagnie de grenadiers de la garde, et l'on pla‡a une sentinelle, la ba‹onnette au bout du fusil, devant chaque chapelle, pour empˆcher les vols.
Le sermon n'‚tait annonce que pour huit heures et demie, et … deux heures l'‚glise ‚tant entiŠrement remplie, l'on peut se figurer le tapage qu'il y eut dans la rue solitaire que dominait la noble architecture du palais Crescenzi. Fabrice avait fait annoncer qu'en l'honneur de Notre-Dame de Piti‚, il prˆcherait sur la piti‚ qu'une ƒme g‚n‚reuse doit avoir pour un malheureux, mˆme quand il serait coupable.
D‚guis‚ avec tout le soin possible, Fabrice gagna sa loge au th‚ƒtre au moment de l'ouverture des portes, et quand rien n'‚tait encore allum‚. Le spectacle commen‡a vers huit heures, et quelques minutes aprŠs il eut cette joie qu'aucun esprit ne peut concevoir s'il ne l'a pas ‚prouv‚e, il vit la porte de la loge Crescenzi s'ouvrir; peu aprŠs, la marquise entra, il ne l'avait pas vue aussi bien depuis le jour o— elle lui avait donn‚ son ‚ventail. Fabrice crut qu'il suffoquerait de joie; il sentait des mouvements si extraordinaires, qu'il se dit : "Peut-ˆtre je vais mourir! Quelle fa‡on charmante de finir cette vie si triste! Peut-ˆtre je vais sombrer dans cette loge; les fidŠles r‚unis … la Visitation ne me verront point arriver et demain, ils apprendront que leur futur archevˆque s'est oubli‚ dans une loge de l'Op‚ra, et encore, d‚guis‚ en domestique et couvert d'une livr‚e! Adieu toute ma r‚putation! Et que me fait ma r‚putation!"
Toutefois, vers les huit heures trois quarts Fabrice fit effort sur lui-mˆme; il quitta sa loge des quatriŠmes et eut toutes les peines du monde … gagner, … pied, le lieu o— il devait quitter son habit de demi-livr‚e et prendre un vˆtement plus convenable. Ce ne fut que vers les neuf heures qu'il arrive … la Visitation, dans un ‚tat de pƒleur et de faiblesse tel que le bruit se r‚pandit dans l'‚glise que M. le coadjuteur ne pourrait pas prˆcher ce soir-l…. On peut juger des soins que lui prodiguŠrent les religieuses, … la grille de leur parloir int‚rieur o— il s'‚tait r‚fugi‚. Ces dames parlaient beaucoup; Fabrice demanda … ˆtre seul quelques instants, puis il courut … sa chaire. Un de ses aides de camp lui avait annonc‚, vers les trots heures, que l'‚glise de la Visitation ‚tait entiŠrement remplie, mais de gens appartenant … la derniŠre classe et attir‚s apparemment par le spectacle de l'illumination. En entrant en chaire, Fabrice fut agr‚ablement surpris de trouver toutes les chaises occup‚es par les jeunes gens … la mode et par les personnages de la plus haute distinction.
Quelques phrases d'excuse commencŠrent son sermon et furent re‡ues avec des cris comprimes d'admiration. Ensuite vint la description passionn‚e du malheureux dont il faut avoir piti‚ pour honorer dignement la Madone de Piti‚, qui, elle-mˆme, a tant souffert sur la terre. L'orateur ‚tait fort ‚mu; il y avait des moments o— il pouvait … peine prononcer les mots de fa‡on … ˆtre entendu dans toutes les parties de cette petite ‚glise. Aux yeux de toutes les femmes et de bon nombre des hommes, il avait l'air lui-mˆme du malheureux dont il fallait prendre piti‚, tant sa pƒleur ‚tait extrˆme. Quelques minutes aprŠs les phrases d'excuses par lesquelles il avait commenc‚ son discours, on s'aper‡ut qu'il ‚tait hors de son assiette ordinaire: on le trouvait ce soir-l… d'une tristesse plus profonde et plus tendre que de coutume. Une fois on lui vit les larmes aux yeux: … l'instant il s'‚leva dans l'auditoire un sanglot g‚n‚ral et si bruyant, que le sermon en fut tout … fait interrompu.
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